Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 21:28

hebergeur image

Sauver la France par la culture: tel est, de manière très simplifiée, le postulat de départ du livre "Culture, état d'urgence" d'Olivier Poivre d'Arvor. Directeur de la chaîne de radio France Culture, frère de Patrick Poivre d'Arvor, l'auteur lance, dans ce petit essai sorti aujourd'hui même, quelques idées pour permettre à l'Etat de rendre à la France une certaine place, pour ne pas parler d'une place certaine, au sein du concert des nations. L'idée a pour fondement l'idée d'un "New Deal" à la française.

 

New Deal? Comparaison étonnante, a priori! L'auteur rappelle un élément peu connu: ce programme étatique de relance ambitieux, lancé par Franklin Delano Roosevelt à la suite de la crise de 1929 aux Etats-Unis, comportait un volet culturel de grande envergure, dont les effets se font sentir aujourd'hui encore dans le monde entier. Pourquoi la France n'en ferait-elle pas autant, en mettant le paquet dans ce domaine qui, vu de loin, est encore considéré comme l'un de ses pôles d'excellence? Cela, d'autant plus que dans un contexte globalisé et uniformisé, la France n'aura plus que cette carte à jouer pour affirmer sa différence - et, plus largement, pour rappeler au monde entier qu'elle a quelque chose d'intéressant à lui dire.

 

L'état des lieux élaboré par l'auteur est pessimiste, certes, mais il comporte sa lumière d'espoir. L'auteur pointe du doigt le fait que l'on sait trop peu que la culture sera un élément clé de distinction à l'avenir. On l'ignore tellement que les budgets culturels sont en chute libre - cela, alors que les Français sont l'un des peuples du monde les plus disposés à (s')investir dans des biens et services culturels. Enfin, le politique privilégie, et l'auteur le regrette, un certain passéisme qui donne l'impression que "ça ronronne", sur la base d'un héritage perçu comme immarcescible. Or, la révolution du numérique a, selon l'auteur, largement échappé à la France, au profit de la puissance américaine, qui tient dès lors la main en matière de culture et, plus particulièrement, de véhicules et de supports culturels. Cela, alors que la France a été aux avant-postes en matière de photographie et de cinéma... entre autres révolutions culturelles passées.  

 

L'auteur se montre cependant optimiste parce qu'il a foi dans un peuple français qu'il présente comme avide de culture et créatif depuis toujours. Il rappelle par ailleurs que la France est en tête dans certains domaines, et qu'elle pourra, si elle s'en donne les moyens, s'affirmer à long terme comme une puissance culturelle mondiale de premier plan - à tout le moins. Parmi les forces de la France, l'auteur rappelle aussi la capacité historique de la culture française à intégrer aisément tout ce qui vient d'ailleurs, au profit de sa richesse culturelle. Fustigeant au passage un identitarisme étriqué parce qu'obsédé par une pureté de mauvais aloi, rappelant de manière cinglante le débat sur "l'identité nationale" lancé ces dernières années dans tout l'Hexagone, il considère que l'identité française ne peut être riche que de ses différences.

 

Dès lors, il expose une vision extensive de la culture, emboîtant le pas à François Mitterrand et citant volontiers Jack Lang. Cela, quitte à se montrer provocateur: est-on prêt à le suivre en admettant que les arts urbains, voire le tag et les graffs, sont des expressions culturelles? L'auteur va jusqu'à proposer une refonte des institutions et des budgets alloués à la culture, quitte à ce que Paris partage un peu avec la province, quitte à ce que les milieux associatifs artistiques (on peut penser aux chorales, mais aussi à la blogosphère, milieu bouillonnant et internationalisé d'amateurs passionnés...) soient mieux lotis et mieux considérés, comme un nécessaire complément aux expressions artistiques professionnelles, plutôt que comme le produit d'un amateurisme somme toute anecdotique. La question de la langue française elle-même est abordée: la France joue-t-elle vraiment le rôle moteur que toute la francophonie attend d'elle en la matière, ou préfère-t-elle se tenir en retrait, en se servant comme d'une excuse du refus du néocolonialisme linguistique? De manière intrigante, l'auteur rappelle que si aujourd'hui, la francophonie représente 200 millions de locuteurs répartis à parts égales entre l'hémisphère nord et l'hémisphère sud, il se pourrait que dès le milieu du XXIe siècle, l'écrasante majorité des francophones se trouve hors du Nord industrialisé...

