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13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 20:34

Imaginez un aspirant écrivain plongé malgré lui dans un délire fantasmagorique organisé par des forces occultes en plein coeur de Barcelone, durant le premier tiers, voire la première moitié du vingtième siècle. Tel est, en une seule phrase, le sujet de "Le Jeu de l'ange", dernier opus de Carlos Ruiz Zafón, paru dans le sillage de la rentrée littéraire 2009, que les lecteurs attentifs et fidèles ne manqueront pas d'associer à son premier succès planétaire, "L'Ombre du vent", abondamment commenté dans la blogosphère et abondamment vendu (11 millions d'exemplaires) dans les librairies.

Commençons par quelques généralités. L'ouvrage est fort épais (près de 600 pages); le propos est cependant porté par un style fluide, parfois léger, qui ne manquera pas d'accrocher grâce à un certain esprit qui éclate en particulier dans des dialogues soignés et vivants; à ce titre, les manigances de David Martín, le personnage principal, pour jeter sa secrétaire Isabella dans les bras du fils du libraire Sempere constituent des pages d'anthologie. Sans atteindre au niveau burlesque délirant d'auteurs tels que Eduardo Mendoza ou Arturo Gonzalez Ledesma, l'auteur confère à sa prose un certain sourire, par-delà le drame. Contée de manière linéaire, recelant quelques coups de théâtre et de suspense, l'histoire se développe bien tout au long de ses étranges méandres. Pour un peu, on se mettrait à penser à des classiques d'autrefois.

Barcelone, version touristique
On peut dire, en quelque manière, que la ville de Barcelone joue un rôle dans ce récit - à la manière d'un décor praticable plutôt bien fait que l'auteur fait découvrir de manière touristique. Antoní Gaudí est naturellement cité, de même que les inévitables ramblas et les bâtiments "modernistes" (modern style ou Jugendstil, sans doute) sans nombre qui ont dû fleurir au début du vingtième siècle. C'est naturellement dans une maison biscornue et mystérieuse que le personnage principal élit domicile - et c'est l'une des portes d'entrée du fantastique tel que pratiqué par Carlos Ruiz Zafón. Il est cependant difficile de considérer que l'histoire n'aurait pu se passer qu'à Barcelone; dans le domaine de la couleur locale et de l'intégration du lieu au récit, l'Eduardo Mendoza de "La Ville des prodiges" a par exemple fait plus fort.

Un héros romantique
J'ai déjà dévoilé le nom de David Martín, le personnage principal et narrateur de ce récit. Au départ, l'homme est un vague collaborateur d'un journal. Quelqu'un découvre qu'il a la plume facile, ce qui lui vaut d'être aiguillé vers la rédaction de feuilletons dont les lecteurs du journal sont friands. Naturellement, sans trop se l'avouer, Martín se découvre des ambitions littéraires, et la vie va lui donner quelques occasions de les réaliser, à un certain prix - son âme, peut-être?  

 

Tel est le fondement romantique de ce roman: un personnage quasi balzacien, amateur de carrière à la manière de Rastignac même s'il n'en a peut-être pas forcément la niaque (David Martín finit quand même par subir les événements), et maladif parce que la maladie est un thème récurrent de toute prose romantique. On pourrait croire qu'il pactise avec le Diable, ce qui rapproche le récit d'un certain Faust (le lecteur y pense du reste dès le premier paragraphe du roman); enfin, Carlos Ruiz Zafón revendique la paternité de Charles Dickens en citant, plus souvent qu'à son tour, le roman "High Hopes" de cet auteur. Tels sont les fondements théoriques de l'ouvrage.

Personnage romantique, David Martín est aussi un héros complexe qu'on peut trouver odieux ou macho (au pire sens du terme!), en particulier avec Isabella - ce qui peut rendre difficile, pour le lecteur, une adhésion totale au propos. A ce titre, en optant pour un héros finalement peu consensuel, Carlos Ruiz Zafón n'a pas choisi la voie de la facilité.

