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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 21:24

hebergeur imageRecueil de nouvelles, lu par Anne-Sophie, Cathulu, Cécile, Clara, Kezako, Lectrice de prose, Lecturissime, Lili, L'Ogresse, Madmoizelle, Marc Villemain, Skriban, Sophie.

 

La première nouvelle d'un recueil est cruciale, dit-on: donner le ton, accrocher le lecteur, c'est là que tout se joue. Et force est de constater que pour moi, l'effet a été total avec "Ploucville", qui est la première nouvelle du recueil "quand nous serons heureux" de Carole Fives - que j'ai rencontrée pour de vrai, avec bonheur, à la Fête du Livre de Saint-Étienne, après mille rencontres virtuelles sur les blogs de Wrath et Leo Scheer.

 

Du bon usage du "vous"

Déjà, attaquer le lecteur sur la question des loyers, c'est lui parler de quelque chose qui le concerne forcément - donc, le placer d'emblée sur un terrain perçu comme familier. Ca, c'est la première phrase. Deuxième phrase de la nouvelle: pour achever de ferrer le lecteur, l'auteur utilise la deuxième personne du pluriel - un procédé qui, on le sait depuis "La Modification" de Michel Butor, interpelle et implique très fortement le lecteur qui s'y frotte.

 

L'auteur renouvelle le procédé en choisissant d'accorder tout ce qui doit l'être au féminin, suggérant que ce "vous" est une femme. Le lecteur homme (moi, par exemple...) se trouve placé devant un choix peu commun: soit il se dit "ce n'est pas pour moi, cette nouvelle exclut la moitié de l'humanité" et il ne poursuit pas, soit il joue le jeu et, l'espace de quatre pages, essaie de me mettre dans la peau d'une femme. Perdre une partie du lectorat, c'est un risque; mais l'auteur sait comment s'en prémunir.

 

... en effet, le féminin n'est pas qu'une simple astuce stylistique gratuite. Vers la fin de la nouvelle, en effet, des questions plus ou moins typiquement féminines se font jour: avoir un enfant dont on a seule la charge, être une femme battue. Cela, pour parachever l'idée de l'engluement dans un lieu déshérité qui, au début, avait l'air séduisant.

 

Séduction et répulsion: une mécanique du désenchantement

C'est que Ploucville est un lieu de vie charmant... tant qu'on n'y est pas au quotidien et qu'on a encore l'esprit et le regard embrumés par un certain romantisme enchanté - un enchantement du reste évoqué en début de nouvelle par le rappel du mythe des gens du nord, supposés accueillants. Mis à part le caractère très concret de la première phrase, la première page de la nouvelle baigne du reste dans une ambiance rêvée: rues bariolées qu'on croit séduisantes, idée de brassage culturel, etc. Le basculement se fait sur la phrase "Ploucville s'est chargée de vous remettre les idées en place" - phrase qui ouvre la porte à une implacable esthétique du désenchantement.

 

Dès lors, place au concret! Le point de vue se concentre sur les automobilistes qui se garent en double file, sur les ordures qu'on jette par la fenêtre, sur l'alcoolisme chronique, etc. A force d'accumuler de tels éléments, l'auteur dépeint le brutal désenchantement d'une personne qui s'installe à Ploucville. Une ville qui, du coup, prend des allures de drosera qui, bien que misérable, séduit l'insecte avant de le dévorer tout cru dans un ultime spasme gluant, à la fois attrait (pour le "vous" imaginé de l'auteur) et repoussoir (pour le "vous" perçu par le lecteur).

 

L'importance du choix des mots: deux exemples

Placer en tête d'un recueil de nouvelles un texte intitulé "Ploucville" n'a rien d'innocent... le mot est accrocheur, par son côté familier et fortement connoté dans le registre dépréciatif: "Ploucville" est un mot que tout un chacun a utilisé un jour ou l'autre pour désigner un trou perdu. Lecteur de la nouvelle, je me suis donc retrouvé à me demander ce que moi, je voyais lorsqu'on me parlait de "Ploucville" - et à y réfléchir. Pas sûr que j'aurais eu l'image pessimiste (celle d'une ville ratée, finalement) que l'auteur renvoie: j'aurais plutôt vu une commune résolument rurale et agricole, mais l'élément n'apparaît pas. A chacun sa "Ploucville", alors? L'auteur partage ici sa vision d'un tel lieu. 

 

Et pour parachever l'image pessimiste renvoyée, l'auteur n'hésite pas à enfoncer le clou en désignant la pluie par un mot régional, "drache" - typiquement belge, peut-être utilisé dans le nord de la France. Utilisé dans un texte qui recourt par ailleurs à un français standard, ce mot a quelque chose qui jure - ou qui interpelle, signalant au lecteur que sa présence et son sens ne doivent rien au hasard. Le seul choix de ce mot de "drache", finalement rare, donne une originalité et une force particulières à l'exploitation de l'effet littéraire classique du "bulletin météo".

 

Ainsi, deux mots frappants - c'est peu, mine de rien, et c'est beaucoup - contribuent au caractère d'une nouvelle de quatre pages.

 

Pas de victimisation

Le "vous" de la nouvelle se retrouve en proie à mille misères qui l'engluent à Ploucville. Est-on pour autant dans une démarche de victimisation? L'auteur ne tombe pas dans ce piège. Dès le début de la nouvelle, en effet, le lecteur comprend qu'il a affaire à une personne victime d'illusions et de clichés que la vie va se charger de corriger (ah, le désenchantement!). Le clou est définitivement enfoncé par la phrase "Qu'espériez-vous en venant vivre parmi eux?", interrogation rhétorique qui renvoie le personnage mis en scène (donc "vous") à ses propres chimères. Donc au fond, l'auteur n'appelle aucune pitié à son égard: ce "vous" sans nom (ni matricule, donc finalement pas même digne de ce qui caractérise le statut d'une personne) a bien cherché ce qui lui arrive.

 

Cela, d'autant plus qu'on est dans une dynamique de quête du bonheur, forcément volontaire mais non exempte d'errements. C'est ainsi que s'ouvre, sur les accords précis d'une nouvelle dont chaque coup porte, un recueil de nouvelles qui va relater, sous les angles les plus divers, des quêtes du bonheur ratées, mal ajustées, etc. Et rappeler au lecteur, au fil de textes qui prennent volontiers la forme de monologues au ton parfois cynique voire "plombant" (l'auteur assume ce qualificatif - confer, à l'autre extrémité du recueil, l'ironique nouvelle "Tes nouvelles"), que c'est à lui de viser juste dans sa propre vie. Quitte à le faire en compagnie l'auteur elle-même, qui associe son lecteur à son propos dès le titre du recueil: "quand nous serons heureux"...

 

Carole Fives, "Ploucville", in quand nous serons heureux, Paris, Le Passage, 2010.   

 

 

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Publié par Daniel Fattore - dans Nouvelles
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