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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 18:03

"Des nouveaux médias qui produisent des formes qui, à cause de la vitesse de leur apparition, sont tout de suite illisibles, non reconnaissables, mais si cool." (p. 146)

Retard? Je m'en vais vous parler, ce soir, d'un roman publié en 2001, qui a obtenu la même année le rare prix Georges-Nicole, décerné par la ville suisse de Nyon. Il s'agit, plus précisément, de "Aires de repos sur l'autoroute de l'information", sous-titré "Chroniques". Entre le moment où je l'ai vu en librairie et le moment où je l'ai acquis, c'est toute une série de rendez-vous manqués qui jalonne l'histoire de ce texte: le temps que je décide de l'acheter, il n'était plus sur les rayons; il a donc rejoint ma liste à lire, et c'est finalement tout par hasard, lors d'une séance de dédicace au Salon du Livre de Genève 2006, que j'ai enfin pu l'acheter. Puis le lire, en ce début d'année, après lui avoir infligé un séjour prolongé sur la pile à lire.

Rappelons avant tout qu'à l'époque de la publication de cet ouvrage, on utilisait volontiers ce terme d'"autoroute de l'information", qui sonne un peu désuet aujourd'hui, alors que les bandes passantes de nos connexions Internet ont plutôt la vitesse d'avions de chasse. Reste que l'auteur, dans ces pages poétiques qui évoquent sa vie entre Lucerne, Berlin, Paris et quelques autres villes, a très bien su capter la vitesse de l'information d'aujourd'hui, et pas que sur Internet. De loin pas, même. Et son rythme est tel qu'on recherche, presque en vain, ces fameuses "aires de repos"...

Le réel devient, sous sa plume, une métaphore du monde virtuel, de cet univers d'Internet où l'on surfe (ou zappe) sur des pages chargées d'informations jetées en une clignotante pagaille. L'attention du lecteur est retenue à intervalles réguliers par des "inserts" qui rythment un texte à la manière de vues en très gros plan sur des objets, des gens, des choses vues. Une telle approche n'exclut pas le namedropping, sous toutes ses formes: l'auteur mentionne pêle-mêle les maîtres écrivains du passé et du présent (Honoré de Balzac, Saul Bellow, Michel Houellebecq mais aussi Jean-Charles Massera), mais aussi les produits - ce qui confine au matraquage (publicitaire?) dans une mémorable évocation des bonshommes Playmobil (p. 190).

Les langues étrangères s'incrustent dans le récit, en particulier l'allemand (beaucoup) et l'anglais (un peu). En particulier, les noms de localités sont mentionnés dans la langue qui y est parlée, un peu comme dans un horaire de chemins de fer. Sinon, on trouve de nombreuses phrases en allemand, parfois totalement surréalistes, tirées de tout contexte qui leur donnerait un sens - une manière de recréer le trou de serrure par lequel on est souvent obligé d'observer le monde, ou de métaphoriser la diversité agressive de certaines pages Web. Les phrases en allemand sont en général traduites en note, rarement de manière géniale - sans doute est-ce volontaire, comme si le travail avait été fait... à une vitesse autoroutière. Enfin, on décèle quelques calques de l'allemand dans le français même de l'écrivain: l'utilisation du terme "démonstration" pour "manifestation" (en allemand "Demonstration"), ou "prise" pour "pincée (de sel)" (p. 157, en allemand "Prise"), etc.

Alors, est-ce un immense bazar sans queue ni tête? Que nenni. L'auteur se livre à une autofiction, reprenant des éléments ce qu'il a vécu à la fin des années 1990. Plutôt que de dramatiser une existence de bourlingueur finalement déjà lue, l'auteur lui donne un tour neuf (et c'est là la force de ces pages) en jouant à fond, et avec succès, la carte du style. Déjà évoqués, les inserts rythment le texte et sont d'une précision hallucinante, à tel point qu'on perd presque la vue de l'ensemble de la chose montrée. Poète, l'auteur joue également sur l'itération et sur l'accumulation pour donner au lecteur l'impression de foisonnement qu'il peut ressentir quand il pense à la déferlante d'informations qui lui tombe dessus jour après jour. Un seul exemple? Une longue et compacte énumération de rues de Paris, en pages 126 à 130.

Autant d'éléments qui donnent à cet ouvrage le caractère fort, envoûtant même, de certaines oeuvres picturales modernes hautes en couleur - collages de Robert Rauschenberg ou installations utilisant une télévision aux images frénétiques.

Yves Rosset, Aires de repos sur l'autoroute de l'information, Orbe, Bernard Campiche Etditeur, 2001.  

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commentaires

liliba 27/01/2009 21:17

Surement très intéressant, mais pas pour moi... Je me console en recomptant ma LAL et en me faisant une jolie PAL cette fois-ci dans ma chambre, grâce à mon gentil mari qui m'a bricolé de sublimes éPALgères...

Daniel Fattore 29/01/2009 20:33


Oh, mais au contraire! Les étagères, il faut les charger, les surcharger même...


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