Fattorius
Passez également me voir sous http://www.fattore.com
"Du whisky de Clermont-Ferrand, de vrais pédés, de fausses vierges", chantait Jacques Brel. Me croirez-vous si tous ces ingrédients, en
substance si ce n'est à la lettre, apparaissent dans "Journal d'une apprentie séductrice" de Betsy Burke? Publié dans la collection "Red Dress Ink", derrière laquelle se cachent les éditions
Harlequin, ce roman offre par ailleurs une visite non conformiste (mais apparemment vécue) des coulisses d'une organisation de protection de l'environnement à l'américaine.
Un titre trompeur
Le titre français de ce roman est doublement
trompeur. "Journal", a-t-on dit? Pour l'auteur, la forme du journal intime est sans doute une manière commode de découper ses chapitres, en les faisant coïncider avec les journées les plus
importantes de la vie de Dinah Nichols au cours d'un trimestre hivernal à Vancouver. Mais ces jours ne sont guère datés (on parle de Halloween, ce qui permet de chiffrer, mais la fête intervient
au milieu du mois de novembre - est-ce correct?), les mois (qui constituent les "parties" du récit) ont des longueurs très variables en fonction des besoins de la narration, et surtout, le ton du
discours est clairement celui du vrai roman: dialogues fidèlement transcrits, narration détaillée, travail de la comparaison à l'occasion.
Et puis, en quoi Dinah Nichols, trentenaire façon Ally McBeal, est-elle une apprentie séductrice? Cet attribut repose sur une rumeur, et on ne voit guère la narratrice séduire activement ses
futurs partenaires: au contraire, elle tend à les subir, même si c'est... vachement agréable!
Pour tout dire, le titre anglais "Hardly working" est plus fidèle au propos: certes, ce livre met en scène une jeune femme au travail; mais ce travail lui est prétexte à surfer sur le Web, à
passer du temps à tenir conseil à la cafétéria et ailleurs, à boire des verres, à assister à des réunions, etc. "Hardly working" ne signifie pas "Working hard(ly)"!
Des clichés revisités au deuxième degré
"Journal d'une apprentie
séductrice" revisite les clichés du roman d'amour, on le comprend vite. Il faut cependant faire jeune, neuf, frais, de manière à séduire les "citadines branchées" qui constituent le lectorat visé
par Red Dress Ink. Alors évidemment, on a des femmes aux yeux verts (mais on peut concevoir que ça s'insère dans le métier écolo pratiqué par l'entreprise qui emploie Dinah Nichols) et des hommes
absolument splendides avec des pectoraux stupéfiants - et qui, naturellement, sont des coups en or, même le méchant de l'histoire. La typologie du mâle humain est du reste intéressante à
retracer: on a d'un côté les cibles, à savoir les hommes hétérosexuels plutôt beaux tels que Ian Trutch, restructurateur séduisant et sans âme - le Diable incarné! De l'autre, nous avons les
gays, inaccessibles à l'héroïne par essence... Des personnages comme Jake, hétérosexuels "normaux" à moustache, comptent à peine; Jake est du reste régulièrement tenu à l'écart des "conseils de
guerre" tenus par Dinah et ses collègues (femmes) de bureau.
Pas de chick lit sans quête du mâle... et là, on est pile dedans, plutôt deux fois qu'une même. La narratrice donne le change face à ses copines, mais elle consulte un psy, et l'auteur ne fait
pas mystère que si elle le fait, c'est parce qu'il lui a manqué un père. Résultat: Dinah Nichols recherche les deux hommes de sa vie - son géniteur et celui qui, peut-être, l'épousera (le roman
se termine sur un mariage, mais pas celui de Dinah!). Cette quête illustre à merveille l'idée qu'on ne choisit pas sa famille (le père est un vieil alcoolique...)... et qu'il faut faire un effort
pour assumer le choix de son cher et tendre, en ayant le courage de dissiper les malentendus!
Autre cliché formel revisité, celui des images et métaphores indispensables au genre. Le succès est variable... Il y a des trouvailles assez originales ("On dirait un ange de la
Renaissance en tenue de sport!", p. 42), d'autre méritoires mais brisées net ("J'ai l'impression d'avoir un hamster qui pédale dans la tête", lit-on p. 51 - gueule de bois, tout le monde l'a
compris; mais pourquoi l'auteur insiste-t-il en ajoutant droit derrière: "Pire encore, le hamster a la gueule de bois."?). D'autres, enfin, sont de véritables perles: "La couleur de ses yeux
[d'un homme] me fait penser au carrelage d'une piscine." (p. 59, du dernier romantique). Le deuxième degré est passé par là!