 

Il y a, on l'a compris, un côté provocateur dans les propos de l'auteur - qui assume pleinement une position d'ouverture tous azimuts. La culture française peut-elle tout assimiler, tout intégrer? La France est-elle encore une puissance culturelle? Entend-t-elle se donner les moyens de le rester, alors que son statut de puissance est remis en question dans d'autres domaines (économique, technologique, militaire) (1)? Certes, l'auteur cède parfois au plaisir de faire du style pour le style et de filer la métaphore un peu trop loin; mais cela n'occulte pas la pertinence d'un propos qui, par-delà une brièveté qui implique la simplification et, parfois, le raccourci provocateur, devrait avoir le mérite d'ouvrir un débat trop peu présent dans les propos d'un monde politique qui a le tort de le sous-estimer. Car selon l'auteur, il est urgent d'agir!

 

Olivier Poivre d'Arvor, Culture, état d'urgence, Paris, Tchou, 2012.

Lu dans le cadre d'un partenariat avec Les Agents Littéraires et les éditions Tchou, que je remercie ici pour l'envoi.

 

(1) Concernant les quatre éléments constitutifs d'une hyperpuissane, je cite Jean-François Revel, La grande parade (p. 311), qui cite lui-même Le grand échiquier de Zbigniew Brzezinski.

Partager cet article
Repost0

commentaires

soukee 14/01/2012 14:40

Merci pour ce billet très complet. Je note les référence de cet essai car j'ai très envie de le lire, après lecture de ton billet !

Daniel Fattore 15/01/2012 20:41



Ce petit livre a, à mon avis, pour ambition d'ouvrir le débat, quitte à provoquer en émettant des propositions audacieuses. D'autres lecteurs se sont amusés à débusquer les contre-vérités du
propos de l'auteur, ce qui donne des billets à la tonalité plus, euh, fraîche. Exemple:


http://www.actualitte.com/actualite/monde-edition/les-maisons/que-serait-l-image-de-la-france-sans-michel-houellebecq-31065.htm?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+Actualitt-UnePageDeCaractre+%28Actualitté+-+Une+page+de+caractére%29



Alex-Mot-à-Mots 06/01/2012 11:19

Il a de la chance, Olivier PDA, il voit une lueur dans tout ce brouillard.

Daniel Fattore 06/01/2012 22:41



Oui, je le trouve aussi optimiste - son idée étant de s'interroger sur la meilleure manière de faire que la France reste, à long terme, une puissance culturelle, puisque c'est tout ce qui lui
reste à montrer d'original au monde. Dur? Juste? Clément? J'en sais qui jetteraient cet essai à la poubelle; d'autres se disent que leur pays aimerait bien disposer d'une culture qui ait un tel
rayonnement mondial. Comme quoi...



Rébecca@Devenir-ecrivain 06/01/2012 10:15

Le sujet de ce livre est vraiment intéressant et d'actualité. Ce serait bien dommage que la France perde sa dimension culturelle ou qu'elle refuse de voir sa culture renouvelée.
Dans les écoles, on cherche à sensibiliser les enfants dès leur plus jeune âge, c'est déjà un premier pas. Il faut ensuite qu'ils gardent curiosité et goût pour la culture.

Daniel Fattore 06/01/2012 22:31



Captivant ouvrage, en effet - et qui provoque afin de susciter le débat.
Après, il est vrai qu'il y a une attente envers la France, envers la culture française - et que si celle-ci est déçue, cette attente va peut-être trouver ailleurs de quoi se satisfaire. Cela
pourra passer par le tout à l'anglais, ou alors par l'émergence d'une puissance culturelle francophone qui ne serait pas la France.
Sensibiliser les enfants à la culture est un premier pas indispensable, c'est vrai! Le maintien de la curiosité envers la culture est crucial aussi. Mais après, il faut aussi dire à nos
enfants que cette culture est elle-même prioritaire, afin qu'ils ne pensent à aucun instant que c'est "un truc anecdotique" à subordonner à d'autres intérêts.
Affaire à suivre; et les prochaines années ou décennies vont sans doute être captivantes de ce point de vue-là.



Alba Kertz 06/01/2012 09:58

Merci pour ce commentaire, cher Daniel, je vais de ce pas acheter ce livre (ou le commander s'il n'est pas encore chez mon libraire !) Selon votre comm., cela rejoint tout à fait ce que je pense
depuis longtemps à ce sujet ! On aura sûrement l'occas. d'en reparler, de cette culture bafouée ! Votre article est probablement le premier publié à ce propos, alors vive la Communauté Suisse,
bravo et merci à vous qui venez à notre secours ! Amitiés, A.K.

Daniel Fattore 06/01/2012 22:15



Je vous en prie!
Ce petit livre a un côté provocateur du côté des idées, et (c'est un bémol) une légère propension à s'écouter parler - pas suffisante, cependant, pour occulter le message. Vous devriez donc y
trouver matière à réflexion.
Quant aux questions de culture bafouée, c'est effectivement un vieux débat... qui n'est pas près de s'éteindre. Cela, alors qu'effectivement, il y a de grandes attentes envers la France de la
part des autres pays francophones. Cela commence par l'Académie française, par exemple...
Amitiés à vous!



Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.