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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 21:39

David Foster Wallace s'est donc donné la mort l'an dernier, à l'âge de 46 ans. Il prive ainsi le monde de son talent; sans doute avait-il ses raisons. Plutôt que de pleurer ce que nous perdons, cependant, mieux vaut se pencher sur l'oeuvre qu'il laisse. Et après lecture du recueil de nouvelles "Brefs entretiens avec des hommes hideux", force est de constater que ça vaut le détour.

La structure du recueil, déjà, dénote un talent de constructeur astucieux. Nous sommes loin, ici, du recueil où les textes sont mis bout à bout sans lien apparent, ou du florilège de nouvelles de structure similaire. Des rythmes se créent en effet au gré des textes. Le plus évident à déceler est naturellement celui des quelques textes intitulés "Brefs entretiens avec des hommes hideux", qui relatent, à la manière d'entretiens de cabinet psychologique, les témoignages d'hommes aux penchants inavouables ou présentés comme tels, fantasmes, actions honteuses, etc. La relative longueur de ces éléments (subdivisés eux-mêmes en plusieurs entretiens) crée un contraste avec des textes plus brefs, dont le premier du recueil, "Une histoire ultra-condensée de l'ère postindustrielle", constitue l'archétype extrême (il tient sur moins d'une page, et l'auteur a tout dit). Ce recueil est également traversé par les textes intitulés "Autre exemple de la porosité de certaines frontières". Trois fois le même titre, suivi d'un numéro en chiffres romains laissant entendre qu'il y en a d'autres, faisant ainsi rêver le lecteur à ce qui n'est pas dans le livre. La frontière la plus poreuse n'est-elle pas celui du livre, porte ouverte sur l'imaginaire?

Rêver, aller voir ailleurs, intégrer le livre à un tout imaginé ou réel, réel parce qu'imaginé peut-être? David Foster Wallace invite à rompre le mouvement d'aller et retour gauche-droite/haut-bas que le lecteur de textes écrits en alphabet latin connaît bien. Une autre tactique constitue pour ainsi dire une signature du style de l'auteur: le jeu des notes de bas de page. Elles ne sont pas présentes dans toutes les nouvelles; mais quand il y en a, elles s'étendent sur plusieurs pages, obligeant le lecteur à d'incessants va-et-vient dans le texte. Il y a également cette manière de reproduire une partie du discours non verbal, en signalant entre parenthèses le geste qu'on peut faire quand on met des guillemets à ses paroles ("flexion des doigs" décliné en plusieurs variantes, abrégées ou non). On pourrait aussi classer ici le goût des longues phrases, que le lecteur peut être amené à lire à plusieurs reprises afin d'être sûr d'avoir bien compris de quoi il s'agit.

Ces effets sont mis au service d'une écriture du gros plan, du détail observé de très près, avec une densité qui pourrait faire perdre de vue l'ensemble, le contexte - au début, il faut s'y habituer. Dans "Mourir n'est pas finir", la phrase longue joue un triple rôle: accumuler les détails pour faire oublier l'ensemble (qui est grotesque par contraste: imaginez un homme couvert d'honneurs en train de paresser, nu et grassouillet, au bord de sa piscine privée!), créer des méandres pour le lecteur, et refléter la prose prétentieuse qui pourrait être celle du Prix Nobel de littérature mis en scène.

Le goût du gros plan amène l'auteur à aller faire un tour du côté des âmes de ses personnages. "Le Sujet dépressif" constitue à ce titre un stupéfiant pastiche du charabia de certains prétendus savants. Naturellement, un texte qui contrefait le discours scientifique ne saurait se passer d'interminables notes de bas de page - et l'auteur en use justement ici. Le rythme est créé par la récurrence d'expressions toutes faites ("Le sujet dépressif"), par l'usage de termes pseudo-scientifiques qui reviennent en boucle ("Echafaudage émotionnel", avec majuscules pour faire sérieux) et par des tics de langage (obsession de mentionner toujours de qui et de quoi l'on parle). Au deuxième degré, c'est même plein d'humour...