De l'intérêt des agences de protection de l'environnement
Je
l'ai dit, l'action se passe au sein d'une agence chargée de récolter des fonds pour des projets visant à la protection de l'environnement. Tout cela est fait très à l'américaine: on s'organise un
grand show avec moult technologies, chacun a quand même son portable (les ondes, ça ne pollue plus? Et le coltan?), on se déplace volontiers en voiture et on se la joue quand même un rien
matérialiste. L'auteur, et c'est une de ses forces, parvient néanmoins à mettre en scène quelques contradictions et excès de la "religion" écolo. On pense par exemple à Dawn, l'épouse
de Michael, ex-petit ami de Dinah, végétalienne au point d'embarrasser ses hôtes si d'aventure, le couple est invité à dîner. On songe aussi à certains délires entre collègues ou à des pratiques
peu orthodoxes pour extorquer des sous à ceux qui en ont. L'auteur touche même, bien gentiment, à l'écoterrorisme - voir l'épisode des Eco Girls, mais là, il s'agit pour elles de déboulonner un
patron décidément ignorant des règles de simple bon sens pour ménager l'environnement (ne pas rouler en Ferrari, par exemple, ou ne pas offrir un manteau d'astrakan à sa conquête d'un soir, qui
sait ce qu'est vraiment l'astrakan...).
Le patron? C'est le méchant de l'histoire, et probablement le personnage le plus intéressant du récit: alors que d'autres fonctionnent selon quelques règles simples (Cleo est la véritable
mangeuse d'hommes du roman, Penelope est la fille désireuse d'arriver vierge au mariage, Roly est un clochard milliardaire qui joue les bénévoles dans l'organisation (donc comme mâle, il ne
compte pas!), etc.), Ian Trutch est dépeint comme l'homme qu'on ne trouve pas immédiatement odieux (il sort avec l'héroïne, quand même! et celle-ci est attachante!), mais qu'on n'arrive jamais à
aimer franchement: le lecteur sent immédiatement qu'il y a quelque chose qui cloche, sans pouvoir dire quoi. Entre indicateurs de richesse et comportements attentionnés, l'auteur se
déplace avec adresse sur la corde raide... trouvant l'équilibre idéal pour Ian Trutch.
Face à cela, le lecteur (la lectrice?) n'échappe pas à un discours moral, bien léger mais quand même présent: Penelope est contrainte de se faire avorter, ce qui ouvre un boulevard à un petit
speech sur "fallait y penser avant", "la contraception, ça existe, et pas que la méthode des températures", etc. - et naturellement, vu qu'on est dans le business vert, on pense aux animaux
(plusieurs personnages y sont attachés, en particulier Jon, vétérinaire, voisin et fantasme de Dinah) et à la protection des eaux. Cela, sans oublier la protection des arbres... et la description
de certains procédés mis en place pour camoufler les atteintes à l'environnement.
Chouette, alors? On suit avec plaisir cette bande de jeunes, même si l'histoire tarde un peu à trouver ses rails - une quête du père et du mari pour Dinah, alors que tout autour d'elle, tout
se met en place, jusqu'à l'épilogue. Le tout baigne dans une ambiance dominée par la bonne humeur: les licenciements n'abattent personne, les problèmes se résolvent au fil des pages, et tout se
termine pour le mieux dans le meilleur des mondes - avec l'impression que toutes les questions que le lecteur s'est posées à un moment ou à un autre du récit ont trouvé une réponse, au plus
tard dans l'épilogue. Fort agréable!
Betsy Burke, Journal d'une apprentie séductrice, Paris, Red Dress Ink.
Lu dans le cadre des challenges "Harlequinades 2009" et "Chick Litt For Men".
"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le
meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.
Lisabuzz.com parle de Fattorius :
"Tantôt drôles, tantôt émouvants, toujours enrichissants, les posts écrits par Daniel Fattore font du blog Fattorius un grand espoir du web de demain. Il s agit, parait-il, du blog dont les lecteurs disposent
du QI le plus élevé. Cela ne m'étonnerait pas. Pourvu que Daniel Fattore ne s'arrête jamais de nous régaler ! signé http://blog.lisabuzz.com"
Et naturellement, merci du compliment.
