Dimanche 23 août 2009 7 23 /08 /Août /2009 21:31

Antoine Laurain revient pour la rentrée littéraire! Et dans son dernier opus, "Carrefour des nostalgies", il rappelle une vérité assenée par Ben Vautier en 1991 déjà: la Suisse n'existe pas... mais n'anticipons pas, car tel n'est pas (uniquement) le propos du roman.

Présenté par son parti politique comme un homme d'avenir, le maire de Perisac, François Heurtevent, n'est pas réélu dans ses fonctions. Cela le renvoie à son passé, et à d'imposantes nostalgies. Ces nostalgies, ces éléments du passé, sont constitutifs de ce roman riche en souvenirs personnels et en relations d'un passé récent: vieilles habitudes, affiches électorales bariolées, photographe qui les immortalise, grands politiciens français du passé mentionnés (Jacques Chirac, François Mitterrand), école et conséquences. Ajoutez à cela l'évocation de la Rue de Bourgogne, plaque tournante du récit et lieu de rendez-vous avec le vieux Dercourt, défunt mentor de Heurtevent, et vous aurez la description d'une certaine tradition politique, constituée de tous les mystères qui se trament derrière les façades du lieu. 

Et parmi les images nostalgiques, il convient de citer au premier chef le moteur du récit: une vieille photo de classe. François Heurtevent va chercher à retrouver tout le monde, ou presque... de manière individuelle et plus ou moins discrète. Il serait intéressant de savoir pourquoi les femmes rencontrées ne le reconnaissent guère, contrairement aux hommes... mais force est de constater qu'ici, l'auteur dessine la facette mystérieuse du narrateur, une facette qu'il découvre, jusqu'à l'inavouable - dans un coffre à Genève, comme il se doit. 

Genève? La Suisse? Je l'ai déjà dit, celle-ci n'existe pas, et Antoine Laurain rappelle, dans ce récit, la petite polémique créée dans le landerneau helvétique par la phrase de Ben Vautier, écrite de manière scolaire sur un fond noir. Suisse inexistante, Genève de l'hôtel des Bergues, donc du luxe, de l'impalpable. Ville où Heurtevent a une liaison régulière avec une actrice - ce dont il ne parlera naturellement à personne. Et pays si inexistant qu'il est obligé d'en parler à sa femme comme d'un rêve. Dans toute cette affaire, Genève incarne ces coulisses de théâtre qui ne sont qu'un mal nécessaire dont on se passerait bien, si c'était possible. 

Et la métaphore des coulisses peut amener à celle du théâtre, théâtre de boulevard comme l'a pratiqué la mère du narrateur, ou théâtre politique où la dramatisation est de rigueur. Ce qui n'empêche pas les portes qui claquent, ni, je l'ai évoqué, les ménages à trois. 

Le hasard guide notre narrateur dans sa quête. Et le lecteur devrait être en mesure de tout comprendre au moment où une collègue de la fille de François Heurtevent tire les cartes à l'ancien maire: souvent, un chat rouge, symbole de hasard, apparaît. Ainsi l'auteur semble-t-il s'excuser, fort habilement, de certains coups de bol: l'assiette à la girafe portant un vieux numéro de téléphone refait par exemple surface lors d'une vente aux enchères chez Drouot... précisément le jour où Heurtevent va y rencontrer un ancien camarade d'école! Pour récupérer le numéro, il l'achète... un peu comme un personnage de jeu de rôle vidéo acquiert un objet qui lui resservira plus tard (je pense à "Leisure Suit Larry", par exemple) et se trouve "comme par hasard" sur son chemin. Le jeu vidéo joue lui aussi un rôle dans ce livre, mais je n'en dirai pas plus à ce sujet... 

A priori, on pourrait croire que le monde des ors de la République est plus lointain du lecteur que la fumée, qui était le propos essentiel (et très répandu dans la vraie vie) du précédent opus d'Antoine Laurain, "Fume et tue". Mais l'auteur parvient à créer, avec un certain nombre d'éléments savamment disposés (dont une
collection de photographies), une intrigue captivante et révélatrice, qui plus est fort bien documentée, que ce soit pour des lieux fort respectables (les caves d'une église, un établissement scolaire) ou plus scabreux (une foire de l'érotisme, l'entourage d'une call-girl). Et le lecteur est ainsi accroché.

Peut-on oser un rapprochement avec "
Camarades de classe" de Didier Daeninckx? Le lecteur peut y penser. Mais ce que Daeninckx peint du point de vue de l'écran et des forums Internet, Antoine Laurain le présente à travers un vrai personnage qui évolue dans la vraie vie. Et alors que Daeninckx saisit le prétexte d'une classe pour peindre une tranche d'histoire de France, Antoine Laurain recourt au même prétexte pour enrichir son personnage principal d'expériences et de savoir difficilement accessibles autrement. Selon que vous serez plutôt "mystères des forums" ou "mystères de Paris", votre préférence ira... à l'un ou à l'autre!

Antoine Laurain, Carrefour des nostalgies, Paris, Le Passage, 2009.

Il en est également question chez
Amanda Meyre, 5e de couverture, Papillon et Fashion.   

