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10 juillet 2009 5 10 /07 /juillet /2009 20:47

"On est avide tant que l'on n'est pas plein", a dit un jour un évêque de ma connaissance. Une petite phrase d'actualité, et qui pourrait s'appliquer de manière idéale au roman "A vide", que Luis de Miranda a publié dans le sillage de la rentrée littéraire 2001 (ce qui ne nous rajeunit pas!), peu avant les événements du 11-Septembre. Le détail temporel a son importance...

Qu'on se souvienne, en effet. La fin du vingtième siècle et le début du vingt et unième ont été marqués par la naissance, le développement et l'explosion de la bulle spéculative liée aux entreprises liées à l'Internet. C'était le temps de Music Boulevard, de Cerclo (que celles et ceux qui ont chatté là-bas et passent par ici se manifestent dans l'emplacement réservé aux commentaires!), d'Altavista, etc. En ce temps-là, à la fois jadis et naguère, on parlait de start-ups, de business angels, du NASDAQ, de la "nouvelle économie". En cette période de fin de l'histoire et de dernier homme (comme aurait dit Francis Fukuyama) où toute moralité semble bannie, seuls semblent compter l'individu, sa jouissance... et le fric. Depuis, on a beaucoup appris... ou bien? 

Et c'est là-dedans que l'action de "A vide" évolue. Lubert Mensch est en effet un de ces business angels pleins aux as qui partagent leur richesse avec les représentants supposément les plus prometteurs de la nouvelle économie - celle du Web (vous savez, ces glandeurs stipendiés auxquels on passe tout parce qu'ils ont un site Web). Plein aux as, il n'a pas le souci de gagner sa vie - dès lors, ses activités se résument à la consommation de cocaïne et à la fornication. Mensch ("l'humain", en allemand) ressent cependant un vide quelque part. Cela conditionne deux comportements, l'un quantitatif, l'autre qualitatif, l'un et l'autre voués à l'échec. Côté quantitatif, il couche avec autant de femmes que possible, zappant sans vergogne, incapable de se fixer - et en particulier de se fixer avec celle qui l'intéresse un peu plus que la moyenne. Le lecteur se retrouve donc placé face à des scènes frivoles plus souvent qu'à son tour, à deux ou en groupe.

Côté qualitatif, ça devient plus intéressant. L'homme a toujours une composante spirituelle, et Mensch ne fait pas exception. C'est ce qui va le rapprocher de "Autrui & Co", par le biais d'une petite annonce parue dans le journal "Libération". "Autrui & Co" est une organisation spécialisée dans le développement personnel et pilotée par le personnage de Pavlova - du moins pour l'aspect accessible à Lubert Mensch. Un Lubert Mensch qui crie "Alléluia" en fin de roman, ce qui n'est pas innocent: on peut voir ici que comme le spirituel, à l'instar de la nature, a horreur du vide - et que Dieu a été remplacé, dans toute cette histoire, par les gadgets du New Age. Celui-ci est du reste évoqué en p. 124, avec une mention de l'entrée dans l'ère du Verseau - dont on parlait aussi beaucoup dans les années 1990. Satisfaisait? Force est de constater que pas plus que le sexe sans limite, ce genre de substitut n'est satisfaisant pour Lubert Mensch, le narrateur - un narrateur qui pressent qu'il y a autre chose, mais ne fait rien pour aller plus loin, empêtré qu'il est dans ses histoires de c... .

Pavlova, ai-je dit... la mode de l'Europe orientale, typique des années 1990, est également reflétée dans "A vide" - pour le pire et le meilleur: certaines amantes de Lubert, stipendiées ou non, sont originaires d'Europe orientale, et réagissent de manière (très temporairement) étrange pour Lubert Mensch. Mais cet éloignement n'apporte plus rien à Lubert Mensch, définitivement repu et blasé (l'expression "déjà view" qu'il utilise résume tout à ce propos - les pays vus et non vus, mais aussi, finalement, toutes les richesses que la Terre et ses environs plus ou moins immédiats recèlent), et dont l'horizon se limite pourtant aux cours de la Bourse. Un jeu? Une religion, manifestement. 

On imagine donc sans peine qu'on a affaire ici à un roman bien ancré dans son époque, avec ses pleins (matériels) et ses vides (spirituels) - un texte qu'on peut placer dans le sillage de l'oeuvre de Michel Houellebecq ou d'un certain Frédéric Beigbeder, peintres du malaise d'une certaine modernité. Luis de Miranda se distingue cependant ici par un style particulièrement travaillé, ludique, où les sonorités s'interpellent, entre rimes, assonnances et allitérations, voire jeux de mots faussement trash qui peuvent énerver mais sonnent juste. Le titre même, jouant sur la sonorité ("A vide" ou "Avide"?), est tout un programme. 

Le malaise de la modernité aurait-il son poète? Il s'appellerait alors Luis de Miranda.

Luis de Miranda, A vide, Paris, Denoël, 2001.

Photo:
http://www.causeur.fr
Le blog de Luis de Miranda:
http://arsenaldumidi.hautetfort.com/

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commentaires

Alex-Mot-a-Mots 12/07/2009 10:05

Il a l'air un peu politique !

Daniel Fattore 14/07/2009 22:30


En tout cas très actuel, surtout en cette période de crise. Mais il l'était, déjà, à l'époque où éclata la bulle d'Internet. L'histoire serait-elle un éternel recommencement? En tout cas, même s'il
est très ancré dans son époque, il contient de quoi réfléchir à la nôtre.


Luis de Miranda 11/07/2009 01:16

oui, le style avant toutes choses...

Daniel Fattore 14/07/2009 22:31


... en effet! Merci de votre passage et de votre lecture. J'ai été très vite frappé par votre manière de traiter la langue, de jouer avec les mots - et j'ai fort apprécié.


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