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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 21:36

nullLa blogosphère des aspirants écrivains est riche en approches du métier. Tout le monde connaît Lise-Marie Jaillant; d'autres connaissent Pauline Doudelet ou Yves Makodia - et sans doute avez-vous aussi, dans votre réseau, l'un ou l'autre best-seller en puissance. Leur problème commun est naturellement de trouver un éditeur, même si certains auteurs y ont répondu à leur manière, en tirant profit de méthodes modernes telles que l'auto-édition, l'impression à la demande ou les supports électroniques. Autant de manières de contourner le milieu éditorial germanopratin, certes riche de traditions qui font rêver, mais aussi réputé pour son caractère exclusif.

 

Et puis il y a Alice Eglantine... qui cherche un éditeur, désespérément, au point de s'en ouvrir sur le site d'information "Rue 89". Pseudonyme? On le conçoit. Posture d'écrivain? Son message est, sans doute, empreint d'une certaine naïveté: après tout, pour commencer, il vaut peut-être mieux faire ses preuves chez un petit éditeur local, apte à trouver des opportunités de vente près de chez l'auteur, avant d'assiéger les grandes maisons parisiennes. C'est mon point de vue, modeste il est vrai puisque je n'ai qu'un petit recueil de nouvelles à mon actif (disponible ici!). Le lecteur de son article sera cependant intrigué par le métier qu'Alice Eglantine se donne: "autoresse". Etrange... oui? non? N'est-ce qu'une posture, ou peut-on y lire autre chose?

 

En lisant les commentaires qui suivent son article, force m'a été de constater que tout le monde ou presque a critiqué cette féminisation, et presque toujours parce que ça paraît malsonnant. Or, en y réfléchissant un peu, il me paraît que l'esthétique d'un mot n'est pas à elle seule un argument recevable - et qu'un tel argument disqualifie celle ou celui qui l'émet: ce qui sonne bien pour l'un est cacophonie pour l'autre, et vice versa - et des goûts et des couleurs, on ne devrait pas discuter. Sans compter qu'on finit par s'habituer... Dès lors, voyons un peu pourquoi "autoresse" est quand même, finalement, la meilleure féminisation... en réfléchissant au sens des options possibles.

 

Il y a naturellement le statu quo: faire de "auteur" un mot épicène, pouvant fonctionner au masculin comme au féminin. Les lecteurs attentifs de ce blog l'auront constaté: c'est l'option que je retiens. Je la retiens parce que je suis l'héritier d'une école plutôt conservatrice, où l'on nous tapait sur les doigts si l'on s'avisait d'ajouter un "e" à "professeur" pour féminiser. Cela, sans compter l'argument qui distingue la personne de la fonction: on peut être une femme et un secrétaire perpétuel (mais pas "perpétuelle") de l'Académie française (n'est-ce pas Mme Carrère d'Encausse?), de même qu'on peut être un homme et, par exemple, une vigie, une estafette, une recrue, une ordonnance de bureau, etc. Au surplus, une femme qui revendique un nom masculin de fonction (madame le ministre) peut le faire pour affirmer haut et fort qu'elle a atteint un statut supérieur, historiquement réservé aux hommes. C'est une posture qu'on peut comprendre.

 

Reste que de nos jours, on aime à marquer explicitement le féminin des fonctions. Alors... quid? "Autrice" est de très bon aloi; c'est le mot qui a été retenu pour désigner les écrivains de sexe féminin dans l'association faîtière qui regroupe les gens de plume suisses: "Autrices et auteurs de Suisse". Cela dit, "Autrice" est tombé à l'eau dans l'usage courant, en dépit de sa ressemblance avec "institutrice", deux formes étymologiquement justifiables de féminin: en latin, on aurait dit "auctrix", féminin d'"auctor", sur la base du suffixe "-trix", largement attesté (cf. "genitor"/"genitrix").

 

Cela ne s'est pas imposé... mais c'est bien "auteure" qui est la forme la plus usitée aujourd'hui. Or, d'un point de vue étymologique, c'est bien la plus horrible manière de féminiser... mais foin de jugements de valeur. Certains éléments ont concouru à cette conclusion: d'une part, les Québécois, qui ne s'embarrassent pas d'étymologies, ont décidé un beau matin que pour féminiser, il suffirait d'ajouter un "e" muet à tout nom masculin de métier. Ainsi avons-nous des professeures, des docteures, des chercheures même - et des auteures - et l'idée, simple, a fait florès dans toute la francophonie. On pourrait rétorquer que pour certaines de ces professions, on aurait pu construire un féminin en "-euse". Vrai - mais ce suffixe est considéré comme dévalorisant: longtemps, le suffixe "-euse" a été utilisé pour désigner des fonctions subalternes prétendument (ou réellement) réservées aux femmes, telles que coiffeuse, lessiveuse, moissonneuse, etc. Faut-il dès lors en inférer que les scientifiques de sexe féminin (qu'on pourrait désigner par le terme de "chercheuses", mais qui préfèrent parfois être nommées "chercheures") ne souhaitent pas être assimilées au vulgum pecus des shampouineuses et autres serveuses? Une "auteuse" serait-elle un auteur de seconde zone? A vous de voir.