Deux femmes pour un homme
Partagé entre deux femmes après avoir été déniaisé par une certaine Chloé (qui porte comme par hasard le nom d'un de ses personnages de roman), David Martín finit par se retrouver avec personne dans les bras. C'est pour Cristina que le narrateur roule; celle-ci deviendra cependant l'épouse de Pedro Vidal, qui emploie le père de Cristina comme chauffeur. La séparation survient, mais la maladie mentale (encore un thème bien romantique) s'en mêle; et Martín ne peut que voir mourir l'inaccessible, à travers une plaque de glace qui fait figure de paroi de verre.

Isabella, l'autre femme, est pragmatique, bien ancrée dans la réalité; dans un premier temps, Martín n'en fait pas cas. Il finira par la jeter dans les bras du fils du libraire Sempere, après avoir tissé avec elle une relation complexe d'amour-haine qui ne veut pas dire son nom. Cela, alors qu'elle représentait pour le héros un élément parfaitement accessible. Péché d'orgueil...     

Les ressorts du fantastique
"Le Jeu de l'ange" est, sans conteste, un roman fantastique. Le surnaturel entre dans l'existence de David Martín par plusieurs portes: la maison de la tour (hantée? un classique!), le personnage énigmatique de l'éditeur Andreas Corelli (qui ne cligne pas des yeux et écrit en lettres de sang sur du (trop) beau papier), etc. Tout cela finit par converger vers un même point: l'étrange destinée du narrateur.

L'auteur se promène ainsi avec adresse sur la corde raide de l'incertitude: son histoire est finalement probable, quoique capillotractée si l'on refuse totalement le surnaturel: le jeu de coïncidences paraîtra par exemple trop énorme (tiens, comme par hasard, le livre que David Martín a récupéré au Cimetière des livres oubliés a été écrit par le précédent locataire de son logement, qui a en plus les mêmes initiales que lui...). Le titre lui-même, annonçant un ange énigmatique qu'on retrouve tout au long du récit (épinglé au revers de la veste d'Andreas Corelli, sculpté en grand dans un atelier de pompes funèbres, reproduit sur le papier à lettres d'Andreas Corelli), annonce la couleur.

Flatter le lecteur
Cependant, l'une des ficelles les plus énormes de ce roman reste... la mise en scène de la lecture. Ceux qui m'ont lu jusqu'ici sont sans doute des lecteurs invétérés à la recherche de leur prochaine perle rare. Et l'auteur s'adresse directement à eux. Hymne à l'activité de lecture? On l'a dit de ce roman. L'auteur crée un emplacement mystérieux (ce fameux Cimetière des livres oubliés) où l'on peut aller piocher, si l'on y est convié dans les formes (nourrir sa PAL (pile à lire) devient ainsi une cérémonie bien organisée) un précieux ouvrage et où l'on est invité à en prendre bien soin. Naturellement, il s'agit de l'ouvrage rarissime et génial que l'on souhaite lire et présenter à ses amis, et l'auteur laisse entendre que c'est le livre qui choisit son lecteur... La lecture revêt ainsi des allures fantasmagoriques; on peut y lire un message: "lisez, vous découvrirez des mondes inconnus!" Message publicitaire un peu gros; à ce régime, le lecteur devrait goûter tout autant l'"Histoire de la lecture" d'Alberto Manguel. Et flatter le lecteur dans son activité préférée m'a assez vite paru un peu facile.

Carlos Ruiz Zafón recycle ainsi de vieilles recettes, de vieux ouvrages, en ayant cependant l'honnêteté de citer ses sources de manière plus ou moins transparente et de ne pas infantiliser le discours. Génial, ce roman aurait donc pu l'être s'il avait paru à l'époque de Balzac; aujourd'hui, il fait plutôt figure de récit bien campé sur des valeurs sûres, solide, bien dans les clous... Plonger le lecteur en terrain hyper-connu pour le rassurer est certes une recette qui marche; mais quelques surprises supplémentaires auraient été les bienvenues. 

Carlos Ruiz Zafón, Le Jeu de l'ange, Paris, Robert Laffont, 2009, traduction de François Maspero.

