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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 22:04

Roman ou invective? Telle est la question que le lecteur se posera sans doute en refermant "Au début était le mort", roman d'Ahmed Zitouni, paru aux éditions La Différence. Et il n'est pas certain que la réponse soit "roman", même si c'est ce qui est écrit sur la page de couverture de cet ample ouvrage.

Qu'est-ce que l'auteur propose au lecteur, en effet? Tout un récit rédigé à la première personne, monologue d'un fantôme surnommé Mohammed, condamné à hanter la rédaction d'un journal parce qu'il a pendu son chien avant de se pendre lui-même, poussé à bout par les vicissitudes de son existence de marginal malgré lui. L'histoire? Il serait vain de la chercher dans le déplacement du corps, de sa découverte par un pompier jusqu'à la fin de l'autopsie, qui pourrait valoir à Mohammed un émoi de cadavre face à la légiste... si sa dernière érection n'avait été celle qui, paraît-il, touche les pendus avant qu'ils ne meurent. On conclura que le lecteur non prévenu trouvera cette (non-)histoire bien statique...

Le simple fait que Mohammed ait tué son chien avant de se tuer lui-même, dans un même mouvement, permet d'amorcer le propos de l'auteur. Un propos qui dénonce la préséance que la société occidentale offre aux animaux de compagnie par rapport à l'humain. Habile, l'auteur met en scène un personnage maghrébin: à la distance homme/animal, vient s'ajouter la distance culturelle et la tentation du racisme: Mohammed est un ressortissant algérien, même pas un Français de souche, qu'en a-t-on à battre? Son chien saura mieux faire pleurer dans les chaumières! Ces propos, on les trouve dans ce récit. Et l'auteur les dénonce: face à la mort, nous sommes tous égaux.

Et pourquoi hanter une salle de rédaction de journal? C'est là la méthode principale à laquelle l'auteur recourt pour rythmer son récit. Ce dernier intercale en effet de nombreux articles de journaux, tous réellement parus, mettant en scène des animaux, martyrisés, choyés, etc. Et à chaque fois (ce qui donne à ce texte un côté répétitif, attendu, d'autant plus que le procédé se répète sur plus de 500 pages), le narrateur débine avec faconde le journaliste, contredit l'article, dénonçant, au fil des coupures de presse, la dérive d'une société qui accorde davantage d'importance aux animaux (domestiques ou non, avec toutes les nuances intermédiaires - même Ruth Metzler, ancienne cheffe du Département fédéral de justice et police) qu'aux humains, et, a fortiori, aux humains venus d'ailleurs. Tout cela crée un panorama de la condition de bête d'aujourd'hui - et, par contraste, celle d'homme.

Pour mécaniques qu'elles soient, les réactions du narrateur créent une ambiance quasi célinienne d'invective totale, de réfutation systématique du système, de révolte face à ce dernier ou à ses dérives. Régulièrement, le narrateur dit des articles de journal: "Ce n'est pas vrai!" Et d'un point de vue littéraire, nous pouvons aller plus loin encore: la confrontation entre des articles de journal factuels, ambitionnant de dire la vérité, et des invectives puissantes permettent à ces dernières de sembler, par contraste, plus vraies que la prose journalistique - plus vraies parce que plus profondes, plus hantées par une voix qui rouspète. Telle est la poésie de l'ouvrage.

Et puis, l'humour n'est pas absent de toute cette histoire! Mort de fraîche date, le narrateur s'amuse à utiliser des expressions qui vont de soi pour un vivant... mais pas pour un mort. L'onomastique du récit est également un pied de nez cocasse à l'état civil: Mohammed est certes le nom du personnage principal... mais celui-ci ne l'admet pas, tout en ne sachant plus quelle est sa vraie identité, puisqu'il est amnésique. Face à lui, le chien s'appelle toujours "Le Chien". Et dans cette histoire, il n'y a pas grand-monde de plus.

Bon, alors? Le lecteur aura du mal à tenir jusqu'au bout; mais le propos est profondément original et inattendu, et l'oeuvre est pétrie d'une cohérence certaine. Long, donc - à réserver aux lecteurs patients - mais indéniablement talentueux.

Ahmed Zitouni, Au début était le mort, Paris, La Différence, 2008.
Site de l'auteur:
http://www.ahmedzitouni.com

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commentaires

Marie 22/05/2009 02:24

Ce bouquin, il pourrait me plaire. Bon, puisqu'il semble qu'il soit néanmoins nécessaire de s'accrocher, je le réserve pour après les exams. Mais j'aime bien ce genre de 'défi'! =)

Daniel Fattore 22/05/2009 21:52


Effectivement, c'est à faire quand on est disponible et en bonne forme (SURTOUT!).


A_girl_from_earth 18/05/2009 23:55

Ouh la ça a l'air assez particulier! Ton billet donne tout de même envie de s'y risquer mais j'imagine qu'il faut être dans de bonnes dispositions d'esprit pour cela.

Daniel Fattore 19/05/2009 00:00


On peut le dire ainsi: l'idée est bonne, mais il faut s'accrocher pour accompagner l'auteur jusqu'au bout de son voyage. Bonne chance, ou bon courage!


ameleia 17/05/2009 22:05

hé non !je j'en ai jamais entendu parler avant vous ;)

Daniel Fattore 17/05/2009 22:40



Heureux d'avoir pu vous faire découvrir quelqu'un...! 



Ameleia 17/05/2009 18:30

Belle chronique cher ami. J'admire votre sens de la précision concise. Vous qui m'avez confié vos difficultés de lecture, elles ne se voient pas dans la critique ! Ce livre touffus me plaît par ses tentations céliniennes.

Daniel Fattore 17/05/2009 22:03


Merci de votre visite et de votre commentaire, chère amie!
Ce récit est bien troussé, certes, mais si long, si long... Avez-vous lu d'autres romans de cet auteur?


liliba 17/05/2009 16:41

Si tu nous annonces d'emblée qu'on "aura du mal à tenir jusqu'au bout", pas sûr que tu fasses beaucoup d'émules sur ce livre !

Daniel Fattore 17/05/2009 21:59


Pas sûr, en effet. Mais c'est un peu paradoxal: ce livre est éminemment bien écrit, l'idée est excellente, ce qui pallie une intrigue plutôt minimaliste... mais il est énorme! Mieux vaut donc
s'armer de courage pour l'attaquer.


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