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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 21:06

hebergeur imageLu par A demi-mot, Antonine, Au gré du vent, Bouquinovore, Clara, Cynthia, Dreams Of Books, Emeraude, Formally Informal, Irrégulière, Jostein, Marie, Melo, Mes imaginaires, Regard enfant, Stephie, Tamaculture.

Lu dans le cadre du défi Premier roman.

 

Soyons francs et directs: en lisant "Tout ce que nous aurions pu être toi et moi si nous n'étions pas toi et moi", je me suis demandé ce que le critique littéraire du journal "El País" a bien pu vouloir dire lorsqu'il a parlé, au sujet de l'auteur Albert Espinosa, d'un "Stephen King qui ne ferait pas peur". D'abord parce qu'un Stephen King qui ne ferait pas peur serait aussi foireux qu'une soupe sans sel; ensuite parce que ce roman, le premier de l'auteur, n'a finalement pas grand-chose à voir avec Stephen King. Le point de départ lui-même est très, très différent...

 

... Onirisme et introspection: plus que l'intrigue, qui est finalement minimale même si elle emprunte à la science-fiction et à l'anticipation, tels sont les principes initiaux du pacte que l'auteur passe avec son lecteur, dont il s'assure la connivence en parlant à la première personne. Dès le départ, on entre dans quelque chose de concret: le sommeil du narrateur. Cela permet d'indiquer deux choses au lecteur: d'une part, dans l'univers dépeint par l'auteur, on peut se passer de sommeil pour la vie sur simple piqûre, et d'autre part, le narrateur tient à son coussin. C'est tout bête, mais mine de rien, cela lui permet aussi de se présenter comme une figure assez naïve, au sens wagnérien de "reiner Tor" - osant, de ce fait, exprimer des ressentis que d'autres auto-censureraient, quitte à adopter par moments une posture à la Forrest Gump. Résultat: le lecteur se retrouve face à une prose où le "Je" est omniprésent et où l'on s'exprime volontiers par images faussement naïves. Quitte à l'amener à s'interroger sur sa propre relation au sommeil...

 

Introspection, ai-je dit... l'omniprésence du "Je" laisse au lecteur l'impression que le narrateur ramène tout à lui. Impression imposée avec force au chapitre 1, qui recèle une réflexion sur le sommeil, activité éminemment personnelle. Cette impression d'avoir un narrateur qui attire tout à lui est renforcée par la description qu'il fait de la relation complexe qu'il a avec sa feue mère - qui vaut une plongée approfondie dans tout un univers de souvenirs et de petites phrases qui ont valeur d'adages ou de règles de vie, et dont une certaine valise pleine d'objets constitue le symbole le plus concret. Le lecteur sera à chaque fois amené à réfléchir à celles-ci, sans contrainte, rien que par la force d'un certain sens de la formule de la part de l'auteur, qui trouve ainsi un très bon moyen d'intéresser son lectorat à un personnage finalement assez ordinaire - à un détail près.

 

Et c'est sur ce détail qu'on bascule dans quelque chose qui transcende la vie quotidienne que nous connaissons et confère à ce roman son aura merveilleuse. Le narrateur a en effet un don, celui de lire dans les souvenirs des autres. Et l'histoire va l'amener à rencontrer quelqu'un - un extraterrestre? - qui, ayant un don similaire, en sait plus que lui. Et ce don est présenté comme singulier mais finalement naturel, ou en tout cas évident pour le narrateur, qui vit avec depuis sa plus tendre enfance. Comme l'auteur suggère que son récit se passe dans un futur à moyen terme, on se retrouve dans une configuration de merveilleux scientifique ou naturel - en un mot, dans un univers de conte (post-)moderne. Un univers où l'on marche en permanence en lévitation, à dix centimètres du sol... Cela va loin - quitte, en fin de roman, à paraître un peu "too much" avec l'histoire des six planètes que chaque être humain serait appelé à habiter lors de réincarnations et de transmigrations successives...

 

... et qui posent la question du point de vue que l'auteur de ce roman adopte sur la réincarnation. Alors que les traditions hindoues la présentent comme quelque chose de peu agréable (l'hindou préférerait sortir de la "samsara"), le système des six planètes sur lesquelles l'on vit tour à tour, la mort étant le passage de l'une à l'autre, constitue une tentative finalement assez simpliste de présenter la réincarnation sous un jour positif et désirable: à force de se courir après d'une planète à l'autre, les gens qui s'aiment finiront par se retrouver. Retournement paradoxal d'un mythe immémorial!

 

Il n'empêche que c'est grâce à tous ces ingrédients que l'auteur arrive à construire un roman tout doux - doux comme un coussin. Cette douceur naît d'un climat où dominent les sentiments aimables d'amour, en particulier filial, maternel, paternel même. Cette impression est renforcée par une narration faite par phrases d'une longueur moyenne, simples de construction, pauvres en ponctuations complexes, segmentantes ou expressives dans le début du roman. L'onirisime naît des images fréquemment utilisées par l'auteur; enfin, l'introspection ouvre la porte d'un vaste imaginaire: celui du narrateur. Et à plus d'une reprise, face à ce roman empreint d'une fausse simplicité, le lecteur va s'interroger: a-t-il affaire à un veilleur endormi ou à un dormeur éveillé?

 

Albert Espinosa, Tout ce que nous aurions pu être toi et moi si nous n'étions pas toi et moi, Paris, Grasset, 2012, traduction de Christilla Vasserot.

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commentaires

Violaine 10/07/2012 19:23

Un livre qui se lit bien mais qu'on oublie vite. Je n'ai pas été convaincue.

Daniel Fattore 10/07/2012 21:39



Je comprends parfaitement - la référence à Stephen King m'a paru très intrigante, par ailleurs.



Violaine 03/07/2012 12:38

Ce livre est ma prochaine lecture. Ce billet est tentant, mais ayant lu des avis mitigés, j'ai un peu peur d'être déçue. Et moi qui aime Stephen King, il ne faut visiblement pas que je m'appuie sur
cette seule référence^^.

Daniel Fattore 04/07/2012 22:47



Non - ça n'a rien à voir avec Stephen King, contrairement à ce qui est dit. On est dans un univers onirique et vaporeux, parfois un peu gentil, et tout tourne autour du sommeil - la dynamique est
très différente.

Il est vrai que les avis sont plutôt mitigés; je serais curieux de connaître le vôtre sur cet ouvrage. Bonne lecture!



Theoma 22/06/2012 15:17

il m'attend sur l'étagère...

Daniel Fattore 23/06/2012 08:23



... j'ai lu des avis divers, mais souvent mitigés. Bonne lecture, et bon week-end!



Anne 16/06/2012 12:23

Je l'aitrouvé chz le bouquiniste neuf à prix réduit et je me suis laissé tenter par des billets élogieux lus ici et là. Pas encore lu.Je me demande s'il ne faut pas avoir peur d'un effet éditorial
genre "Quand ousffle le vent du nord"... mais boin, je verrai ! Merci pour cette participation, en tout cas.

Daniel Fattore 17/06/2012 21:15



Bonne lecture, d'avance! Et c'est toujours un plaisir de participer à ton défi; cette participation ne sera pas la dernière. A tout bientôt donc, pour de nouvelles aventures!



Cynthia 16/06/2012 12:10

Une rencontre totalement manquée pour ma part...

Daniel Fattore 17/06/2012 21:14



Un petit livre vite lu pour moi... depuis, je suis passé à d'autres choses.



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