Lundi 22 juin 2009

Tout le monde connaît le navire Argo, où jadis s'embarquèrent les bien nommés argonautes... Plus rares sont les lecteurs de Richard Jorif, auteur lui-même trop rare, qui évoque le souvenir de l'épopée dans le cadre de la trilogie "Frédéric Mops", dont je viens d'achever le deuxième épisode, un roman passionnant intitulé "Le Burelain".

Burelain, ai-je dit? En voici la définition, telle que la donna Alfred Sauvy: "Celui qui mène la vie de bureau est burelain, comme est châtelain celui qui mène la vie de château: il est à la fois l'hôte et le maître de domaine, dont il est aussi l'esclave et le partisan." Et notre burelain n'est autre que Frédéric Mops, protégé du Prince Pelée. Sa particularité? Du fait d'une enfance particulière relatée dans le tome 1 de la trilogie ("Le Navire Argo"), ce personnage bien de notre temps utilise le lexique de François Rabelais et, à défaut, ce qu'il trouve dans le Littré - avec une prédilection pour les tours les plus recherchés. Ce tome 2 lâche le personnage dans le monde particulier et impitoyable de l'administration. Saura-t-il s'adapter?

Héritier d'un langage noble, protégé du riche et excentrique Prince Pelée, Frédéric Mops donne ici l'impression de déroger: noble de caractère à défaut d'extraction, il se met au travail. Le décalage avec des langages plus actuels s'en trouve accentué, le contraste est même maximisé. Il y a par exemple ces bureaucrates qui le mleettent à l'épreuve du vocabulaire... une épreuve dont il se sort les doigts dans le nez, alors que l'épreuve, elle-même antique, a collé plus d'un autre aspirant mieux de notre temps. D'un point de vue administratif, cela renvoie à l'image poussiéreuse, lourde d'héritages, intemporel à force d'être noyée sous la poussière, de l'univers des bureaux (le "new public management" n'est pas encore passé par là!), dont celui assigné à Frédéric Mops est le parangon avec sa caquetoire et son encrier hors d'âge. Mais les bureaucrates, secrétaires montés en graine, ont quand même la conscience du langage soigné: certes, la langue de Frédéric Mops n'est pas tout à fait celle des bureaucrates d'aujourd'hui; mais sur le principe, de nombreux dialogues l'attestent (et permettent à l'auteur de dénoncer les travers du français administratif moderne, avec ses "réduire au maximum" (et non "au minimum", comme il se doit) ou ses "opportunités" qui sont en réalité des "occasions"), tout le monde est d'accord. Sans compter que Frédéric Mops a une calligraphie stupéfiante...

... l'auteur fait naître un contraste plus puissant encore à la faveur d'un coup de théâtre: Frédéric Mops, qui vécut longuement reclus mais ne recule guère devant les bonnes fortunes, se découvre père d'un jeune Julien, adolescent au langage parfois relâché - ne serait-ce que du fait de la manière dont il néglige les négations, sans complexe. Et là, on ne parle plus de langage, comme si cela n'importait guère dans une relation aussi essentielle.

Est-ce une posture de la part de l'auteur? Est-ce artificiel? En aucun cas. De même que le discours de Frédéric Mops semble couler de source en dépit de son archaïsme, le style de Richard Jorif, écrivain qui décida sur le tard que ses textes sont dignes de publication, se goûte tel qu'il vient, avec ses richesses grammaticales (avis aux amateurs du subjonctif imparfait!), lexicales, et ses volutes nourries d'allusions aux grands écrivains d'hier et d'aujourd'hui (Richard Jorif s'y profile même d'une fort hitchcockienne manière...). Frédéric Mops parle comme Littré, c'est un fait; mais l'auteur, entre deux dialogues, savoure également les beautés du langage recherché, non sans un sain esprit. Paradoxalement, sa prose semble même moderne: on soupçonne certes son verbe de sortir tout droit de Littré ou de quelque poussiéreux produit d'Académie française, quand il ne vient pas de Furetière; mais au fond, ne crée-t-il pas, à l'occasion, quelque néologisme à l'allure antique? Faisant du neuf avec du vieux, Richard Jorif construit une poésie des plus originales, subtilement ornementée à une époque où l'on préfère l'efficacité.

... et si Littré était une base légale, gageons que Richard Jorif en serait son meilleur avocat! "Le Burelain" plaira aux amateurs de beau langage, sans contredit. Mais aussi aux bureaucrates au coeur tendre que l'appel de la mer, ou de la mère, émeut...

Richard Jorif, Le Burelain, Paris, François Bourin, 1989.

Trilogie de Frédéric Mops - rappel:
1. Le Navire Argo
2. Le Burelain
3. Tohu-Bohu

Par Daniel Fattore - Publié dans : Livres - Communauté : Suisse Romande
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