... humour également dans l'une des nouvelles les plus "légères" du recueil, "Tri-Stan: J'ai cédé Sissee Nar à Ecko", un texte qui mélange allègrement mythologies nordique et grecque pour relater une histoire qui pourrait avoir été fabriquée pour la télévision... d'ailleurs, ses personnages sont justement ceux qu'on devine lorsque la télévision, mal réglée, a un "effet mémoire" générant un halo autour de chaque mouvement. Le tout est narré dans un style faussement archaïque, particulièrement étonnant alors que tout cela se passe en Californie. Le lecteur sourira également à la parodie d'article de dictionnaire du futur que constitue "Datum Centurio", qui se lit vite (les bas de page sont toujours identiques, et assez importants). Enfin, "Octet", ce sont huit, non quatre, non trois, non deux nouvelles... personne n'en sait rien, pas même l'auteur.

Les clichés du langage eux-mêmes ont leur place, composés en italique dans le dernier morceau intitulé "Brefs entretiens avec des hommes hideux", dont le narrateur met entre guillemets de nombreuses expressions, et considère que les clichés sonnent particulièrement vrai dans son cas. Mais n'est-ce pas, au contraire, les clichés et phrases toutes faites qui conditionnent sa manière de voir le monde? Une manière de voir que brise celle qu'il convoite... Cet exercice dédouane enfin l'auteur, qui ne se gêne pas de recourir aux phraséologies pour faire avancer son propos: "timidité maladive" (p. 416), ni de soulever, mine de rien, quelques contradictions: c'est quoi, pour vous, "le coin reculé le plus proche"? 

"Grande tradition comique", affirme le prière d'insérer de cet ouvrage, paru aux éditions du Diable Vauvert. Certes... mais il me paraît fort réducteur de se limiter à cet aspect. Avant tout, nous avons là un chef-d'oeuvre de la nouvelle d'aujourd'hui, perçue dans ce qu'elle a de plus novateur. 

David Foster Wallace, Brefs entretiens avec des hommes hideux, Vauvert, Au Diable Vauvert, 2005.
 

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commentaires

christine laverne 06/06/2009 21:40

Je le savais, je le savais!! C'était donc lui...
Et cette superbe analyse n'est pas très éloignée de ce que j'avais pu penser et dire au sujet de ce recueil il y a quelques années. ( en moins superbe, mais tout aussi sincère)
Un recueil à savourer comme il le mérite

Daniel Fattore 06/06/2009 22:26


Merci pour les compliments! Effectivement, y'a du bon dans ce recueil - même si j'ai été assez surpris au début. Et il paraît que cet auteur a d'autres ouvrages de qualité dans sa besace...


liliba 04/06/2009 23:10

Des nouvelles ! Et qui plus est un chef d'oeuvre ! Merci Daniel de participer si activement à l'accroissement de notre plaisir de lecture - et l'allongement de ma LAL, arghhh !

Daniel Fattore 06/06/2009 22:29


Me revoilà dans le rôle stupéfiant de tentateur de PAL... Tu as raison de la gaver, et avec ce livre, tu disposes d'un morceau de choix!


Magda 31/05/2009 11:18

Très très bel article en effet! Cela donne bien envie. En VO pour moi (même si cela a l'air périlleux - mais tout le plaisir est là)

Daniel Fattore 01/06/2009 18:14


Merci du compliment!
VO? Je pense que l'exercice en vaudra la peine: il y aura sans doute encore davantage à découvrir dans ce livre. Bonne lecture donc!


Alénor 28/05/2009 14:14

Waouh ! Quelle critique !

Daniel Fattore 01/06/2009 18:21


... merci pour ta lecture attentive!


Océane 28/05/2009 10:04

Je vais certainement suivre tes pas et le lire. J'avais lu un article fort intéressant sur cet auteur dans le site fluctuat, et puis je l'avais oublié. Merci pour ce rappel !

Daniel Fattore 01/06/2009 18:21


Je t'en prie! C'est de la bonne lecture, même si c'est désarçonnant au début.


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