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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 23:01

hebergeur imageLu pour les défis Rentrée littéraire et Thriller; LC avec Sandrine, Canel, Lystig et Vive les bêtises.

Antigone, Blueverbena, Flo, Isabello, Jacques, Le Boudoir littéraire, Marine, Mes petites idées et Samlor l'ont aussi lu.

 

Depuis son roman "Les Visages", Jesse Kellerman fait partie de ces écrivains que la blogosphère suit avec un intérêt appuyé. Pour ma part, c'est avec son deuxième roman traduit en français, "Jusqu'à la folie", que j'ai découvert ce jeune écrivain américain - non sans bonheur, ce qui m'a donné envie de répondre favorablement à la proposition de Carla Briner (que je remercie) de me faire parvenir "Beau parleur", son dernier roman traduit en français (par les soins de Julie Sibony, une fois de plus). Bonne pioche: l'auteur s'avère fidèle à lui-même, pour ce qui est des qualités comme des petites faiblesses. Et dès les premiers paragraphes, "Beau parleur" s'inscrit dans le genre du thriller psychologique où les âmes s'affrontent d'abord, jusqu'à ce que quelqu'un cède.

 

Un début plutôt lent

C'est que force est de constater que finalement, "Beau parleur" ne décolle pas vraiment dans son premier tiers. Le lecteur se retrouve face à Joseph Geist le bien nommé, doctorant en philosophie ("Geist" signifie "esprit" en allemand) en rupture de ban. Certes, les flash-back renvoient à un passé particulièrement peu enviable, mais force est de constater que finalement, Geist mène une vie ordinaire jusqu'au moment où il répond à une annonce passée par Alma, une octogénaire philosophe qui recherche un partenaire de conversation. Tout au plus peut-on dire que les liens qui se créent entre les deux personnages vont légèrement au-delà d'une simple relation professionnelle, ce qui génère un certain trouble.

 

A cette impression de décollage tardif, vient se greffer celle que finalement, l'auteur exploite dans "Beau parleur" un personnage principal qui a pas mal de traits communs avec celui de "Jusqu'à la folie": à savoir un jeune homme normal mais momentanément sursollicité, donc vulnérable et poussé à la faute.

 

L'arrivée des grains de sable est assez tardive, notamment avec l'irruption d'Eric, un parasite qui suscitera l'animosité de Joseph - de même que Daciana, la femme de ménage d'Alma, dont le fonctionnement use le ressort comique du dialogue de sourds permanent et de l'irruption systématique aux pires moments. La présence de ces deux personnages, dont l'un (Daciana) pourrait paraître anecdotique a priori mais est parfaitement exploité par l'auteur, permet au roman de gagner en tension. Enfin, on le comprend: tout le monde n'est pas copain avec tout le monde.

 

Des pistes volontairement sous-exploitées

L'auteur sait choisir les pistes qu'il veut exploiter; dès lors, à sa guise, certaines sont sous-exploitées, voire lâchées très vite. Les amateurs de sexe bien juteux en seront par exemple pour leurs frais, puisque les trois colocataires nymphomanes de Joseph disparaîtront vite du roman dès qu'il déménagera pour un habitat plus tranquille et que l'auteur ne fera pas rebondir les deux rousses irlandaises pulpeuses au nombril percé (du moins pour l'une d'elles), au-delà d'une nuit de stupre honteuse passée à quatre avec Eric. Délires vite passés, comme autant de passades...

 

Le ressort nazi n'est pas lourdement exploité non plus, et j'ai envie de dire que c'est tant mieux. En cours de roman, l'auteur suggère en effet de manière fugace que la richesse d'Alma vient de la spoliation de Juifs au temps de l'Anschluss, et ne revient sur la question qu'en fin de roman. Deux touches discrètes parviennent ainsi à expliquer l'origine de la fortune de la vieille dame, et en particulier de sa collection de tableaux précieux. De la part de l'auteur, l'astuce dénote une grande finesse littéraire: le lecteur comprend beaucoup alors que l'auteur dit très peu.

