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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 21:04

PhotobucketRoman noir, aussi lu par Biblio, CathuluCécile Baudry.

Lu en partenariat avec Blog-O-Book et les éditions du Cherche-Midi, que je remercie ici!

 

Sans doute l'avez-vous aperçu dernièrement en librairie ou dans votre kiosque habituel: traduit de l'anglais par Hubert Tézenas, le roman "Les enfants de la nuit" de Frank Delaney vient de paraître aux éditions du Cherche-Midi. "Pas trop tôt!", voudrait-on dire, puisque l'original date de 1997! Un gros ouvrage porté par une plume forte et habile, le premier d'une tétralogie, qui, sous des dehors tranquilles, offre des pages plus qu'inquiétantes.

 

Je l'ai laissé entendre dans le titre du présent billet: les expériences pseudo-médicales réalisées par les nazis sur des êtres humains constituent le fondement ultime de ce récit. L'auteur donne en effet à voir un ensemble de familles juives "typiques" regroupés pour observation dans un lieu par ailleurs suffisamment confortable pour reproduire des conditions de vie normales. L'idée? Identifier les mécanismes qui permettent de disloquer la cellule familiale. Tout cela se passe à Schloss Martha, un lieu situé dans l'ouest de l'Allemagne, au début des années 1940. Vrai, faux? Certes, l'auteur dédie ce roman à une survivante; mais je dois avouer n'avoir rien retrouvé sur le Web à ce sujet - si vous, amis lecteurs, en savez plus, dites-le moi. Mais comme le dit le proverbe italien, "se non è vero, è ben trovato": si l'auteur a inventé cette histoire de toutes pièces, il s'est montré des plus crédibles, recréant des rapports et procès-verbaux d'époque afin de cerner parfaitement l'esprit du nazisme: vivisectionnisme humain façon Mengele, observation de tous les instants, personnel médical inquiétant sous des dehors avenants, malaise des familles ainsi séquestrées - à la fois vaguement reconnaissantes de vivre dans une prison dorée et quand même conscientes d'être l'objet d'expériences dont elles ne sont que le hochet.

 

Et en parlant de hochet, ce roman en présente un autre en la personne du narrateur, Nicholas Newman (et non Michael, comme le dit le prière d'insérer). Architecte star, cet homme est aussi un personnage au caractère faible, subissant l'action à la manière d'un certain Frédéric Moreau dans "L'Education sentimentale" de Gustave Flaubert (à la différence que Newman en est conscient et en souffre), incapable en particulier de faire le deuil de Madeleine, son amante, sauvagement assassinée. Le rapport? Madeleine a justement été l'une des fillettes nées dans le contexte de Schloss Martha. Dès lors, voilà Newman plongé malgré lui dans une histoire qui le dépasse: on le persuade par tous les moyens, y compris et surtout les plus violents (shampooing à l'acide, vidange des comptes en banque, agression aux hydrocarbures, nettoyage par le vide de son logis), de collaborer à une manoeuvre visant officiellement à élucider tout ça... Alors, que vient faire-là-dedans une dénommée Alice, qui vit aux Etats-Unis?

 

De l'officiel à l'officieux, on l'imagine, les retournements de situation ne manquent pas. Il y a par exemple le coup de théâtre d'Alice, ultime survivante, qui, se retrouvant face à son supposé très bon protecteur de jadis, Lukas Waterman, ne le reconnaît pas; il y a la tentation de Nicholas, soudain arrêté par la police américaine comme suspect principal, d'endosser la responsabilité de la mort criminelle de trois jeunes femmes, nées à Schloss Martha et disparues dans un bref laps de temps dans des conditions identiques après avoir connu une vie similaire - une similitude soulignée par la ressemblance visuelle de l'agencement de leurs logis. Un aspect qui ne saurait laisser un architecte sans réaction.

 

Jeu de rappels également dans l'histoire de la vie du narrateur lui-même, que le lecteur découvre à l'occasion de flash-back et de séquences introspectives au fil d'un roman où, par ailleurs, la castagne ne règne pas. Nicholas a perdu son frère, suicidé à l'âge de 14 ans par pendaison. L'auteur crée un rappel intéressant dans l'immeuble que Nicholas construit pour un mystérieux client, le "Killionaire": la cage de l'ascenseur est présentée comme une grande trappe pour une potence de pendaison.