On en parle aussi chez 
Karine, Belle de nuit, Tiphanya, Wictoria et quelques autres mentionnés sous Blog-o-Book (billets en cours de floraison). Causeur, enfin, tire à vue sur l'auteur: un billet à réserver à ceux qui aiment la castagne...      

Le présent ouvrage a été commenté à la suite d'un partenariat organisé entre le blog Blog-o-Book, incontournable pour les blogolecteurs, et les éditions Robert Laffont. Je remercie ici ces deux organisations.

Il constitue par ailleurs le quatrième ouvrage (sur sept requis) de mon challenge du pour-cent littéraire, organisé par
La Tourneuse de Pages.

Photo:
http://www.lejeudelange.fr.   

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commentaires

constance93 31/01/2010 00:23


j'ai lu ce livre sans aucun avis préalable, sans attendre quelque chose de précis de lui, sans même une référence particulière. Et j'ai adoré. Inconditionnellement. Je n'ai pas lu Balzac (je sais,
c'est une honte !), je suis restée très axé dans le genre fantastique sur la littérature jeunesse pas très recherchée, j'y ai vu certains échos (que tu appellerais répétitions) mais cela me
permettait de ne pas me perdre dans ma lecture, j'étais emporté dans ce monde noir. Bref, tout était parfais.
Ta sorte de dossier est cependant très intéressante, même si ce n'est pas vraiment un dossier puisque ton point de vue pas très positif (tu présentes ce livre comme banal et d'une forme un peu
dépassée alors que moi je me suis retrouvée dedans et que je n'ai presque jamais lu quelque chose d'aussi original) transparait.
Bonne soirée =D


Daniel Fattore 31/01/2010 19:51


Des goûts et des couleurs...! D'un autre côté, d'autres lecteurs, ayant goûté au premier tome de la série, ont trouvé le deuxième plus faible. Perso, les ficelles m'ont quand même paru un poil
grosses; j'ai essayé de dépeindre tout ça au travers de ce billet.  
En revanche, je te recommande de plonger dans Balzac, même si ce n'est pas toujours évident à lire; "La Peau de chagrin" est par exemple captivant.


Grominou 10/01/2010 09:51


J'espère que cet avis mitigé ne t'empêchera pas de lire L'Ombre du Vent, qui a mon avis a les qualités de celui-ci sans en avoir les défauts...


Daniel Fattore 10/01/2010 20:58


... justement, cela m'a un peu refroidi! Je ne vais donc pas m'y mettre tout de suite, en tout cas. Un jour, cependant, qui sait?...


Veronique D 30/09/2009 14:47


Merci pour cet avis très argumenté... Je vais aller voir les autres, mais je ne sais pas si je vais me lancer, finalement, même si j'avais bein aimé le précédent livre de Zafon...


Daniel Fattore 30/09/2009 22:14


Je vous en prie! Merci de votre visite.
Les avis sont assez partagés...


sybilline 30/09/2009 11:04


Merci pour cette fort belle analyse.
A la lumière de ton texte, j'aperçois mieux les ressorts de ma déception :)


Daniel Fattore 30/09/2009 22:13


... les ressorts ont tendance à percer le velours - si j'ose filer la métaphore! J'hésite donc à aborder "L'Ombre du vent". Et puis, j'ai tant de bouquins sur la pile...
Merci de ta visite!


Polymathe 28/09/2009 16:11


Le livre est sujet à débats.
On parle de perle rare ou de produit formaté.
En tout cas on en parle.

Pour les curieux et curieuse, un ouvrage qui fait son chemin par le bouche-à-oreille, c'est "La fabrique des légendes en milieu contraint".
C'est vraisemblablement inachevé,
parce que inachevable.
C'est ici : http://www.calameo.com/books/000089503644561c4eb24


Daniel Fattore 29/09/2009 22:33


Il me faudra vous lire! Merci de votre lien, et de votre visite en ces lieux.

Et en effet, le dernier Zafón suscite pas mal de billets sur la Toile.


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