 

Reste l'"autoresse". Cette féminisation est sans doute la plus noble qui soit, d'un point de vue étymologique en tout cas. Elle vient du grec ancien (-issa, qu'on trouve dans "duchesse" ou "comtesse", rien que ça!) et, depuis toujours, a eu une fonction de magnification. On retrouve ce suffixe dans "doctoresse" ou dans l'adjectif "vengeresse" (qui fait très littéraire), mais aussi dans des termes juridiques archaïques tels que "demanderesse", "venderesse", etc. - qu'on n'entend plus guère que dans les tribunaux. De la part d'Alice Eglantine, se dire autoresse est donc judicieux: son choix de fonction plonge ses racines bien profond dans l'histoire et affiche une ambition supérieure d'écriture. Je me réjouis de la lire - dans un livre sur papier ou en PDF, ou, pourquoi pas, en ligne ou sur son propre blog, que je l'invite à créer pour se faire connaître.

 

Et lui chercher des poux sur ce mot, pour une simple question d'oreille froissée, relève du trollage. A propos, y a-t-il un féminin pour "troll"?

 

Article rédigé de façon malicieuse, sur la base de considérations de la linguiste Michèle Lenoble-Pinson sur la féminisation des noms de métier. Photo: source

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Publié par Daniel Fattore - dans Langue française
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commentaires

Alex-Mot-à-Mots 03/01/2012 16:03

Mais existe-t-il des femmes trolls ou sont-ils comme les anges ?

Daniel Fattore 04/01/2012 21:02



Excellente question, à poser à un spécialiste des littératures de l'imaginaire!
Reste que si j'ai plus souvent vu, dans les commentaires des blogs, des trolls hommes, il doit aussi y avoir des femmes qui s'adonnent à cet art volubile du trollage.



Didi 21/12/2011 10:52

oups je reviens pour une précision en fait on peut très bien dire LA chef ... comme ce terme est souvent utilisé à l'oral je ne m'étais jamais posée la question d'appliquer la règle d'orthographe
...:-S

Daniel Fattore 21/12/2011 21:43



"LA chef" est acceptable, d'un point de vue légal... mais c'est effectivement "la cheffe" qui s'est imposé. Après, ça se prononce pareil...



Didi 21/12/2011 10:49

Coucou :-)
je n'ai jamais utilisé le terme Cheffe c'est même la première fois que je le lis :-O, il n'est pas un terme usité en France.
Bisous @ plus

Daniel Fattore 21/12/2011 21:42



La première fois? Wow! En Suisse, il est pour ainsi dire usuel, même si les puristes s'offusquent... comme quoi les pays francophones s'approprient tous la langue française, à leur
manière! 
 Bises à toi!



Fred Milongeroz 19/12/2011 17:16

Nous vivons dans un monde occidental avec un excès de yang côté homme comme côté femme. Nous avons besoin de féminiser... Tout va trop vite, ici on retrouve le symbole masculin, de la conquête à
outrance, l'activité démesurée, hors c'est bien la féminité qui prend le temps de faire germer, de couver, de fermenter les actions. On ne prend plus le temps d'accueillir la vie seon son cycle.
Féminiser, parce que nous avons besoin à présent de retour aux sources, de prendre le temps... celui de la maturité, de l'écoute, de l'observation. J'aime la langue française, mais j'aime aussi la
vie, alors "auteuresse" est nécessaire à la survie des 2!

Daniel Fattore 20/12/2011 23:03



... trop féminin par certains points, trop masculin par d'autres, tel est notre monde à mon humble avis.

Je suis également un passionné de la langue française - et j'en aime les potentialités. Et il m'a paru intéressant de soulever, à l'aide d'un exemple parlant, la plasticité du langage. Qui a
certes ses inconvénients: à la fin, on ne sait plus comment écrire juste... Finalement, c'est "auteure" qui s'est imposé: plus simple, plus efficace.



Didi 19/12/2011 12:45

Je prends toujours plaisir à te lire !
Ce billet est intéressant merci à toi :-)
Pour ma part il m'arrive d'utiliser le E pour féminiser un nom et il m'arrive donc de dire auteurE quand je veux signaler l'importance du caractère féminin de l'écrivain (écrivain là j'ai plus de
mal à mettre ce E en vain ...)
Autoresse pourquoi pas c'est bien pour faire réagir :-)
Bisous passe de belles et joyeuses fêtes de fin d'année !

Daniel Fattore 20/12/2011 23:06



Merci pour ton commentaire, et bonnes fêtes de fin d'année à toi!
Sur l'article de "Rue 89", "autoresse" a suscité d'innombrables réactions stupéfaites - c'est le moins qu'on puisse dire. Pour ma part, je privilégie "auteur" sur mon blog et dans mes écrits
personnels; mais j'utilise les formes féminines les plus diverses dans mon travail professionnel, conformément aux consignes. Par exemple, utilise-ton "la cheffe" en France, pour féminiser "le
chef"?



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