 

Des dehors tranquilles, ai-je dit? L'auteur avance lentement ses pions, sans rien forcer, allant jusqu'à laisser parler le sixième sens de son narrateur... aidé par un étonnant policier grec nommé Pankratikos - un personnage secondaire particulièrement soigné. Fait d'emblée révélateur, il fait démarrer son roman dans les ambiances feutrées d'un hôtel de luxe situé à Zoug, en Suisse, localité considérée par les fortunes du monde comme un havre fiscal à la fois sûr et discret. C'est que l'histoire pilote ses personnages aux quatre coins de l'Europe: Athènes, Venise, Albi, l'Allemagne, les Etats-Unis même. Mais si l'on s'y rend en supersonique (Concorde), on reste dans l'ambiance feutrée des classes supérieures.

 

On l'a compris donc: la sérénité n'est qu'apparente dans ce roman qui privilégie les ambiances lourdes... lourdes de suspens et de mystère, un mystère encore renforcé par quatre énigmatiques statuettes en améthyste - une pierre qui a donné à ce roman son titre original: "The Amethysts".

 

Frank Delaney, Les Enfants de la nuit, Paris, Le Cherche-Midi, 2010.

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commentaires

Agnès 02/08/2010 18:29


Merci de votre commentaire car c'est grâce à lui que j'ai lu ce livre qui m'a captivée de bout en bout. Par contre, si je peux me permettre, vous racontez trop de choses dans votre billet, vous
dévoilez trop l'histoire, dommage !


Daniel Fattore 04/08/2010 14:44



Merci de votre passage!
J'essaierai de corriger cette tendance à tout raconter - mon but n'est effectivement pas de m'adonner à la paraphrase, même si ce n'est pas toujours facile. Merci du conseil!
Et surtout, bonne lecture avec Frank Delaney! Cela en vaut la peine.



Puccini 23/07/2010 17:38


Donc,on se pose la question sur la réalité de cet"institut"nazi..Inventé(?),alors les aveux de sadisme du personnage de Nicholas Newman seraient egalement la personnalité de Frank Delaney..
Un auteur n'est-il pas souvent le reflet de ce qu'il crée?
Si non è vero NON è ben trovato!!
Les horreurs nazis se suffisent à elles-mêmes.
Le livre est suffisamment bien ecrit pour etre malsain.
Cordialement,
Puccini


Daniel Fattore 23/07/2010 20:54



Que les horreurs nazies se suffisent à elles-mêmes, j'en conviens. Cela dit, on peut poser une autre question dérangeante: dans une logique de recréation artistique (et tout art est re-création),
a-t-on le droit de créer un institut nazi qui, s'il n'a pas existé, aurait tout aussi bien pu? Comme on le ferait pour une ville, un pays, un goulag, etc.? L'auteur semble avoir répondu par
l'affirmative, tout en entretenant le doute (et certains internautes arrivent ici en saisissant le nom de cet institut, ce qui prouve qu'il y a des curieux).
Et comme vous le dites, et j'en conviens: "c'est suffisamment bien écrit pour être malsain." - à ce titre, on a affaire ici à un roman fort. Vivement la suite.
Merci de votre visite!



Pickwick 18/05/2010 18:16


Comme tu le dis, l'auteur avance doucement ses pions... trop lentement parfois selon moi ! Le rythme de croisière tarde à venir, mais quand il est lancé, impossible de décrocher !


Daniel Fattore 18/05/2010 21:00



- Effectivement, mais le côté faussement tranquille du début, à Zoug, a déjà quelque chose d'accrocheur... même s'il faut avoir une bonne dose d'audace pour démarrer un roman dans un patelin
apparemment aussi calme et propret!
Au fil du récit, il y a aussi tout un développement psychologique qui n'est pas inintéressant, avec l'énigmatique flic grec... A suivre avec le prochain opus de la tétralogie, donc!



Alex-Mot-à-Mots 05/05/2010 18:41


Je suis alléchée... Vais-je résister à ce polar ? Et non !


Daniel Fattore 05/05/2010 20:55



C'est du bon, tu peux y aller! ;-)



CecileSBlog 04/05/2010 19:39


J'aime bien le "Pas trop tôt". Je ne savais même pas qu'il existait avant ! La vraie question, c'est quand parait le second.


Daniel Fattore 04/05/2010 21:24



Je n'ai pas beaucoup de mérite: je suis allé voir les dates mentionnées en début d'ouvrage... effectivement, on a envie d'en savoir plus grâce au tome 2 - qui comblera sans doute certaines
attentes non satisfaites avec ce premier roman.
Merci de ta visite!



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