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6 décembre 2008 6 06 /12 /décembre /2008 20:22

Agatha Christie est souvent présentée comme la reine du crime à l'anglaise, voire comme la reine du roman policier tout court. Mille fois déclinée, sa méthode consistant à ne révéler qu'à la fin le nom du coupable a imprimé durablement sa marque au genre dans lequel elle s'est illustrée. Et pourtant, que de chemin parcouru! J'en veux pour preuve ma lecture de "Cinq petits cochons", roman qui met en scène un peintre au tempérament d'artiste dans le rôle de la victime et, dans les rôles des suspects, une belle brochette de cinq bonshommes et bonnes femmes aux intentions plus ou moins avouables. La recette habituelle...

... et si j'étais directeur de collection dans une maison d'édition spécialisée, je reconnaîtrais certes les qualités de l'ouvrage; mais il n'est pas certain que j'en recommanderais sans réserve la publication à qui de droit. Dans le même sens, comme je l'ai déjà dit, la lecture de ce roman permet de mesurer le chemin parcouru depuis les années 1940 en matière de suspens et de réalisme.

Le lecteur se trouve en effet plongé dans une structure extrêmement géométrique qui a tout d'un jardin à la francaise. "Cinq petits cochons" se décompose en effet en trois livres de dix, cinq et cinq chapitres. Le premier livre commence par cinq entretiens avec des "administratifs", personnages qui n'ont pas un rôle direct dans le meurtre. Puis viennent cinq entretiens avec les suspects, soit cinq chapitres, un par suspect, dans un certain ordre. Le livre deux reprend le même ordre des suspects pour présenter, in extenso, les témoignages écrits que Hercule Poirot leur a demandés - et le livre trois reprend une fois encore le même ordre pour donner au détective belge la possibilité de poser une dernière question aux suspects (chapitre "Hercule Poirot pose cinq questions"). Résultat: on se retrouve avec cinq fois (voire dix fois, si l'on considère qu'on la découvre par oral et par écrit) la même histoire, certes sous des angles différents; mais un lecteur contemporain serait-il d'accord de s'entendre répéter cinq fois le même récit? L'auteur est exigeant.

Cette itération est voulue par la comptine des cinq petits cochons, qui sous-tend toute l'histoire. Celle-ci est mentionnée dans le livre un, mais n'est guère exploitée plus tard. Elle impose son ordre, et l'auteur en est bien conscient: il écrit "C'était son insatiable passion pour la symétrie qui l'amenait là. Cinq personnes, cinq questions! Ca faisait plus ordonné. Ca bouclait mieux la boucle". Reste que c'est au livre trois qu'on prend un peu ses distances avec cette raideur, et qu'éclate, peu à peu et en deux chapitres ("Reconstitution" et "Vérité", III/3 et III/4), la virtuosité d'Hercule Poirot, donc d'Agatha Christie. Un peu loin, alors qu'aujourd'hui, mieux vaut être accrocheur dès le début. C'est aussi au livre III, dans le chapitre "Poirot pose cinq questions", que l'on voit les personnages s'animer, quitter soudain leur carapace d'humains désireux d'oublier, sur la défensive face à l'enquêteur. 

Chez Agatha Christie, le polar est, on le sait, un genre de conventions: on suppose qu'il y a un certain nombre de suspects, forcément limité et bien défini, et on les réunit à la fin du livre pour démasquer, enfin, le coupable au terme d'un magistral exercice de virtuosité de la part de l'enquêteur. Ici, cette règle marche en plein. Personne ne part en douce, aucun suspect ne cherche à organiser le silence face à un bonhomme qui, après tout, n'est en aucun cas légitimé à enquêter sur une affaire vieille de seize ans. Chaque chapitre se suffit à lui-même, en une certaine manière: pas besoin de lire le suivant pour savoir de quoi il retourne; Agatha Christie renonce au procédé du "cliffhanger", consistant à relancer le suspens à la fin de chaque chapitre par une accroche, un coup de théâtre, etc. Dans "Azazel", par exemple, Boris Akounine fonctionnera de manière rigoureusement inverse, relançant l'intérêt dans la dernière phrase de ses chapitres. Chez Agatha Christie, seule l'envie de connaître le nom du coupable pousse le lecteur à avancer.

