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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 21:30

hebergeur image

hebergeur imagePetite confidence en préambule de ce billet: l'auteur du livre que je m'apprête à chroniquer a été, durant mes années d'université, mon professeur de russe. Depuis, Michail Maiatsky, auteur russe et suisse, a fait son chemin, enseignant à Fribourg, puis Lausanne, après un détour par Paris où il a écrit un étonnant petit ouvrage intitulé "Europe-les-Bains". Etonnant? Philosophe d'origine russe, l'auteur frappe en effet là où on ne l'attend pas, en défendant, au fil de chroniques caustiques, un projet européen pour le moins audacieux.

 

Quel projet? Transformer l'Europe fatiguée que nous connaissons en un vaste parc balnéo-culturel - la capitale mondiale du tourisme. L'idée séduit, à une époque où l'industrialisation est finie... mais elle peut aussi secouer le lecteur. Cela, d'autant plus que l'auteur prête aux Européens des travers peu glorieux: devenus peu travailleurs, ils préfèrent désormais se consacrer à des activités culturelles et créatrices (écrire des romans, pratiquer l'art en amateur), voire à eux-mêmes - préférant finalement l'oisiveté (au sens latin d'"otium", ou grec de "scholê", qui signifie d'abord "temps libre", puis "temps libéré pour autre chose") à l'activité rémunératrice, mercenaire.

 

Un travers, vraiment? L'auteur suggère que cette position est finalement l'héritage d'une Antiquité où ceux qui le pouvaient s'extrayaient de toute forme de travail rémunérateur ou productif - laissant cela aux esclaves. Or, interroge l'auteur, l'Européen n'a-t-il pas érigé en nouveaux esclaves les travailleurs de pays émergents tels que la Chine? Quitte à leur céder une place prépondérante en matière de production: "Les stratégies peuvent varier, mais ont en commun de dissimuler ce terrible secret: l'Europe occupe désormais une place périphérique dans la production mondiale", affirme l'auteur (p. 8). Cette renonciation à l'activité de production va loin: non sans malice, l'auteur relève que les anciens lieux de production industrielle sont devenus des lieux culturels, tout en conservant un nom qui rappelle leur affectation industrielle première ("La Manufacture", "L'Usine", "Le Bâtiment des Forces Motrices", etc.).

 

L'auteur considère par ailleurs que la société des loisirs qui s'est mise en place a permis l'émergence de l'"aviator mundi", dérivé moderne de l'immémorial "viator mundi", pèlerin du monde - une figure européenne de toujours, ainsi revisitée à l'aune du tourisme. Un tourisme qui ne devrait pas s'appeler ainsi, tant la figure du touriste s'est dévalorisée. Reste que le voyageur se balade toujours à la recherche d'authenticité, et peu importe, dès lors, que celle-ci soit recréée à son seul profit par les populations locales. Surtout qu'il a le temps de flâner...

 

Alors, faire de l'Europe, vieillissante, fatiguée, peu désireuse de se réindustrialiser en somme, et en proie à ses crises successives, un vaste musée où l'on se balade et où l'on s'oublie? Aller jusqu'au bout, faire émerger une civilisation de l'"otium" et inviter le monde entier à venir découvrir les beautés du Vieux Continent, fussent-elles partiellement en carton-pâte? L'auteur invite en tout cas le continent à prendre complètement un virage qui soit en phase avec l'idée qu'il se fait de l'identité européenne, formée au creuset de la philosophie et de la culture antiques. Ces éléments marquent une réflexion qui, si elle a été mise sur papier avant les crises successives qui tourneboulent le monde depuis l'été 2008, conserve toute son actualité et invite le lecteur à s'interroger sur sa manière de vivre. Quitte à l'inviter à prendre lui aussi un virage, à prendre du recul...

 

Michail Maiatsky, Europe-les-Bains, Paris, Michalon, 2007. Traduit du russe par Valérie Pozner, en collaboration avec l'auteur.

Lu dans le cadre du défi "Littérature suisse".

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commentaires

Lystig 15/01/2012 21:27

en fait, j'espère que cette année, quand je monterai, je pourrai te voir (les garçons voudraient retourner à Sugiez...)

Daniel Fattore 18/01/2012 22:55



Qui sait? Ce serait un plaisir!



Lystig 15/01/2012 20:53

possible...
(je te le prête si tu veux...)(quand je passerai le Léman...)

Daniel Fattore 15/01/2012 21:15



Je devrais bien le trouver par ici; merci pour la proposition!



Lystig 15/01/2012 10:35

cela me rappelle une idée évoquée par Michel Houellebecq dans "la carte et le territoire"

Daniel Fattore 15/01/2012 20:27



Aurait-il plagié?... ;-)
Reste que je ne suis pas étonné par la reprise d'une telle thématique par Houellebecq: après tout, il s'intéresse pas mal au tourisme...



Quichottine 12/01/2012 23:31

Je n'ai pas lu ce livre, mais j'aime bien tes réflexions à ce sujet.

Passe une bonne année, Daniel, qu'elle continue à t'apporter des envies de lecture.

Douce fin de semaine.

Daniel Fattore 13/01/2012 22:15



Bonne année à toi, Quichottine!
Si je n'avais pas connu personnellement l'auteur de ce livre, je serais passé à côté... mais sa réflexion, profondément originale, m'a interpellé. A mon tour, je te le recommande - son propos,
même s'il va parfois aux extrêmes, fait réfléchir...
Et questions lectures, il y aura de la matière - et je me réjouis d'en parler ici! Un simple coup d'oeil à ma pile à lire me suffit pour savoir que je vais étonner et surprendre à plus d'une
reprise.
Bonne fin de semaine à toi!



Mascha 12/01/2012 22:47

Je ne sais pas si cette description correspond tant aux Européens qu'aux Occidentaux... voire qu'aux riches, tout bêtement... Qu'en dis-tu?

Daniel Fattore 13/01/2012 22:22



Pas faux. Reste à savoir pourquoi on parle plutôt des Européens que des autres peuples "nantis" (avec ce que cela implique comme avantages et comme défauts) de la planète. Qu'est-ce qui rend
l'Europe particulière?

"Tous les Occidentaux", donc aussi l'Amérique du Nord - j'admets l'argument. Simplement, l'Europe a un atout dans sa manche, par rapport aux Etats-Unis et au Canada: elle peut vendre une histoire
antique, dont les vestiges sont encore présents, parfois à l'échelle d'une ville entière (cf. Venise , pour prendre un exemple extrême de muséification d'une ville entière) et valorisés dans
la culture d'ici et d'ailleurs.

"Voire qu'aux riches"... vrai: dès qu'on a des moyens, on cherche à s'échapper du travail lucratif - par exemple en abaissant son taux d'occupation pour disposer d'une journée pour s'occuper de
sa famille, écrire, s'adonner à ses loisirs, etc. Mais au fond, la société occidentale n'est-elle pas une société de riches? L'auteur le relève aussi, à sa manière, par exemple en démontrant que
seuls ceux qui ont du temps ont le temps de se dire qu'ils n'ont pas le temps... pour réaliser tout ce que le temps libéré par des semaines de travail allégées leur promet.

... à méditer!



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