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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 21:02

hebergeur image"Une langue en copropriété?" Telle est l'interrogation qui apparaît en sous-titre de l'ouvrage "Histoire du français en Afrique", paru en 2010 chez Ecriture et écrit par Louis-Jean Calvet. Ce linguiste use de plusieurs approches pour relater la vie de la langue française en Afrique, depuis la première école ouverte à Saint-Louis du Sénégal par Jean Dard en 1817 jusqu'à nos jours. Ce faisant, c'est tout un pan d'histoire qu'il retrace, avec ses débats et ses passions.

 

Les premiers chapitres du livre adoptent une démarche historique classique et chronologique, en mettant l'accent sur l'enseignement du français, langue du colonisateur, aux peuples indigènes d'Afrique - cela, dès lors que les puissances occidentales ont choisi de s'installer sur place plutôt que de commercer avec l'Afrique en clients extérieurs, dès le début du dix-neuvième siècle. La question des langues indigènes constitue le serpent de mer des débats. Si Jean Dard s'intéressait aux langues indigènes, d'autres après lui, enseignants militaires ou religieux, ont peu à peu imposé le seul français dans les programmes scolaires des colonies de France, usant de méthodes partiellement inspirées de celles utilisées en métropole (p. ex. "Mamadou et Bineta"). Le Congo belge, en revanche, a été le lieu d'une plus grande ouverture aux langues des indigènes - et Dieu sait qu'elles sont nombreuses (plus de 200).

 

Les finalités de l'enseignement sont également abordées dans ce livre, ainsi que le débat qu'elles suscitent: faut-il enseigner le français uniquement à des fins utilitaires, ou peut-on aller jusqu'à des cours de littérature? S'inscrit, derrière cette question, ce que doivent devenir les populations d'Afrique: personnel subalterne des colonies, prêtres, soldats (cas des tirailleurs sénégalais, dont la langue de travail fut le bambara avant d'être le français)? Cela, sans oublier qu'au fond, les populations indigènes n'ont pas voix au chapitre à ce sujet, de même que lors de la conférence de Berlin (1884), les puissances occidentales se sont réparti les territoires africains sans tenir compte des populations locales, absentes de la table de négociations.

 

L'auteur touche également à des questions d'aménagement linguistique et étudie la place que le français trouve (ou non) aux côtés des langues africaines, qui restent parlées. Plusieurs aspects sont dès lors analysés par l'auteur. La réappropriation du français par les Africains donne ainsi lieu à un chapitre savoureux sur les particularismes langagiers; au-delà du pittoresque, l'auteur démontre, en recourant aux exemples de la néologie (avec cependant quelques mécanismes universels tels que la création de noms en -isme ou de verbes en -er) ou des surnoms donnés aux billets de banque congolais, que le français s'est acclimaté à ses nouvelles terres, comme une plante qui croît et prospère loin de ses latitudes d'origine. Le jeu des langues véhiculaires au Congo permet aussi à l'auteur de démontrer comment celles-ci servent de pivot entre le français, langue officielle, et les quelque 200 langues locales. Pour cerner le rôle du français, il n'hésite pas à recourir aux "nébuloscopes" d'un certain Jean Véronis, linguiste bien connu dans la blogosphère.

 

Langue officielle, ai-je dit? Dans un de ses derniers chapitres, l'auteur expose la différence qu'on peut faire entre langue "nationale" et "officielle", cette dernière étant celle des autorités, volontiers la langue de l'ancien colon, alors que les langues nationales sont les langues vernaculaires ou, dans certains cas, les langues qui jouent un rôle véhiculaire (kinyarwanda, swahili, etc.). Une explication utile pour des Européens enclins à considérer ces deux termes comme parfaitement synonymes et à ne plus faire cette distinction.

 

Beau voyage à travers l'histoire, donc, que ce livre qui, partant d'une démarche chronologique classique, offre au lecteur plusieurs portes d'entrée pour connaître la manière dont l'Afrique joue son rôle de copropriétaire ou d'héritière de la langue française. Un regret? Il est peu question, ici, du Maghreb; l'auteur s'est concentré sur les territoires d'Afrique noire. Malgré cela, c'est un ouvrage instructif, à mettre entre toutes les mains, tant il est vrai que l'auteur, jouant d'un style agréable, sait rester abordable.

 

Louis-Jean Calvet, Histoire du français en Afrique, Paris, Ecriture/Organisation internationale de la Francophonie, 2010.

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