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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 00:09

Lorsqu'un livre s'intitule "Nueva Königsberg", le lecteur est supposé savoir à quoi s'attendre: une grosse louche d'Emmanuel Kant... Il sait donc dans quoi il va s'immerger lorsqu'il ouvre le roman que Paul Vacca a publié aux éditions Philippe Rey en mai 2009. Ce qu'il ignore, en revanche, c'est dans quelles eaux l'auteur va le promener...

"Nueva Königsberg" se fonde sur quelques ingrédients simples, en effet, et plus ou moins sérieux. Dans le genre sérieux, on trouve Emmanuel Kant et sa biographie. Le bonhomme est connu pour sa philosophie novatrice, pour ses promenades et pour l'impératif de chasteté qu'il s'est imposé durant toute sa vie. Dans le genre sérieux mais plus improbable, on trouve le Paraguay, pays d'immigration comme on le sait. Et dans le genre franchement canularesque, enfin, on trouve le philosophe français Jean-Baptiste Botul, tenant de la tradition orale, à telle enseigne qu'il n'a rien légué à l'humanité... pas le moindre écrit - pas la moindre existence physique, même. A l'instar d'Hégésippe Simon (précurseur de la démocratie, né à Poil) ou du compositeur Charles Brugnon (compositeur de "L'Essaim des lavandières), en effet, Jean-Baptiste Botul n'a jamais existé...

... si ce n'est dans l'imagination d'une poignée de mordus. Paul Vacca a choisi, avec "Nueva Königsberg", d'ajouter un épisode à la biographie du plus célèbre des philosophes imaginaires de France. Naturellement, l'écrivain brouille les pistes dès le départ: alors que d'habitude, on décrète que tout ce qui est dans le roman est le fruit du hasard, Paul Vacca précise que seul Jean-Baptiste Botul, père du botulisme, né et mort dans son bled comme ce fut le cas pour Emmanuel Kant, n'est pas inventé. Ce qui est vrai est faux, et réciproquement... alors, le Paraguay existe-t-il vraiment? Pourquoi lui, au fond? "Et pourquoi pas?", rétorque ce roman.

"Nueva Königsberg" utilise pour décors une cité construite selon la Königsberg qu'a pu connaître Emmanuel Kant, avec ses sept ponts et ses habitants. Comme tout le monde adopte les us et coutumes de la fin du dix-huitième siècle, on imagine que le lecteur se trouve plongé dans une ambiance qui rappelle la société amish, qui prospère aujourd'hui encore quelques parallèles plus au nord. Les habitants de Nueva Königsberg, kantiens par religion, vivent selon le mode de vie du philosophe, ce qui leur pose un grave problème existentiel: sachant qu'Emmanuel Kant est resté chaste toute sa vie, faut-il vivre sans forniquer (et condamner la colonie, au nom du respect du Maître) ou en pratiquant l'acte sexuel (ce qui assurerait la pérennité de la colonie mais ruinerait l'esprit du père fondateur)? C'est là que Jean-Baptiste Botul intervient... et cherche à débrouiller l'écheveau que constitue la polysémie du mot "chose": "chose en soi" chère aux philosophes, "chose" comme périphrase pour quelque chose de plus jouissif.

Rapprochant sans honte l'auteur de la "Métaphysique du mou" et certaines humaines raideurs caractéristiques, l'auteur ne recule pas devant le graveleux, profitant de l'équanimité de la société kantienne pour la mettre à l'épreuve de quelques galipettes ne figurant pas au catalogue. Tenez, une question au hasard, amis lecteurs: pourquoi, précisément en page 69 de l'édition originale, peut-on lire: "Décidément, ce Sébastien est un membre actif!"?

