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1 mars 2009 7 01 /03 /mars /2009 22:26

La cause est entendue: Frédéric Beigbeder ne laisse pas indifférent. Dans le cadre du défi annuel "Blog-O-Trésor", je me suis attelé à la lecture de "Windows on the World", roman qui évoque les attentats new-yorkais du 11 septembre 2001. Cela, après une impression double d'horreur ("L'amour dure trois ans") et de pertinence ("99 francs", lu en livre et vu au cinéma). Bref, il me fallait trancher - et sans me faire forcément basculer dans le camp des aficionados absolus de l'auteur, force m'a été de constater que "Windows on the World" révèle un romancier intelligent qui connaît son métier.

Par-delà la narration, en effet, Frédéric Beigbeder pose une question autrement profonde: que peut être, au début du XXIe siècle, un roman réaliste? Cela, on le constate d'emblée dans les (nombreuses) citations laissées en exergue, dont certaines (l'une d'elles signée Tom Wolfe) servent de "paratonnerre". Suffit-il de dire "La marquise rentra à cinq heures"? L'auteur se lance dans son récit d'une manière fort descriptive. Parmi les éléments marquants, on note toute une série de chiffres et données qui peuvent impressionner, au sujet du World Trade Center: dimensions, tonnes de béton, de verre et d'acier, nom de l'architecte, etc. Cela suffit-il à faire un roman réaliste? Non - et en lisant cela, je me suis effectivement dit que si l'auteur continue comme ça sur trois cent septante pages, ça risque d'être aussi pénible qu'un guide touristique. 

Mais l'auteur est intelligent, je l'ai dit. A l'image des tours jumelles, il met en scène deux narrateurs que tout semble séparer: la géographie (l'un est à Paris et s'appelle Frédéric Beigbeder, l'autre, Carthew Yorston, à New York avec ses deux enfants, dans les Twin Towers), le temps (Beigbeder raconte l'histoire de Carthew Yorston, à une couple d'années d'intervalle), la vie même (Yorston est un commercial spécialisé dans l'immobilier, Beigbeder est l'écrivain que l'on sait). Et pourtant, tout les rapproche, à commencer par les liens familiaux, ce qui est suggéré en fin de roman. Cela, naturellement, sans compter le rôle de l'écrivain, qui donne chair à son personnage - peu importe, dès lors, que ce qu'il vit soit vrai ou pas. D'ailleurs, Frédéric Beigbeder l'admet: en dépit des tombereaux de documentation qu'il a utilisé et dont les remerciements sont le reflet, ce qui se passe dans les Twin Towers au moment des attentats, et en particulier au restaurant "Windows on the World", doit être inventé, faute de témoignages.

Dès lors, un roman réaliste ne peut être qu'une recréation de ce qui est non pas vrai, mais aurait pu l'être. C'est ainsi que l'auteur recrée tout l'entourage de Carthew, fait du personnel du restaurant, d'un couple de traders amants, bref - de la clientèle du restaurant. Et parce que la réalité n'est pas qu'une question d'extérieur, il resserre son point de vue sur Carthew Yorkton, peu à peu, au gré de chapitres qui correspondent aux minutes de l'événement. D'extérieur, le regard se fait donc introspectif, au point de mettre au second plan tout ce qui entoure le narrateur de New York - tant il est vrai que la réalité ne saurait se contenter d'apparences somme toute anecdotiques.

Cette réalité reçoit une épaisseur grâce à des liens nombreux entre Montparnasse, Manhattan et l'Irak - ce Montparnasse présenté comme le quartier le plus américain de Paris (y compris la tour Montparnasse, sorte de demi-Twin Tower - et sans oublier ceux qui ont hanté le quartier, Hemingway, Fitzgerald, etc.), et cet Irak auquel les Etats-Unis vont déclarer la guerre, et qui renferme, sur son territoire, deux tours de Babel mythiques qui reflètent les Twin Towers dans leur caractère multiculturel. Et la France à New York? Elle est présente grâce à la Statue de la Liberté, dont la flamme reflète les immeubles en feu. Des immeubles en feu qui pourraient devenir une religion, alors que justement, ce sont des fanatiques qui ont abattu les deux tours. Ainsi se dessine un réseau d'analogies qui fait penser que le monde est petit... et mérite un gouvernement unique, plus fort que les Nations Unies. Cela aussi, le roman le dit...

Réseau? Celui-ci dépasse même le roman "Windows on the World". Frédéric Beigbeder serait-il conscient de construire une oeuvre? En tout cas, il évoque régulièrement deux de ses romans, "99 francs" et "L'amour dure trois ans", parlant en particulier des obsessions qui traversent ce dernier. Doit-on en conclure que l'auteur se répète dans ses rengaines? Le lecteur tranchera.

