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15 septembre 2009 2 15 /09 /septembre /2009 21:34

"Du whisky de Clermont-Ferrand, de vrais pédés, de fausses vierges", chantait Jacques Brel. Me croirez-vous si tous ces ingrédients, en substance si ce n'est à la lettre, apparaissent dans "Journal d'une apprentie séductrice" de Betsy Burke? Publié dans la collection "Red Dress Ink", derrière laquelle se cachent les éditions Harlequin, ce roman offre par ailleurs une visite non conformiste (mais apparemment vécue) des coulisses d'une organisation de protection de l'environnement à l'américaine.

Un titre trompeur
Le titre français de ce roman est doublement trompeur. "Journal", a-t-on dit? Pour l'auteur, la forme du journal intime est sans doute une manière commode de découper ses chapitres, en les faisant coïncider avec les journées les plus importantes de la vie de Dinah Nichols au cours d'un trimestre hivernal à Vancouver. Mais ces jours ne sont guère datés (on parle de Halloween, ce qui permet de chiffrer, mais la fête intervient au milieu du mois de novembre - est-ce correct?), les mois (qui constituent les "parties" du récit) ont des longueurs très variables en fonction des besoins de la narration, et surtout, le ton du discours est clairement celui du vrai roman: dialogues fidèlement transcrits, narration détaillée, travail de la comparaison à l'occasion.

Et puis, en quoi Dinah Nichols, trentenaire façon Ally McBeal, est-elle une apprentie séductrice? Cet attribut repose sur une rumeur, et on ne voit guère la narratrice séduire activement ses futurs partenaires: au contraire, elle tend à les subir, même si c'est... vachement agréable!

Pour tout dire, le titre anglais "Hardly working" est plus fidèle au propos: certes, ce livre met en scène une jeune femme au travail; mais ce travail lui est prétexte à surfer sur le Web, à passer du temps à tenir conseil à la cafétéria et ailleurs, à boire des verres, à assister à des réunions, etc. "Hardly working" ne signifie pas "Working hard(ly)"!

Des clichés revisités au deuxième degré
"Journal d'une apprentie séductrice" revisite les clichés du roman d'amour, on le comprend vite. Il faut cependant faire jeune, neuf, frais, de manière à séduire les "citadines branchées" qui constituent le lectorat visé par Red Dress Ink. Alors évidemment, on a des femmes aux yeux verts (mais on peut concevoir que ça s'insère dans le métier écolo pratiqué par l'entreprise qui emploie Dinah Nichols) et des hommes absolument splendides avec des pectoraux stupéfiants - et qui, naturellement, sont des coups en or, même le méchant de l'histoire. La typologie du mâle humain est du reste intéressante à retracer: on a d'un côté les cibles, à savoir les hommes hétérosexuels plutôt beaux tels que Ian Trutch, restructurateur séduisant et sans âme - le Diable incarné! De l'autre, nous avons les gays, inaccessibles à l'héroïne par essence... Des personnages comme Jake, hétérosexuels "normaux" à moustache, comptent à peine; Jake est du reste régulièrement tenu à l'écart des "conseils de guerre" tenus par Dinah et ses collègues (femmes) de bureau.

Pas de chick lit sans quête du mâle... et là, on est pile dedans, plutôt deux fois qu'une même. La narratrice donne le change face à ses copines, mais elle consulte un psy, et l'auteur ne fait pas mystère que si elle le fait, c'est parce qu'il lui a manqué un père. Résultat: Dinah Nichols recherche les deux hommes de sa vie - son géniteur et celui qui, peut-être, l'épousera (le roman se termine sur un mariage, mais pas celui de Dinah!). Cette quête illustre à merveille l'idée qu'on ne choisit pas sa famille (le père est un vieil alcoolique...)... et qu'il faut faire un effort pour assumer le choix de son cher et tendre, en ayant le courage de dissiper les malentendus!

Autre cliché formel revisité, celui des images et métaphores indispensables au genre. Le succès est variable... Il y a des trouvailles assez originales ("On dirait un ange de la Renaissance en tenue de sport!", p. 42), d'autre méritoires mais brisées net ("J'ai l'impression d'avoir un hamster qui pédale dans la tête", lit-on p. 51 - gueule de bois, tout le monde l'a compris; mais pourquoi l'auteur insiste-t-il en ajoutant droit derrière: "Pire encore, le hamster a la gueule de bois."?). D'autres, enfin, sont de véritables perles: "La couleur de ses yeux [d'un homme] me fait penser au carrelage d'une piscine." (p. 59, du dernier romantique). Le deuxième degré est passé par là!

De l'intérêt des agences de protection de l'environnement
Je l'ai dit, l'action se passe au sein d'une agence chargée de récolter des fonds pour des projets visant à la protection de l'environnement. Tout cela est fait très à l'américaine: on s'organise un grand show avec moult technologies, chacun a quand même son portable (les ondes, ça ne pollue plus? Et le coltan?), on se déplace volontiers en voiture et on se la joue quand même un rien matérialiste. L'auteur, et c'est une de ses forces, parvient néanmoins à mettre en scène quelques contradictions et excès de la "religion" écolo. On pense par exemple à Dawn, l'épouse de Michael, ex-petit ami de Dinah, végétalienne au point d'embarrasser ses hôtes si d'aventure, le couple est invité à dîner. On songe aussi à certains délires entre collègues ou à des pratiques peu orthodoxes pour extorquer des sous à ceux qui en ont. L'auteur touche même, bien gentiment, à l'écoterrorisme - voir l'épisode des Eco Girls, mais là, il s'agit pour elles de déboulonner un patron décidément ignorant des règles de simple bon sens pour ménager l'environnement (ne pas rouler en Ferrari, par exemple, ou ne pas offrir un manteau d'astrakan à sa conquête d'un soir, qui sait ce qu'est vraiment l'astrakan...).

