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6 juin 2009 6 06 /06 /juin /2009 17:39

Tel aurait dû, pour ainsi dire, être le titre de "Les Prédateurs du Kremlin", l'ouvrage écrit conjointement par Hélène Blanc et Renata Lesnik. Au terme de cette étude, en effet, le lecteur conserve l'impression que le KGB, sous ses différentes formes et appellations (il s'appelle aujourd'hui FSB), se cache un peu partout où se trouvent des Russes, et un peu partout où s'est exercée l'influence de l'ex-URSS.

Les auteurs, spécialistes du monde russe (d'origine soviétique, Renata Lesnik est diplômée à l'université Lomonossov de Moscou), abordent de nombreux domaines d'activité humaine dans leur ouvrage. Elles mettent à nu certains mécanismes d'infiltration d'institutions par les services secrets: la religion, héritière des prêtres qui ont fait acte d'allégeance sous Staline, a, parmi ses dignitaires, quelques personnes proches du FSB, et le rapprochement entre le Patriarcat de Moscou et les Eglises d'Europe occidentale sert bien des intérêts: rapatriement de trésors architecturaux, sources d'information... Le Parlement de Bruxelles n'est pas épargné non plus, selon les auteurs, qui font de la Bulgarie une tête de pont du FSB au sein de l'Union européenne. La question de l'enclave de Kaliningrad est abordée, celle des guerres de Tchétchénie aussi, sans oublier les relations avec les républiques Baltes... Enfin, le FSB aurait même joué, selon les auteurs, un rôle dans la déclaration de guerre des Etats-Unis à l'Irak, il y a quelques années: ce qui affaiblit les Etats-Unis sert les intérêts du pouvoir russe, soudain renforcé dans ce coin du monde alors que l'Oncle Sam s'enlise...

Théorie du complot, alors? Les auteurs se gardent bien d'assener des vérités difficilement vérifiables. Leurs arguments reposent sur une solide documentation, largement accessible en France et en Europe occidentale (la bibliographie sélective en fin de volume en fait foi; elle pourrait sans doute être étendue par des sources provenant de l'ex-bloc soviétique), ainsi que sur des témoignages et des coupures de presse. Certes, le ton de l'ouvrage, clairement journalistique, affecte parfois une certaine dramatisation (questions rhétoriques, auxquelles on aimerait pourtant parfois avoir une réponse...); mais l'argumentation goûte également la nuance, visitant et confrontant plusieurs versions.

On découvre ainsi la diversité de personnages comme Youri Andropov, issu de familles juives et orphelin de père très tôt, héritier spirituel d'un Lavrenti Beria présenté (sur la base du témoignage de son fils Sergo) comme détenteur d'idées fort libérales, loin d'une certaine imagerie - une perestroïka avant la lettre! Mikhaïl Gorbatchev devient ainsi l'ultime héritier, vite dépassé, de ces deux hommes. Cela, sans oublier Poutine, présenté comme un garnement (souvent livré à lui-même dans son enfance, il fréquente les gangs de rue, et les auteurs considèrent que son attitude actuelle est le fruit de cette évolution) monté en graine. Tout cela dresse, petit à petit, le portrait d'un pays coupé en deux entre des élites présentées comme corrompues et un peuple qui aspire à vivre décemment, librement - cet aspect ressort également de ces pages.

Un autre biais d'étude consiste, je l'ai laissé entendre, à approcher l'histoire de l'URSS, depuis les agissements de Lénine (chapitre 2) et Beria (chapitre 3). Très vite, cela ressemble à une histoire des services secrets soviétiques et de leurs héritiers, qui illustrent à merveille le fait que n'importe quelle organisation cherche à survivre en se recherchant de nouvelles missions. De ce point de vue, les auteurs vont jusqu'à montrer le point d'articulation avec le crime organisé. Et cette traversée du vingtième siècle ressemble ainsi furieusement à une visite des placards de l'Histoire, avec ouverture des portes...

Que retenir de cette lecture? Le KGB est-il vraiment partout, et observe-t-il nos faits et gestes jusque dans nos cuisines avec le regard d'aigle de Poutine et Medvedev, photographiés en couverture lors d'un défilé militaire du Jour de la Victoire? Tel est peut-être le risque encouru par l'intéressé qui s'arrêterait à ce vaste panorama. Or, les facteurs ayant conduit à la situation actuelle en Russie, avec toutes ses beautés et ses faiblesses, sont sans doute plus nombreux. S'il fallait le recommander, donc, ce serait parmi d'autres livres, afin de se faire une idée détaillée de ce qui se passe là-bas, tout à l'est de l'Europe, et au-delà.

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération Babelio. Je remercie ici le site
http://www.babelio.com, ainsi que les éditions du Seuil.

Hélène Blanc et Renata Lesnik, Les Prédateurs du Kremlin, Paris, Seuil, 2009.

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commentaires

liliba 12/06/2009 21:25

Sûrement très intéressant, mais vu les piles qui s'empilent, je passe !

Daniel Fattore 13/06/2009 10:59


Allez... sur une liste à lire, ça prend si peu de place!


Thaïs 09/06/2009 20:38

j'aime autant lire un résumé :) mais je vais aussi parler bientôt de la russie...autrement

Daniel Fattore 09/06/2009 21:24



Je me réjouis de te lire au sujet de la Russie!



Océane 08/06/2009 22:39

Celui là je dois le lire aprés l'"Hirondelle avant l'orage" de R Litell, je suis dans une période socialiste ^-^!

Daniel Fattore 09/06/2009 21:25



Il en vaut la peine, s'il est possible de le mettre en perspective avec d'autres ouvrages. Heureusement, entre le socialisme, le communisme et leurs mille avatars, ce n'est pas la littérature qui
manque - littérature d'imagination ou essais!



Tietie007 07/06/2009 22:18

Non ce que j'insinuais, avec un peu d'ironie, c'est que pour un pays qui voulait créer un "homme parfait", on peut constater que ce ne fut pas vraiment réussi ...

Daniel Fattore 09/06/2009 21:26


... en effet! Tant il est vrai que l'homme est ce qu'il est, et que, peut-être, ce sont justement dans ses imperfections que se trouve sa perfection (si j'ose poser ce paradoxe tordu...).


Tietie007 07/06/2009 21:11

Ben je n'exagère en rien ! Le système soviétique même si il a eu du succès, dans l'éducation et la culture, a généré des gros mafieux qui ont dépecé le pays !

Daniel Fattore 07/06/2009 22:10


- Effectivement, les mafieux sont là; mais tout le monde ne l'est pas devenu; c'est dans ce sens que je l'entendais. Ce qui n'enlève rien à ce côté "dépecer le pays" que vous dénoncez... Peut-être
avez-vous aussi lu "La grande révolution criminelle" de S. Govoroukhinke? Il y a là quelques chapitres intéressants sur l'exportation illégitime (mais lucrative, pour certains) de matériaux
stratégiques.
Pendant ce temps, la dévaluation du rouble a ruiné ceux qui ont choisi d'épargner... les Russes, aujourd'hui, ne sont donc guère épargnants!


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