Reste qu'avec "Windows on the World", Frédéric Beigbeder tente, avec succès, une approche multidimensionnelle d'un événement contemporain - en évitant l'écueil du descriptif extérieur strict - et, par-delà, la peinture d'une époque, la nôtre, avec ses superficialités et ses profondeurs, ses doutes et ses certitudes - sans oublier que celles-ci sont aussi fragiles que deux immeubles trop haut dressés.

Frédéric Beigbeder, Windows on the world, Paris, Grasset/Fasquelle, 2003/Folio, 2005.  


Illustrations: couverture du roman; USA Today.

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commentaires

Nicolas 24/06/2009 00:04

Je crois qu'il y a L'homme qui tombe, de Don De Lillo. Il a été encensé par la critique, mais il paraît qu'il est mortellement ennuyeux.

Daniel Fattore 24/06/2009 21:44


Celui-ci, je ne le connais pas. Ennuyeux? Oups... je garde toutefois la référence, pour ma gouverne personnelle, et pour le cas où je tomberais sur ce livre (je connais l'auteur de nom, mais ignore
tout de ses oeuvres). Et peut-être que l'oeuvre "géniale et transcendale" sur le 11-Septembre reste encore à faire... tant mieux!
Merci du tuyau!


Nicolas 23/06/2009 00:09

Sans doute, sans doute. Mais je pense qu'il y avait possibilité de beaucoup mieux faire avec un sujet aussi fort.

Daniel Fattore 23/06/2009 22:37


Sans doute! Et cela ne manquera pas de venir... tant l'événement fut marquant. Mais à part ce roman-là, je ne sais pas s'il y en a déjà eu beaucoup sur le sujet, dans le domaine francophone ou
anglophone. Affaire à suivre!


Nicolas 22/06/2009 21:42

Beigbeder n'a pas son pareil pour se regarder le nombril. Il parvient à mettre en parallèle son existence passionnante avec le 11 septembre. AU final, FB parle plus de lui-même et de sexe (ses grandes questions) que sur l'attentat. Comme en plus, c'est pas un écrivain de génie, il ne reste plus grand-chose... à éviter.

Daniel Fattore 22/06/2009 22:03



En ce qui concerne sa propre observation, il y a quelque chose à dire. Mais dans le domaine, je trouve au contraire qu'il s'en sort bien - à l'exception de "L'amour dure trois ans", que j'ai
trouvé vraiment dépourvu d'intérêt... L'habile "99 francs" m'a paru gonflant... mais force est de constater que pour le domaine qu'il a choisi d'exprimer, il a trouvé le ton juste. Je place
"Windows On The World" quelque part entre les deux - mais plutôt du côté de "99 francs". Question d'affinités...

D'un autre côté, les personnes prisonnières des Twin Towers un certain 11 septembre avaient-elles l'impression de participer à un événement historique, et pensaient-elles à cela? Pas sûr... sans
doute y avait-il, en revanche, de nombreux pères de famille comme celui mis en scène par F. B., avec leurs forces et faiblesses.



Julien 03/05/2009 22:42

Je n'ai pas lu ce livre de Beigbedder, mais je l'ai mis dans ma PAL depuis un petit moment. Ton billet est tout bonnement excellent et il donne envie de lire ce roman (de l'extirper quelque peu des profondeurs d'un PAL qui ne cesse de s'allonger...). Si l'auteur est intelligent dans la construction de son roman, ta critique lui fait amplement honneur.
Pour ma part, j'ai lu "99 Fr" et sans avoir adoré le livre, je l'ai trouvé intéressant et j'ai perçu dans son auteur un bon potentiel. J'ai lu des critiques plus ou moins bonnes sur ses autres ouvrages, mais j'ai le sentiment que certaines critiques ne font pas abstraction du personnage public, ce que j'arrive à concevoir ;)

Daniel Fattore 05/05/2009 21:15


... je connais peu le personnage public, mais ai exploré ses oeuvres, avec des sentiments contrastés; ça ne laisse pas indifférent! "Windows On The World" est bien, et recommandable!


Thaïs 08/03/2009 18:07

j'ai lu 99F que j'ai réussi à finir mais le bonhomme est tellement agaçant que je crois que je vais m'arreter là !

Daniel Fattore 08/03/2009 19:14


... gonflant, n'est-ce pas? L'ouvrage m'avait aussi profondément énervé, ce qui me retient un peu de lire la suite. Mais on verra - peut-être quand ça sortira en poche.


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