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20 mars 2012 2 20 /03 /mars /2012 22:39

hebergeur imageLu par AlfieAntigone, Audrey, CamilleChapClara, Delphine, Enna, F. RichardFroggy's Delight, Hélène, Laure, Littéraire en herbe, Livrantesque, Lizouzou, MadmoizelleM. Régent, Mes lectures et moi, NessNfkb0, Seren.DipityTilly.

Premier roman, lu dans le cadre des défis Premier roman et Rentrée littéraire.

 

"Les Morues" compte à n'en pas douter parmi les premiers romans les plus remarqués de la rentrée littéraire 2011. C'est à juste titre: Titiou Lecoq, son auteur, fait la preuve qu'elle sait tout faire - avec des bonheurs divers, mais avec le souci pleinement assumé de s'en sortir avec les honneurs. C'est pourquoi, dans sa diversité, avec ses forces et ses faiblesses, ce premier roman a su se constituer un lectorat extrêmement diversifié et nombreux - les billets recensés au début de ce billet en sont la preuve.

 

Le socle du roman présente de nombreux traits communs avec le genre de la chick lit. L'auteur invite en effet son lectorat à suivre Ema, une toute jeune trentenaire qui cherche sa place dans la société: profession (elle passe par la case chômage avant de se découvrir un avenir dans le journalisme indépendant), sentiments (à vous de voir...), amitiés. Ce dernier versant est du reste analysé par l'auteur d'une manière qui n'est pas sans rappeler certaines séries télévisées du genre "Friends", avec des personnages qui, malgré des vicissitudes qui devraient valoir mille rancoeurs délétères, parviennent à conserver des liens d'amitié certains.  

 

Les métamorphoses d'une lecture féministe

Mais il y a autre chose que la chick-lit, et c'est pour cela que ce roman est riche. Qui dit "recherche

d'une position sociale" suggère en effet une grille de lecture féministe du roman: Ema veut se trouver une situation toute seule, se suffire à elle-même - la présence de son copain Blester devenant dès lors assez contingente, ce qui donne lieu à mille réflexions byzantines sur les sentiments: peut-elle vivre sans ce gaillard qui fait une superbe carrière et s'en vante alors qu'elle reste en rade, ou sont-ils faits l'un pour l'autre (après tout, il est si gentil)? Le roman va maintenir cette question comme une constante susceptible d'accrocher le lecteur.

 

Féministe aussi si l'on considère le fil rouge de la "Charte des Morues", sorte de loi d'airain mise en place dès le début du roman par ses personnages féminins. Mais cette charte pose une question aux tenants d'une lecture féministe du roman: à quoi bon se libérer de la tutelle des mecs si c'est pour se soumettre à un bout de papier, voire à des idées en l'air décidées sur un coin de bar sous le coup de l'alcool? Cela, sans oublier que dans ce roman, c'est bien Ema qui se rend coupable d'agression sexuelle à l'encontre de son copain...

 

Un jeu entre le réel et le virtuel

Elément éminent de modernité, l'Internet et la geekitude constituent un élément clé des "Morues". Le principal vecteur de cette thématique est Fred, surdoué et éternel décalé social, qui se trouve sur Internet une notoriété qui l'inquiète - "inquiétante extase", comme le diraient Alain Finkielkraut et Paul Soriano. Certes, l'auteur utilise Myspace, un réseau social un peu ringard à l'heure où Facebook cartonne, pour illustrer son propos; mais du point de vue méthodologique, ça fonctionne: le blog de Fred connaît soudain une notoriété étonnante, et son auteur, caricaturalement anonyme, maladivement désireux de normalité - une manière de rechercher sa place dans la société, tiens - devient une bête traquée.

 

Dans le monde strictement réel de ce roman, le jeu entre le vrai et le faux prend d'autres formes. On pense à la figure de Gabrielle d'Estrées, descendante d'une favorite d'un roi de France: est-elle bien ce qu'elle prétend être, sous ses grands airs? Elle lève un coin du voile, mais le sens de son acte prétendument révélateur reste délibérément sibyllin.

 

Enfin, n'oublions pas que ce récit conduit le lecteur à s'interroger sur les vraies raisons du décès de Charlotte, meilleure amie d'Ema: suicide ou pas suicide? Certes, le lecteur n'aura pas de réponse en fin de récit (faut pas rêver, et puis l'essentiel est ailleurs), mais la confrontation entre deux versions possibles du décès (suicide ou assassinat) suffit à donner au lecteur l'envie d'avancer dans sa lecture - un peu comme il avancerait dans un roman policier où de simples citoyens mèneraient l'enquête, avec leurs propres outils, qui ne sont pas ceux de la police (qui, pour faire bon poids, a un peu vite classé l'affaire ici) - quitte à se faire un film à base de thèses complotistes.