 

Priorité au libre-arbitre

Et si l'affrontement des âmes n'était qu'un leurre? En mettant en scène un étudiant en philosophie singulièrement empoté pour un "beau parleur" (quelle antithèse!), l'auteur veut-il faire comprendre que son roman est celui des gens qui font ce qu'ils veulent - ou pas? Force est de constater que si tout le monde est humain donc libre dans ce roman, personne n'agit vraiment comme il le souhaite. Du point de vue le plus léger, Alma est sous la coupe d'Eric, son parasite de neveu. Plus gênant quoique ponctuel, Yasmina, l'ex-copine de Joseph, devient folle en préparant un mariage dont elle ne sait pas si elle en veut vraiment et croule sous les pressions familiales; quant à Joseph, embarqué dans une affaire qui le dépasse, il est condamné à réfléchir et à décider à (très) court terme - et c'est son histoire qui conduit le lecteur. Quant à ses parents, enfin, eux aussi se sont mariés sans vraiment le vouloir...

 

L'astuce littéraire du "vous"

Et puis, l'auteur connaît ses classiques et se souvient de la technique d'utilisation du récit à la deuxième personne du pluriel, rendue célèbre par "La Modification" de Michel Butor. Il y recourt lorsque Joseph Geist est placé dans une situation extrême, notamment au chapitre 21, et offre au lecteur un changement de perspective saisissant: soudain, il se trouve vigoureusement pris à partie. En usant et abusant des impératifs et en renonçant ici à l'introspection (alors qu'en général, le narrateur n'hésite pas à réfléchir sur lui-même et sur ce qu'il fait), l'auteur parvient à donner à son propos un caractère survolté qui sursollicite le lecteur; à ce titre, ces pages sont sans doute les plus prenantes du roman.

 

Alors? Certes, c'est un "page-turner" des plus efficaces, qui se dévore plus qu'il ne se lit, même si le début paraît plan-plan. Mais un lecteur attentif comprendra que tout cela est extrêmement bien construit, et que l'auteur sait où il va lorsqu'il exploite les techniques qu'il maîtrise - on pourrait gloser encore sur le thème récurrent du siège, d'autant plus que la page de couverture est illustrée d'un fauteuil. Certes, on a un peu l'impression que l'auteur réitère des recettes qui lui ont déjà réussi par le passé; mais il n'empêche qu'on se laisse volontiers balader dans cette histoire, qui est aussi une réflexion filée sur la liberté de l'être humain - de quoi se sentir concerné.

 

Jesse Kellerman, Beau parleur, Paris, Les Deux Terres, 2012, traduction de Julie Sibony.

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commentaires

céline 12/10/2012 14:44

Je m'étais bien laissée prendre au jeu par "Les visages", malgré les petits longueurs et lenteurs, j'avais trouvé l'énigme extrêmement bien ficelée et le style sympa. Nouveau titre noté (et jusqu'à
la folie aussi par la même occasion)!

Daniel Fattore 15/10/2012 22:27



Bien du plaisir avec Jesse Kellerman! :-)



Stephie 06/10/2012 10:24

Je suis en train de le lire et en effet, ça peine à décoller

Daniel Fattore 06/10/2012 21:51



C'est le moins qu'on puisse dire: le début est finalement assez tranquille, malgré le récit de l'enfance agitée du narrateur.



Alex-Mot-à-Mots 04/10/2012 15:58

Finalement, je me laisserai bien tenter par ce troisième opus.

Daniel Fattore 05/10/2012 23:16



Il en vaut la peine si tu aimes l'auteur; mais il me permet déjà de soupçonner l'usage de certains procédés récurrents.



Isabel 04/10/2012 14:41

J'avais beaucoup apprécié "Les visages" et une fois de plus, j'ai été bluffée par la plume talentueuse de cet auteur. Je compte d'ailleurs lire très prochainement "Jusqu'à la folie" qui vient de
sortir en édition de poche !

Daniel Fattore 05/10/2012 23:02



J'avoue ne pas avoir lu "Les Visages", mais je sais qu'il a eu un écho très favorable. Je te souhaite une excellente lecture de "Jusqu'à la folie", qui est un roman psychologique à fond - qui est
assez proche, par certaines astuces, de "Beau parleur".



Liliba 04/10/2012 08:36

Pas fait attention au thème récurrent du siège... et pas non plus pensé dans mon billet à évoquer ce que tu soulignes si bien : que tous les personnages du roman ne sont pas si libres que ça,
quelles qu'en soient les raisons.

Daniel Fattore 05/10/2012 22:58



Cela revient tout au long du livre, mais je n'ai pas réussi à trouver un lien réel; mais le fait qu'il y ait un fauteuil sur la couverture m'a paru indiquer qu'il y a quelque chose à chercher du
côté des commodités de la conversation.

Sinon, effectivement, ce roman est enrichi par l'idée du libre-arbitre, dont l'auteur use et abuse avec pertinence.



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