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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 22:47

hebergeur imageLu par Mango.

 

Le lecteur qui ouvre le recueil de nouvelles "L'Exil et le royaume" d'Albert Camus est accueilli par un texte aux allures graves, intitulé d'une manière biblique "La Femme adultère". De la part d'un écrivain lambda, le lecteur eût attendu quelque histoire d'amour à trois, convenue, éventuellement campée dans un milieu bourgeois aux silences lourdement significatifs. Mais Albert Camus n'est pas un écrivain lambda... et il sait jouer avec les codes pour amener le lecteur à une conclusion inattendue. Je ne révèlerai pas cette dernière ici; mais le cheminement est captivant lui aussi, et c'est celui-ci que je vais évoquer.

 

J'ai déjà eu l'occasion de suggérer la thématique du sable qui sous-tend le recueil "L'Exil et le royaume" dans mon billet de l'autre jour, sur "Jonas". Ici, le sable est un élément concret avant tout. Dès les premières pages, cependant, l'auteur parvient à montrer une tempête de sable sans jamais prononcer le nom, préférant en dépeindre les effets d'une manière saisissante, en un exercice réussi de recréation. A partir de cette démonstration spectaculaire, l'auteur donne une certaine place au sable et à la poussière, dont il fait des éléments récurrents. Cette récurrence, évidente comme l'oeuf de Colomb, donne à penser au lecteur que le sable s'enfile partout dans l'Afrique du nord, comme il s'introduit partout dans la nouvelle. Le lecteur peut même aller jusqu'à penser qu'il y a un grain de sable dans le couple à travers lequel est vue l'action - minimale, soit dit en passant.

hebergeur image

Un couple, un homme et une femme donc. Et deux regards sur l'étranger, puisque les deux personnages sont des Français de France, installés en Algérie pour affaires, bien avant la décolonisation. Il est intéressant d'observer les regards de chaque personnage. L'homme, Marcel, a ainsi une approche strictement utilitariste et méprisante qui l'empêche, comme une paire d'oeillères rigides, de voir les éventuelles richesses des populations autochtones: au fond, pour lui, le bon Algérien est celui qui lui rapporte. Le lecteur peut avoir l'impression que la femme, Janine, voit plus loin; une impression confortée par l'observation approfondie des attitudes des personnages qui l'entourent. Cette impression est confortée aussi par le fait que, mise à l'écart des affaires, Janine se retrouve dans une situation propice à l'introspection, dont l'auteur fait son miel. Cet auteur place cependant dans la bouche de son personnage féminin quelques expressions qui ne trompent guère: si les raisons ne sont pas les mêmes, le sentiment à l'égard des populations indigènes ne diffère guère. Et si Janine voit plus large par moments, elle ne voit pas forcément plus loin.

 

Ainsi naît une vision ambivalente de l'exil, perçu comme quelque chose qui occupe et qui rapporte, mais aussi comme une source incessante de plaintes ("Quel pays!", laisse échapper Marcel, qui ne cache pas sa condescendance vis-à-vis du chauffeur du bus indigène du début). La présence de deux Français en Algérie peut aussi être lue comme la fable de deux personnages parfaitement insolubles dans leur nouvel environnement. Les aliments consommés en constituent une métaphore frappante: les Français mangent du porc et boivent du vin, aliments prohibés par les coutumes indigènes en Algérie. La réticence de Janine face à ces nourritures peut du reste être vue comme une image de sa proximité apparente avec les populations indigènes, par empathie; mais cela n'est qu'apparence, puisqu'elle en mange quand même. Le physique même de Janine fait contraste: elle est présentée comme bien en chair, face à des Algériens montrés dans toute leur maigreur. Enfin, seuls Janine et Marcel sont assez caractérisés pour qu'on se souvienne d'eux - ce sont des portraits nets peints sur un arrière-plan plus ou moins flou. Et si cette divergence de vues constituait un grain de sable dans leur relation? L'auteur ne le dit jamais expressément, mais le lecteur peut se poser la question.

 

On pourrait être tenté de se dire que la femme voit plus loin que l'homme, ou plutôt plus large; mais face aux populations indigènes, ni Janine ni Marcel ne parviennent à sortir de leurs schémas de pensée usuels de colonisateurs. C'est donc autrement que Janine va connaître l'adultère, en une fin de récit à la fois simple et éblouissante que seule Janine, certes imprégnée de préjugés mais capable de voir large plutôt que loin, est en mesure de mener. Sur un ton classique, l'auteur offre ici une ouverture épatante à un recueil de nouvelles qui ne l'est pas moins.

 

Tiré de Albert Camus, "L'exil et le royaume", Paris, Folio, 1981.

Lu dans le cadre des défis Albert Camus et Nouvelles.

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Publié par Daniel Fattore - dans Nouvelles
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cleantheze 10/11/2013 00:16

Nous sommes tous aussi des exilés sur notre propre terre puisque toujours il nous sera interdit de rejoindre ce que nous croyons être. Notre royaume est un territoire nomade, apatride, la ligne mouvante du sable fuyant.
L'aveuglement est refus de l'exil, élaboration d'une racine, machine de force figée, flux contraint. Les aveugles sont sans royaume. Là, les femmes valent les hommes.

Lune 27/03/2013 10:20

Salut ! Je passe te dire que tu as déjà parlé une fois de ce recueil, donc ta chronique n'entre pas dans le challenge ;-)

Daniel Fattore 27/03/2013 21:34



C'est en ordre! Simplement, j'avais choisi de parler de ces deux nouvelles isolément, sans parler du recueil dans son ensemble... Enfin, j'ai encore de quoi assurer le défi plus d'une fois! :-)



Solenne 22/03/2013 01:34

A quelques lignes de la fin de ta critique, cet "adultaire" m'étonne... :-)

Daniel Fattore 22/03/2013 08:28



Argh!
Merci de m'avoir signalé cela, ça pique les yeux! Mes doigts m'ont trahi... Je viens de corriger.
Bonne journée à toi! :-)



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