 

Un socle érudit de niveaux divers

Et puis, il y a l'élément original de ce roman, le fil rouge ultime: la RGPP, ou révision générale des politiques publiques. Le leurre m'a paru malhabile parce qu'abordé de manière superficielle et caricaturale: l'auteur se limite à y voir une solution permettant de limiter les coûts de l'Etat, quitte à avoir une vision un peu courte des modalités possibles de limitation des dépenses d'un Etat. L'auteur et ses personnages laissent entendre, de manière manichéenne, que le privé c'est mal - entre autres en donnant un rôle soit d'idiot, soit d'odieux macho aux personnages qu professent des idées libérales. Les exemples de dérives apparentes sont assez faciles: Pôle Emploi en déroute, soucis en matière d'hôpitaux - alors que la planification hospitalière est un casse-tête notoire, surtout si l'on y injecte la notion d'efficience...

 

Cette vision oublie que la RGPP est aussi le fruit de l'évolution des relations entre l'administration et les personnes, celles-ci se considérant de plus en plus comme des clients attendant d'avoir, de la part de l'Etat, le meilleur service au meilleur prix - et peu disposés à accepter un simple argument d'autorité ("ah, c'est comme ça!") lorsqu'ils ne reçoivent pas ce qu'ils veulent. En l'espèce, Ema s'avère dogmatique, prisonnières de ses propres préjugés à ce sujet. En matière de manichéisme (bêtement pour ou contre la RGPP et la nouvelle gestion publique qui me semble la sous-tendre), la scène où Ema rencontre le fiancé de Gabrielle est à ce titre emblématique. Trop peu nuancée, trop peu soucieuse d'imaginer des solutions satisfaisantes pour tous, l'auteur se contente de faire se confronter des modes de pensée inconciliables - quitte à céder au goût du clash.   

 

L'érudition de l'auteur éclate cependant à mille autres endroits. Ecléctique comme peut l'être la culture générale des enfants nés dans le dernier quart du vingtième siècle, son approche n'exclut rien ni personne. Kurt Cobain côtoie donc Alfred de Musset, Ingmar Berman et quelques autres références littéraires et philosophiques bien costaudes, adroitement appliquées à la vie d'aujourd'hui.

 

Alors, polar, chick lit, roman politique, comédie de moeurs, critique sociale et féminste? "Les Morues", c'est un peu tout ça - et son contraire. Ce roman est porté par une langue résolument punchy qui exploite indifféremment les traits de l'oralité et les finesses de la langue écrite afin d'entraîner son lectorat - qui pardonnera quelques faiblesses à l'auteur pour mieux se laisser embarquer dans les méandres de ce récit. Quitte à savourer un shot ou une vodka à chaque tournant pour garder les idées claires.

 

Titiou Lecoq, Les Morues, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2011.

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commentaires

B
J'en avais un peu parlé aussi sur ce billet http://www.bouquineuse.com/post/2011/09/23/Ma-participation-au-jury-pour-le-Prix-du-Roman-Fnac-2011 ; j'ai bien aimé la fraîcheur de cette jeune auteure,
son style foutraque et le côté protéiforme du récit, mais je te rejoins sur la faiblesse de certains aspects. Au final un très honorable premier roman et une attente : que le second soit un peu
plus abouti !
D


Il y a à boire et à manger dans ce roman - mais effectivement, c'est un auteur à suivre car l'on sent une voix, une personnalité. Ouvrons l'oeil!



L
quelle analyse complète !
D


Merci! :-)



A
Eh bien ça alors, les bras m'en tombent....
D


... tout ça!
A noter que j'ai acheté ce livre à la Fête du Livre de Saint-Etienne de l'automne dernier!



A
n notant le lien, je vois que tu as déjà lu quatre romans, tu changes donc d catégorie dans ce challenge, bravo ;-)
D


Merci - en effet, ça avance!
Et il y en aura encore d'autres, plus ou monis avouables, neufs ou anciens, piochés dans ma pile à lire. Je te tiens au courant! :-)



A
Que de niveaux de lecture ! Tu en fais une critique très constructive, la première vraimnt convaincue que je lise à propos de ce livre.
D


Merci pour ce compliment... il y a de quoi farfouiller dans ce roman, riche sous des dehors légers.



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