Vous êtes une agréable exception Daniel ;)
P. S. : merci pour l'"agréable exception"!
La couverture est tout à fait montrable, rien de comparable aux honteuses couvertures Harlequin... Celle-ci fait très "chick lit"... Et j'en viens à me dire que la frontière est mince entre les deux catégories!
Tout est facile et les problèmes finissent par se résoudre : c'est après tout ce qu'on attend de ce genre de roman... Outre la part de "rêve romantique"! Mais la chick litt se veut plus branchouille qu'un Harlequin ringard... Et c'est bête, mais sur moi la différence se fait sentir, ça fonctionne!
Caroline de "5e de couverture" m'a offert un livre de chick litt cet été... Je le garde pour les moments où la tête a besoin de repos ;-)
En ce qui concerne la résolution des problèmes présentés dans le livre, Betsy Burke fait les choses de manière correcte; c'était un peu moins le cas avec "Héritière malgré moi" de Melissa Lynn, ou encore dans "Very Important Pénélope B." d'Anne-Solange Tardy. Comme quoi la règle de "fermer toutes les portes", pour reprendre la terminologie de Bernard Werber, n'ets pas appliquée partout de la même manière.
Cela dit, peut-être faudra-t-il, pour aller au bout de l'expérience, que je me fasse un Harlequin "traditionnel"? Là, je risque d'être hors délai; donc, à voir - et à suivre.
Je vais y songer!
Pôvre de moi !!!
J'attends avec impatience un billet sur un vrai Harlequin collection Passion, qu'on rigole un peu ! (encore un peu plus)
Pas d'yeux verts, pas d'amours! Non, je charrie... mais en lisant les billets nés des Harlequinades 2009, j'ai l'impression que les yeux verts sont une constante. Et ça me parle, vu que j'ai les yeux verts...
... et pour ce qui est du "vrai" Harlequin, le Betsy Burke était pile dans la cible; mais je serais également disposé à aborder le livre que tu as présenté pour le challenge - il a l'air bien jouissif en son genre... La confrontation de nos billets respectifs pourrait même être fort instructive pour les lecteurs de nos blogs!
Mais je n'ai plus grand-chose de ce genre sur ma pile à lire; les lectures vont donc s'orienter vers des choses plus consistantes ces prochaines semaines - sans compter celles liées à l'administration publique...
Mais qui sait ? Je craquerai peut-être un jour de paresse aiguë. (Ce qui m'arrive souvent en fin de compte)
Effectivement, on n'est pas tout à fait au niveau du Journal de B. Jones, malgré des traits originaux! Le "Journal d'une apprentie séductrice" est donc un bon divertissement, comme la collection "Red Dress Ink" en recèle pas mal. A partir de là, à toi de voir... mais fais vite: ces livres disparaissent des rayons au bout d'un certain temps, et il devient difficile, voire impossible, de les avoir neufs - à l'instar de tout livre de chez Harlequin.
Pour le Harlequin, je trouve que ton idée est excellente ! Il faut activer Fashion à qui je l'ai prêté, je ne sais pas si elle l'a déjà lu ou pas. C'est vrai que ce livre est un morceau d'anthologie à lui tout seul ! Je lui envoie un petit mail et je te tiens au courant.
Merci de me tenir au courant, pour ton Harlequin à toi: ce sera une lecture intéressante - mais prends ton temps: de toutes façons, je serai hors délai pour le challenge, cette lecture sera donc à cent pour cent pour le plaisir et la culture générale!
(et accessoirement, une poilade en mode majeur, j'espère...)
Bon week-end!
Je n'avais pas pensé au lien que tu as fait avec le "journal de B. Jones"; mais c'est effectivement pertinent. Peut-être que je n'y ai pas songé parce qu'il y a finalement pas mal de livres qui sont des "journaux" plus ou moins vrais et ainsi nommés.
Mes projets de lectures pour les jours et semaines à venir seront un peu plus sérieux...
...
Sinon, les auteurs maison (Melissa Senate, Sarah Mlynowski, etc.) et associées ont le plus souvent leur propre site Internet, qui précise leur positionnement.
En tout cas, merci du compliment!