Le blog de l'auteur:
http://antoinelaurain.blogspot.com/

Par Daniel Fattore - Publié dans : Livres - littérature en français - Communauté : Suisse Romande
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Commentaires

Lu aussi. Je partage ta remarque sur le "hasard"... Pour ma part, en lisant le livre je pensais plutôt à ces épisodes des Experts où ils retrouvent une seule fibre ou un seul cheveux sur un cadavre et comme par hasard une fibre ou un cheveux qui va les conduire à l'assassin.
Commentaire n°1 posté par Cécile de Quoi de 9 le 24/08/2009 à 16h48
... de jolis coups de bol, en effet - ça permet de faire avancer l'histoire. En revanche, je ne suis guère coutumier des "Experts"...
Je me réjouis de lire ton commentaire sur ce livre!
Réponse de Daniel Fattore le 24/08/2009 à 23h12
On dirait vraiment que je suis la seule à ne pas avoir été totalement emballée par ce roman...
J'aime cependant beaucoup ton billet !
Commentaire n°2 posté par Papillon le 24/08/2009 à 19h53
Merci pour le compliment et pour votre visite!
Je dois avouer qu'au début, je l'ai senti moins parlant que "Fume et tue" - mais au final, je me suis senti quand même totalement embarqué. Peut-être parce que la fumée est un sujet qui concerne tout le monde de manière très directe?
A présent, il me reste à lire le tout premier roman d'Antoine Laurain - et mes deux premières expériences me donnent envie de re-tenter le coup. Affaire à suivre donc!
Réponse de Daniel Fattore le 24/08/2009 à 23h13
@ Papillon : je partage ton avis et d'ailleurs, j'ai inclus un lien vers ta critique dans celle que j'ai rédigée. Elle sera en ligne le 01/09.
Commentaire n°3 posté par Cécile de Quoi de 9 le 25/08/2009 à 12h57
Affaire à suivre! J'ai pris rendez-vous.
Réponse de Daniel Fattore le 25/08/2009 à 21h15
J'ai lu d'autres commentaires moins positifs sur ce livre, mais je l'ai noté malgré tout. Il faut juste que je lise avant le fameux Fume et tue, dont plusieurs blogueurs ont parlé avec verve.

Merci pour la carte ! Je ne manquerai pas de te prévenir si mes pas me portent vers la Suisse, et quand à toi, je compte que tu me tiennes au courant la prochaine fois que tu viens à Paris !
Commentaire n°4 posté par liliba le 25/08/2009 à 14h10
Après "Fume et tue", effectivement, les avis sont divergents! Commence peut-être par celui-ci ("Carrefour des nostalgies"), et monte la gamme avec "Fume et tue", qui aborde un sujet de société plus proche que les ors de la République - donc plus directement parlant.

Et si je passe par Paris ou dans ta région, je ne manquerai pas de te faire signe! Et réciproquement...
Réponse de Daniel Fattore le 25/08/2009 à 21h18
Encore une découverte! "Fume et tue" me tente bien. Ce n'est pas déconseillé aux non-fumeurs?! ^^
A la prochaine!
Commentaire n°5 posté par luciolelarouge le 25/08/2009 à 16h45
C'est même hautement conseillé à tout un chacun!
A la prochaine...
Réponse de Daniel Fattore le 25/08/2009 à 21h15
Si je ne lis pas Fume et tue en premier, je vais me faire trucider par Cécile !
Commentaire n°6 posté par liliba le 25/08/2009 à 22h01
... aïe: te voilà dans une situation impossible, par ma faute, ouille!
Je vais essayer de m'en sortir.
Et qu'en serait-il d'une lecture simultanée?
Ou de laisser au hasard le choix du premier volume - en l'occurrence, le premier que tu trouves en librairie aura en premier tes faveurs de lectrice attentive et passionnée...? 
Réponse de Daniel Fattore le 25/08/2009 à 22h10
meuh non... juste bastonnée
Commentaire n°7 posté par Cécile de Quoi de 9 le 26/08/2009 à 18h45

Ca cogne dur par ici! Ouille!

Réponse de Daniel Fattore le 26/08/2009 à 21h26
Oui, moi aussi j'ai pensé à "Camarades de classe" (forcément !), mais ce dernier je l'avais laissé en plan au beau milieu, alors qu'Antoine Laurain m'a embarquée jusqu'au bout :)
Commentaire n°8 posté par Cuné le 01/09/2009 à 19h09
J'ai bel et bien terminé le Daeninckx, qui se lit quand même vite... mais il est peu probable que j'en reprenne un autre - ou tout au plus un Poulpe. Alors que de Laurain, il faudra encore que je lise son premier roman.
Merci de votre passage!
Réponse de Daniel Fattore le 01/09/2009 à 21h21
Ah les Poulpes ! Miam miam ! Ca me fait penser que j'ai la critique de "La pieuvre par neuf" de Paul Vecchiali à rédiger.
Commentaire n°9 posté par Cécile de Quoide9 le 03/09/2009 à 03h37
Je ne suis pas forcément un fervent des "Poulpes" (les méchants sont toujours un peu les mêmes, à mon avis), mais un de temps en temps, je ne dis pas non. Là, j'ai le numéro 1 de la série, "La petite écuyère a cafté" de Jean-Bernard Pouy, dans ma pile à lire.
Réponse de Daniel Fattore le 03/09/2009 à 22h12
Et dire que je suis passée complètement à côté de tout ça ;-(
Commentaire n°10 posté par Anne le 08/09/2009 à 20h22
... à relire donc? Je dois avouer que j'ai été désarçonné, au début, du fait du sujet (la fumée est un sujet qui touche plus directement les gens que les hautes sphères politiques), mais j'ai malgré tout accroché. Et, ayant traîné mes basques deux ou trois fois dans les quartiers genevois évoqués par l'auteur (en particulier, j'ai participé à une dictée organisée dans un hôtel de luxe donnant droit sur le Léman au printemps dernier), j'ai pu facilement me faire des images sur certaines pages, ou recréer par l'imagination les lieux qu'il présente. Même l'affaire Ben Vautier m'a rappelé quelque chose.
Réponse de Daniel Fattore le 08/09/2009 à 21h48

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