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8 février 2013 5 08 /02 /février /2013 20:42

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Lu dans le cadre du défi "Premier roman".

 

"Les Cadavres en fleurs", c'est une parution récente. C'est aussi le premier roman d'Elodie Soury-Lavergne, lauréate 2011 du Prix du Jeune Ecrivain Francophone. Et puis, c'est un livre qui révèle une voix. Double, cette voix, en ce sens que l'auteur a su conférer une véritable personnalité à un narrateur qui, en dépit de tous ses défauts, va finir par paraître attachant au lecteur, tout en laissant entendre à l'auteur qu'il y a un véritable auteur derrière, avec une solide personnalité. Dieu sait qu'il n'est pas évident de s'attacher à un rentier asocial affublé du nom improbable de Fulbert Roty; pourtant, l'auteur parvient à faire en sorte que le courant passe.

 

Enfin, le lecteur va finir, au fil des pages, par se poser des questions sur les frontières entre les espèces du règne animal. Ce qui n'est pas le moindre mérite de ce roman qui, sous des apparences décalées, est construit de manière solide et rigoureuse.

 

Une confession paradoxale

L'usage du "je" et l'imposition du seul point de vue du narrateur donne à ce roman un aspect qui tient de la confession et de la transcription des pensées courantes du personnage - un petit paradoxe au vu de la conclusion du roman, que je ne dévoilerai pas. Dans la démarche littéraire de l'auteur, cependant, le paradoxe pèse peu face au fait qu'en donnant directement la parole à son personnage, l'auteur confère de la force à son roman en contraignant le lecteur à écouter ce que Fulbert Roty a à dire. Tout passe par cette oralité calculée, de façon immédiate: cynisme, formules grinçantes, regard vachard sur le monde.

 

Cela, sans oublier les antécédents familiaux, qui créent tout de suite un climat de confidence et de connivence avec le lecteur: pas facile de parler de la mort de sa mère à des inconnus, a priori lorsqu'on est un asocial patenté, qui préfère la compagnie des fleurs et des animaux à celle des humains.

 

Onomastique, quand tu nous tiens...

L'onomastique fait partie des jeux littéraire que l'auteur affectionne. Jouer sur le nom de Fulbert Roty n'a rien de sorcier, et une brève séquence est naturellement consacrée aux blagues, gênantes à relater sans doute, que le narrateur a dû subir dans son enfance. Face à lui, se trouve sa copine, une certaine Cindy Anonyme, présentée comme parfaitement insignifiante en tant que personne - ce qui colle parfaitement avec son patronyme.

 

Enfin, le lecteur fera connaissance du chien Rabbin, de religion juive, donc circoncis. Ce qu'on apprend au détour d'une réplique aux accents à la fois classiques (on l'a déjà entendue mille fois) et détonnants dans le contexte imaginé par l'auteur: "Dites plutôt que c'est parce qu'il est juif", répond sa maîtresse à Roty lorsque celui-ci lui explique que les chiens sont interdits dans son épicerie. Placée dès le premier chapitre, une telle réplique donne toute la mesure du caractère décalé d'un roman pétri d'inattendu.

 

L'effacement des frontières entre les espèces animales...

Et dès lors qu'un animal peut avoir une religion, c'est-à-dire quelque chose qui est plutôt propre à l'humain, les personnages humains de ce roman ne pourraient-ils pas avoir à leur tour quelque chose d'animal? Cette réciproque est vraie dans "Les Cadavres en fleurs", et l'auteur exploite le filon à fond. L'exemple emblématique est ici le personnage de Cindy Anonyme, surnommée "le Piaf" par le cynique Fulbert Roty, qui finit par devenir son mari. Le piaf est un moineau commun, un oiseau tout gris... l'auteur trouve mille moyens de rapprocher l'image de l'oiseau et celle de Cindy: manger peu mais souvent, chanter, être toujours de bonne humeur... et avoir une cervelle d'oiseau. On peut se demander si, en tuant un oiseau blessé recueilli par Cindy, le narrateur ne tue pas sa femme (le Piaf, donc) par transfert; en tout cas, ce geste cadrerait avec le caractère légèrement veule sur les bords du personnage. De même, le lecteur peut être amené à s'interroger: en épousant un Piaf, le narrateur ne se cherche-t-il pas une mère de substitution? Après tout, la sienne s'appelait Mésange...

 

Cela est à rapprocher du personnage de Marinette, présenté comme "une sirène amatrice de parties de pêche à la canne à strophes" - donc, en définitive, un poisson. En voyant Cindy faire ami-ami avec Marinette, on ne peut s'empêcher d'entendre résonner une chanson de Juliette Greco: "un petit poisson un petit oiseau...". Enfin, le "porc populiste" incarné par le père de Cindy a un côté plus conventionnel: le lecteur sera sans doute tenté d'imaginer ici la tête de quelque tribun politique d'extrême-quelque chose au visage gras et rose.

 

... et la tentation végétale

Je l'ai dit en début de billet, le narrateur aime bien les fleurs et se découvre un certain plaisir à transformer certains de ces personnages en fleurs - une manière de les tuer et de les magnifier que le lecteur trouvera intrigante. Sans doute est-ce là le mystère de cet ouvrage? L'asocial misanthrope Fulbert Roty, celui dont le nom ne brille pas, est-il condamné à transformer en fleurs celles et ceux qu'il voudrait aimer, afin d'y parvenir réellement? C'est un audacieux paradoxe, de la part de l'auteur, que d'avoir donné à un personnage improbable de sergent poète (un militaire, donc, bien prosaïque) le rôle de souffler à Fulbert Roty l'idée de transformer certaines personnes de son entourage en fleurs. Fulbert Roty en fera son jardin secret...

 

Pour qu'un roman décalé soit autre chose, et surtout davantage qu'un roman décalé, il faut de la rigueur et quelques idées directrices qui confèrent une colonne vertébrale à l'oeuvre. L'auteur des "Cadavres en fleurs" a su conjuguer ces impératifs. Ce roman est donc un succès littéraire, porté par un personnage principal qui, sous des dehors pour le moins peu engageants, saura trouver le chemin du coeur de son lectorat.

 

Elodie Soury-Lavergne, Les cadavres en fleurs, Paris, Dub Editions/Lucie Editions, 2013.

 

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commentaires

Anne 09/02/2013 19:32

Il est noté !

Daniel Fattore 09/02/2013 22:27



Merci! Une fois de plus, quelque chose d'un peu atypique.



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