Sur ce fond parfaitement improbable, l'auteur greffe une bonne grosse histoire d'amour entre Sébastien, homme de main de Botul, et l'institutrice de Nueva Königsberg. Tout d'un coup, cela donne au récit l'arôme inimitable des comédies sentimentales à l'américaine, où deux êtres que tout semble séparer sont soudain réunis. Sébastien fait figure d'observateur, voire d'ethnographe; face à lui, Sofia (prénom qui signifie "la sagesse") lutte entre ses certitudes kantiennes (eh oui! elle vit selon les préceptes du maître!) et ce que son coeur commande. Là, l'auteur, en s'aidant de références cinématographiques bien placées ("Casablanca", entre autres), fait donner les violons, de préférence dans un registre fortissimo appassionato, voire 
harlequinado...  

Paul Vacca plonge ainsi son lectorat dans un univers loufoque créé à partir d'une des philosophies les plus sérieuses qui soit. Sa prose est légère (ça change un peu de Kant, franchement...), elle file au gré de chapitres brefs et nettement subdivisés qui font qu'aucun lecteur ne devrait avoir d'excuse pour découvrir les facettes les plus inconnues d'Emmanuel Kant.

Paul Vacca, Nueva Königsberg, Paris, Philippe Rey, 2009.

On en parle auss ici:
Clarabel, Amanda Meyre, Yv, Les routes de l'imaginaire, Lily, A propos de livres, Blog superflu, Sylire, Mot-à-mots, Florinette, et sans doute d'autres lectrices et lecteurs...!
Au sujet du prix Botul:
http://botul.free.fr/
 

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commentaires

Schlabaya 09/02/2010 21:14


Excellentissime ! Quant au terme de cuistre employé pour qualifier ce pompeux personnage, il lui va comme un gant !


Daniel Fattore 09/02/2010 22:35


... l'affaire Jean-Baptiste Botul est en train d'agiter tout le monde! Quand même, ça la f... mal! On dirait que la rentrée littéraire de janvier 2010 s'avère jouissive.


Schlabaya 08/02/2010 20:14


Daniel, le mystère est résolu !Il s'agit d'une mystification. Je vous invite à lire cet article sur le blog Fatalhelbab : http://fatahelbab.over-blog.com/article-pour-bhl-le-ridicule-44534956.html


Daniel Fattore 08/02/2010 21:41


OK! Merc pour ce billet...

Didier Jacob se montre encore plus explicite, écornant au passage un certain BHL:

http://bibliobs.nouvelobs.com/20100208/17560/bhl-en-flagrant-delire-laffaire-botul

On dirait que Jean-Baptiste Botul va faire parler de lui...


Pascale 28/01/2010 12:20


merci pour votre inscription à mon C1R..j'ai répondu à vos interrogatins enfin j'espère.Si un doute n'hésitez pas à me contacter via Contacter l'auteur.

j'avais bien aimé justement le premier roman de Paul Vacca, je lirai également celui ci quand il me tombera dans la main voire un livre voyageur.
Bonne journée


Daniel Fattore 28/01/2010 21:27


A votre service! J'ai confirmé ma participation...

Celui-ci vaut son pesant de cacahuètes, surtout si vous cherchez un livre divertissant et (faussement) léger. L'objet pèse un peu plus de deux cents pages...

Bonne soirée à vous!


Alex-Mot-a-Mots 27/01/2010 21:13


Il est vrai que j'ai eu peur de Kant, en ouvrant ce livre. Mais heureusement, la plume de l'auteur est plus légère.


Daniel Fattore 27/01/2010 22:05


J'ai pensé qu'il s'agirait de cela, en voyant le titre; mais l'auteur sait rassurer son lectorat!


Yv 27/01/2010 18:10


Une vraie bonne lecture, divertissante. Un roman que j'ai vraiment bien aimé. Peut-être un peu léger direz-vous ? Pas forcément répondrais-je !


Daniel Fattore 27/01/2010 22:07


Il y a certes à creuser; mais formellement, c'est bien aéré - et ça se lit très vite, avec le sourire.


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