Le patron? C'est le méchant de l'histoire, et probablement le personnage le plus intéressant du récit: alors que d'autres fonctionnent selon quelques règles simples (Cleo est la véritable mangeuse d'hommes du roman, Penelope est la fille désireuse d'arriver vierge au mariage, Roly est un clochard milliardaire qui joue les bénévoles dans l'organisation (donc comme mâle, il ne compte pas!), etc.), Ian Trutch est dépeint comme l'homme qu'on ne trouve pas immédiatement odieux (il sort avec l'héroïne, quand même! et celle-ci est attachante!), mais qu'on n'arrive jamais à aimer franchement: le lecteur sent immédiatement qu'il y a quelque chose qui cloche, sans pouvoir dire quoi. Entre indicateurs de richesse et comportements attentionnés, l'auteur se déplace avec adresse sur la corde raide... trouvant l'équilibre idéal pour Ian Trutch.

Face à cela, le lecteur (la lectrice?) n'échappe pas à un discours moral, bien léger mais quand même présent: Penelope est contrainte de se faire avorter, ce qui ouvre un boulevard à un petit speech sur "fallait y penser avant", "la contraception, ça existe, et pas que la méthode des températures", etc. - et naturellement, vu qu'on est dans le business vert, on pense aux animaux (plusieurs personnages y sont attachés, en particulier Jon, vétérinaire, voisin et fantasme de Dinah) et à la protection des eaux. Cela, sans oublier la protection des arbres... et la description de certains procédés mis en place pour camoufler les atteintes à l'environnement.

Chouette, alors? On suit avec plaisir cette bande de jeunes, même si l'histoire tarde un peu à trouver ses rails - une quête du père et du mari pour Dinah, alors que tout autour d'elle, tout se met en place, jusqu'à l'épilogue. Le tout baigne dans une ambiance dominée par la bonne humeur: les licenciements n'abattent personne, les problèmes se résolvent au fil des pages, et tout se termine pour le mieux dans le meilleur des mondes - avec l'impression que toutes les questions que le lecteur s'est posées à un moment ou à un autre du récit ont trouvé une réponse, au plus tard dans l'épilogue. Fort agréable! 

Betsy Burke, Journal d'une apprentie séductrice, Paris, Red Dress Ink.

Lu dans le cadre des challenges "Harlequinades 2009" et "Chick Litt For Men".   



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commentaires

phone system 28/08/2014 13:51

I guess considering this from the perspective of a reader, a book must hold a name which is not at all misleading and a book with such a name will definitely mislead us with the writing inside it.

Océane 23/09/2009 19:05


Ah j'ai bien ri !! J'ai presque envie de le lire pour vérifiez tes dires, non sans aller jusque là tu lui donnes une autre dimension à ce roman ! Bravo Daniel !


Daniel Fattore 29/09/2009 22:29


Vérifier, pourquoi pas? Je me réjouis de lire ton billet, le cas échéant!
En tout cas, merci du compliment!


luciolelarouge 22/09/2009 15:38


Je reste circonspecte... Il faut que je lise un de ces romans estampillés "red dress ink" car je soupçonne Harlequin de ne pas prendre au sérieux la pourtant ô combien sérieuse chick lit'! ;)
...


Daniel Fattore 29/09/2009 22:25


... on est tout à fait dans le genre, à mon humble avis - en tout cas pour ce roman. Mais essaie: cela ne coûtera pas plus que le prix d'un livre - et pas des plus chers, qui plus est.

Sinon, les auteurs maison (Melissa Senate, Sarah Mlynowski, etc.) et associées ont le plus souvent leur propre site Internet, qui précise leur positionnement.


Cécile de Quoide9 18/09/2009 09:41

@ Calepin : alors c'est encore plus grave que je ne pensais... Agissons ! ;o)

Daniel Fattore 18/09/2009 23:07


Je me confie à tes bons soins, Docteur Cécile!
Mes projets de lectures pour les jours et semaines à venir seront un peu plus sérieux...


calepin 18/09/2009 09:01

Je corrige Cécile : il s'agit non pas du troisième, mais du quatrième roman Chick Lit chroniqué par Daniel en quelques mois (forcément, je tiens des comptes...). Vraiment suprenant. Daniel, tu es un lecteur atypique : résistant à "Millenium", mais cédant à la chick litt... ;-) Pour le titre de cet opus : la référence évidente (et vendeuse) au "Journal de Bridget Jones" ne suffit-elle pas à expliquer cet écart de traduction ?

Daniel Fattore 18/09/2009 23:06


... ou l'art de frapper là où l'on ne m'attend pas... J'ai effectivement une légère tendance à m'écarter des succès trop avérés et à rechercher ce qui n'attire personne a priori.
Je n'avais pas pensé au lien que tu as fait avec le "journal de B. Jones"; mais c'est effectivement pertinent. Peut-être que je n'y ai pas songé parce qu'il y a finalement pas mal de livres qui
sont des "journaux" plus ou moins vrais et ainsi nommés.


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