Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 19:55

hebergeur image"Le Schtroumpf était l'avenir de l'homme." Telle est la conclusion à laquelle arrive Antoine Buéno, dont on parle beaucoup ces temps-ci à l'occasion de la publication de son "Petit livre bleu". Mais c'est l'un de ses précédents ouvrages, "Le triptyque de l'asphyxie", que je vais évoquer aujourd'hui.Tant qu'à faire, en effet, autant traiter de l'original, paru en 2006 dans une relative discrétion, plutôt que de sa reprise, qui fait scandale à la veille de la sortie d'un film, signé Raja Gosnell, à la gloire des créatures bleues de Pierre Culliford dit Peyo.

 

Triptyque, avons-nous dit. C'est que l'auteur, dans son "Triptyque de l'asphyxie" (qui ne manque pas d'inspiration, même s'il manque délibérément d'air), fait coexister trois histoires apparemment sans lien entre elles - et parvient à convaincre le lecteur que oui, il y a quelque chose qui les relie. Voici donc les trois arguments: une doctorante, Bérangère, écrit une thèse sur les Schtroumpfs; un comique d'occasion armé d'un pistolet (chargé, hé hé!) donne un spectacle face à un public uniquement féminin; un reality show met en scène des candidats au suicide.

 

Et c'est au début et à la fin que les liens sont indiqués. Ils sont rationnels en début de récit: la thésarde se trouve dans le public du comique (qui se nomme Buéno, laissant entendre, sans le confirmer expressément, que le fou qui organise le spectacle est aussi l'auteur du roman), et le soir même du spectacle, le reality show passe à la télévision. Et en fin de récit, l'auteur mélange joyeusement tout ça: ambiance orgiaque parmi les cadavres du spectacle avant que les hommes bleus de la police ne viennent y mettre bon ordre, suicidaire qui réussit sa sortie en direct (avec moult flammes bleues), décès de Bérangère qui s'en va au paradis utopique des Schtroumpfs...

 

... c'est que selon la thésarde, la société des Schtroumpfs constitue l'archétype d'une utopie réussie - et là, on suit volontiers l'auteur, qui, famililer de Thomas More et de l'abbaye de Thélème, donne des cours à ce sujet à Sciences Po. Le lecteur pourra trouver drôles ou agaçants, en revanche, ses développements tendant à démontrer que le petit monde autarcique des Schtroumpfs est à la fois nazi et stalinien - avec, naturellement, une intéressante analyse du Schtroumpf à lunettes travesti en Trotsky et quelques allusions au sens caché du mot "SMURF", qui désigne les Schtroumpfs en anglais. Méthodes de recherche approximatives, sources douteuses, corpus bâclé (non, par la magie des produits dérivés, les Schtroumpfs ne sont pas qu'une série d'albums!): le lecteur comprend vite qu'il évolue dans le second degré, pour ne pas dire dans la quatrième dimension.

 

Second degré également très présent dans l'immense délire que constitue la mise en scène du reality-show - sans parler du grand-guignol qu'est le one-man-show de Buéno. A chaque fois, l'auteur dépeint des dérives et, pour cela, a recours à l'outrance. En bon styliste, il sait toutefois donner à chaque récit une voix particulière - et particulièrement réaliste. J'ai déjà évoqué la parodie de thèse qui est la forme que revêt l'élément schtroumpfesque du récit. Le one-man-show fait dans l'ellipse et le délire soliloquant, le narrateur (qui est le comique de service) considérant que tout le monde se bidonne en écoutant ses tirades - sauf, évidemment, le lecteur, qui se demande dans quoi il a mis les pieds. Enfin, la narration du reality-show est particulièrement réussie: elle reprend tous les tics de la télévision, redites, évocations langagières ("C'est votre dernier choix"), formules toutes faites "laisser à la vie... une dernière chance"), termes techniques, torrents d'émotion programmée, aléas du direct, etc. Ainsi le style distingue-t-il trois moments d'une même narration, autant sinon plus que l'argument lui-même.

 

Le tout se met au service d'une peinture de trois éléments qui, selon l'auteur (qui se la joue anticipateur, quand même...), sont en dérive dans notre société: les thèses qui ne servent à rien d'autre qu'à promouvoir leur auteur, les one-man-shows qui ne font rire qu'une poignée de personnes soigneusement triées et conditionnées et les reality-shows dépassant allégrement les limites du voyeurisme. Tout cela a pour résultat d'asphyxier notre société: le savoir inutile nous envahit et empêche de voir l'essentiel; les comédies sont une métaphore du mythe de la caverne de Platon, empêchant également de voir l'essentiel et contribuant à l'étouffement des personnes... qui deviennent bleues, immanquablement (cyanose). Et comme ce sont des femmes qui assistent, bleuissantes et hilares, au spectacle de Buéno, on peut paraphraser l'auteur lui-même, et citer directement Louis Aragon: "La femme est l'avenir de l'homme". A condition, comme dirait Paul Eluard, qu'elle soit bleue comme une orange (ou comme un Schtroumpf)...

 

Antoine Buéno, Le triptyque de l'asphyxie, Paris, La Table Ronde, 2006.

Partager cet article
Repost0

commentaires

XL 16/07/2011 09:23


comme toujours, on ne perd pas son temps à venir chez toi ! un billet plein d'intérêt


Daniel Fattore 16/07/2011 20:02



Merci du compliment! J'ajoute que j'ai passé de bonnes heures de lecture avec ce roman d'A. Bueno.



Mascha 16/07/2011 06:22


Bon sang, je ne connais pas cet auteur, mais ça semble être tout un cocktail ce livre! lol
XD


Daniel Fattore 16/07/2011 08:53



Un cocktail, c'est le mot! Et un cocktail délirant, qui plus est - drôle et caustique. A recommander! L'auteur fait actuellement parler de lui en raison de son "petit livre bleu", qui reprend la
thématique des Schtroumpfs, déjà présente dans le Triptyque.



Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.