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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 22:00

"Madame découvre les petits copains de Monsieur en surfant sur Internet". Tel pourrait être le résumé, fort succinct, de "Camarades de classe", le dernier opus de Didier Daeninckx. Un auteur qui, malgré une plume alerte et une expérience certaine de l'écriture de romans qui semblent marcher, sonne faux sur ce coup-ci - telle est en tout cas mon impression.

 

Précisons ce qui se passe dans ce bref roman, construit en un seul chapitre bien monolithique s'étendant sur 167 pages. Nous avons donc un couple. Dominique, à savoir Madame, sexagénaire active dans la publicité, a pris l'habitude de consulter discrètement les courriels de son époux, scientifique responsable d'un patch anti-tabac que son épouse n'utilise même pas pour lutter contre son habitude de fumer. Elle découvre qu'un ancien camarade de classe de Monsieur (alias François) le prie de devenir le parrain de son fils, et lui indique un forum sur un site Internet de retrouvailles entre vieux camarades. Elle se fait passer pour lui et suit les débats sur le forum.

 

Un sujet magnifique, donc, sur les faux-semblants, le mensonge en couple, et surtout sur le jeu entre vie virtuelle et vie réelle. L'auteur sait y faire, son imagination fonctionne à plein, la construction de son affaire est pertinente, inattaquable même. Didier Daeninckx laisse ici libre cours à deux de ses dadas: la musique pop-rock et la politisation du débat, de préférence de gauche. Et manifestement, nous avons affaire à un auteur qui connaît son domaine.

 

Pourtant, certains éléments et travers font que l'on n'adhère pas à son récit - certains étant les mêmes que pour "Itinéraire d'un salaud ordinaire", commenté il y a quelque temps en ces pages.

 

Des personnages qui laissent indifférent

 

Commençons par les personnages. Un auteur tient, forcément, à ce que ses personnages ne laissent pas le lecteur indifférent - qu'ils soient sympathiques ou fassent office de repoussoir. Dans "Camarades de classe", l'auteur met en scène deux baby-boomers arrivés, exerçant tous deux des métiers enviables, et domiciliés à Paris. Leur comportement est celui des bourgeois bohêmes de l'ère Delanoë qui, à bien des égards, ont oublié leurs origines modestes. Laissons à l'auteur le mérite de leur avoir attribué avec précision tous les marqueurs qu'on prête à la classe moyenne aisée parisienne: restaurants chics, brunchs de luxe, cinéma d'art et d'essai, utilisation effrénée et très libertaire du Vélib, individualisme forcené (Madame n'appelle pas la police quand son voisin se fait fracturer sa Honda sous ses yeux, considérant que les policiers n'avaient qu'à être présents), utilisation d'Internet, métiers pas réellement productifs (surtout celui de Madame - on pense ici à Alain Soral qui, dans un débat télévisé particulièrement houleux, cherche à démontrer à une publiciste qu'elle ne produit que du vent), etc. Un couple qui a ses soucis: Monsieur, à une couple d'années de la retraite, risque de perdre son emploi et de devenir un préretraité. Soucis de riches... le mot est lâché: on n'a pas envie de s'acoquiner avec ces gens, dont le sort indiffère le lecteur.

 

J'ai évoqué les origines modestes de François et Dominique: ils sont issus d'un collège qui a organisé une visite d'usine afin que chaque élève ait une idée de ses perspectives - c'était en 1964. Génial: on s'attend à découvrir une classe d'école dont chaque élève se retrouve à l'usine, contremaître, chef d'unité, simple ouvrier, etc. Or, rien de tout cela sous la plume de l'auteur: chacun des participants à la visite a connu un destin exceptionnel, à sa manière et sans qu'on sache toujours trop par quels ressorts (en particulier pour le couple qui focalise l'attention): l'un est devenu SDF, l'autre rocker à New York, un autre artiste en vue, un autre encore détective privé, truand ou cadre du parti communiste, etc. A mon avis, c'est trop disparate et génial pour une poignée d'enfants de la banlieue rouge... mais peut-être suis-je pessimiste. De l'autre côté, l'auteur avait besoin de personnages à l'aise, situés du bon côté de la fracture numérique. Aurait-il pu créer un forum avec de simples ouvriers? Cruel dilemme d'auteur.

 

Les deux dadas de Didier Daeninckx

 

Deux dadas, ai-je dit. Le premier est le rock'n'roll. Didier Daeninckx parvient, aucun doute là-dessus, à retracer, en résumé, tout ce qui passait à la radio dans les années 1960. Il privilégie ici les interprètes les moins connus, créant un marigot peu net où son rocker new-yorkais de banlieue, s'il avait été réel, aurait très bien pu trouver place. Cela donne lieu à un name-dropping effréné d'illustres inconnus qui empêche le profane de comprendre tout ce que l'auteur veut dire. Cela, sans compter qu'il fait ressembler la France des années 1960 à une "une" de "Salut les Copains". Cela séduira les baby-boomers (de la génération de l'auteur) mais risque de rebuter les plus jeunes... et les plus âgés.