Les personnages du roman eux-mêmes semblent parfois un peu en carton: on ne sait pas forcément grand-chose de leur passé, ni de leur avenir, et seuls les éléments directement utiles à l'intrigue sont dévoilés. Dans "Cinq petits cochons", même Hercule Poirot est considéré comme bien connu. Depuis, des auteurs de tous niveaux sont parvenus à donner davantage de chair à leurs personnages: Marie-Christine Buffat en fait l'un des ressorts de "La Piqûre", Tess Gerritsen donne un passé à son enquêteur dans "L'Apprenti", etc., afin de susciter un attachement supplémentaire. Après tout, pour citer un exemple encore, à quoi sert, du point de vue de l'intrigue, de savoir que San-Antonio adore sa mère, et qu'il dévore sa blanquette de veau? Cela permet juste au lecteur de se sentir un peu plus proche de lui. Mais ça compte.

Pas évident, donc, de crier au génie en ce qui concerne ce roman d'Agatha Christie! Il fait passer un bon moment, mais si l'on veut vraiment être tenu en haleine, il existe sans doute, aujourd'hui, des écrivains qui parlent davantage au lecteur de l'an 2008.

Agatha Christie, Cinq petits cochons, div. éditions. 
Photo: la plume Montblanc "Agatha Christie".  

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commentaires

oggy 17/12/2008 18:20

Dieu que ce stylo a de la classe !!!

Daniel Fattore 17/12/2008 21:28


J'aime beaucoup les stylos MontBlanc également... c'est classe, en effet.


Muriel 11/12/2008 08:58

moi je suis archi fan d'Agatha Chrsitie, je passe toujours un bon moment à la lire et relire... les 5 petits cochons, oui un que j'aime beaucoup....
en tout cas l'article est très interessant, je découvre ce bog grâce à la communaauté suisse romande et je ne suis pas déçue... Muriel

Daniel Fattore 14/12/2008 15:25


Merci de votre visite! Il n'est pas exclu que je revienne un jour sur Agatha Christie et ses romans, si l'occasion s'en présente: je risque bien d'en relire un pour voir si mes impressions se
confirment. C'est en effet la première fois que la lecture d'un de ses romans me fait ça - peut-être un cas isolé.
A tout bientôt!


Cécile de Quoide9 10/12/2008 18:42

Un roman dont le titre comporte le mot "cochons" ne saurait être totalement mauvais... car, c'est bien connu, dans l'cochon, tout est bon !
Oups, désolée...
OK, je sors... =>

Daniel Fattore 10/12/2008 20:42


Non, restez!!! Merci de votre visite...


liliba 09/12/2008 11:18

J'ai lu tout Agatha Christie et j'avais adoré, mais j'étais en 4ème ou 2ème, j'avais donc 13 ou 14 ans... Pas relu une ligne depuis, mais votre observation est intéressante, j'en rouvrirai un bientôt pour voir si c'est moi -ou Madame Christie- qui a bien vieilli... Ou les deux !

Daniel Fattore 09/12/2008 22:55


J'ai moi-même commencé à 14/15 ans avec "Le Crime de l'Orient-Express", qui m'a fichu quelques sueurs froides, mais pas autant que "L'île aux trente cercueils" de Gaston Leroux, lu dans la même
période. J'ai eu ensuite une période Agatha Christie dans les années 1992/94, et la magie opérait - pour autant que les textes aient été traduits par Louis Postif, Le Houbie me laissant de marbre.
Enfin, j'ai lu "Le Meurtre de Roger Ackroyd" il y a un an ou deux, non sans délices. C'est la première fois que je suis un peu sceptique face à un texte d'Agatha Christie! Alors... si vous vous
voulez vous y remettre pour vérifier que le charme opére toujours, allez-y! Mais à vos risques et périls...


Fantasio 08/12/2008 10:02

Pour ma part je n'ai jamais accroché au style d'Agatha Christie. Ce n'est pas faute d'avoir essayé mais les sept ou huit romans que j'ai lu ne m'ont absolument pas convaincu. Le mot qui me vient à l'esprit est "ennui". Attention, je n'affirme pas que ces bouquins n'ont pas de valeur mais simplement qu'ils n'arrivent pas à me passionner. (C'est le moins que l'on puisse dire)
Je suis conscient de passer sans doute à côté de quelque chose quand je vois le succès, encore actuel, de ces romans mais je ne pense pas faire d'autres essais.

Daniel Fattore 08/12/2008 21:46


Pas de souci, ce sont des choses qui arrivent... même avec les auteurs les plus consensuels et les plus encensés. Mais c'est vrai que c'est la première fois qu'Agatha Christie me fait cet effet. Je
dois être tombé sur un mauvais millésime.


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