 

Le second est la politisation du débat, inévitable... Par touches, l'auteur parvient à recréer l'univers du parti communiste des années 1960, de manière moins jubilatoire qu'un Ivan Sigg dans "L'Annonce faite à Joseph", mais pas moins prégnante: on sent que cela tient au coeur de l'écrivain, et il n'y manque que Pif et son gadget. L'auteur aborde les thèmes de la perte d'emploi (difficile, en l'espèce, de croire que c'est une catastrophe, je l'ai dit), des visites d'usine, etc. Quelques allusions à l'antifranquisme et à l'Amérique du Sud tendent par ailleurs à glorifier les causes de gauche. Reste que ses deux personnages principaux relèvent d'une certaine gauche caviar, défenderesse de toutes les valeurs bourgeoises, mis à part le port de la cravate... et fort éloignée de la défense des sans-voix, si l'on excepte quelques piécettes versées aux mendiants. "Faites la charité, pas l'aumône", a-t-on envie de leur dire avec Raoul Follereau.

 

Un forum en demi-teinte

 

Forum il y a, donc. C'est sans doute l'une des excellentes trouvailles de ce récit, et l'un de ses tours de force formels. En effet, en intégrant les témoignages des élèves d'une classe et en les citant in extenso, l'auteur crée, dans un espace restreint, une quantité d'histoires qui sont autant d'ouvertures sur les réalités et visions d'une époque. Reste que les messages cités sont trop longs, et surtout trop "écrits", pour sonner vrai - ce qui nuit à leur crédibilité. Observateur habile, Didier Daeninckx parvient cependant sans peine à glisser un troll dans son forum, comme il en existe sur tout forum qui se respecte, avec la voix d'Armhur.

 

Alors? Tout cela se lit bien, parce que l'auteur sait écrire de manière fluide et accrocheuse. La magie n'a pas opéré sur moi, vous l'aurez compris. J'ai plutôt l'impression d'avoir affaire ici à un roman écrit par un baby-boomer pour des baby-boomers. Heureusement pour l'éditeur, ils sont encore assez nombreux...

 

Didier Daeninckx, Camarades de classe, Paris, Gallimard, 2008.

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commentaires

Valy-Christine 30/11/2008 08:18

Bonjour Daniel, je sais, je suis un peu hors sujet ici mais,je tiens à vous remercier pour le Benjamin Dolingher,drôle d'écrivain, une merveille, j'ai trouvé sur internet qq textes de lui, de vous aussi, "le sang froid" par exemple,
amitié et à bientôt, Valentina

Daniel Fattore 01/12/2008 19:36


Je vous en prie!
Avez-vous apprécié "Sang froid"? Merci de votre lecture! Il s'agit d'une des premières nouvelles que j'aie commises. Bien à vous!


Valy-Christine 29/11/2008 14:08

Bonjour, Daniel, oui, j'ai passé un bon moment à suivre les aventures du portemonnaie, drôle de chemin mais, je l'ai senti, je me suis attendue à cette chute...
à bientôt, V.

Daniel Fattore 29/11/2008 20:12



J'avais effectivement envie de créer un cheminement tortueux pour cet objet - permettant de créer un peu de barouf à Guéret, ville qu'on considère généralement comme plutôt tranquille. Merci de
votre lecture et de votre avis! Et à bientôt...



liliba 28/11/2008 13:48

N'étant pas une baby boomeuse... je passe mon tour !

Daniel Fattore 28/11/2008 21:18


Pas grave... ou alors attendez sa parution en poche. Mais je ne crois pas que ce livre me laissera un souvenir impérissable, malgré une bonne idée au départ.


valy-christine 27/11/2008 20:18

Daniel, OK, le lien est fait. Entre temps j'ai lu "le portrait de bar..."
amitié, V.

Daniel Fattore 28/11/2008 21:15


Merci beaucoup! Avez-vous passé un bon moment de lecture avec le "Portrait..."?


Bookomaton 26/11/2008 15:17

Je partage entièrement votre opinion au sujet de ce livre. Sauf que je n'ai même pas eu l'envie de le terminer ! Les échanges de messages, entre autres, m'ont semblé bien trop faux, artificiels, trop écrits. J'étais curieuse de voir comment un auteur comme Daeninckx allait traiter ce sujet... Son ton, ses personnages ne m'ont pas du tout convaincue !

Daniel Fattore 28/11/2008 21:12


... pas franchement convaincu non plus - mais il faut lui laisser un mérite: sa prose est accrocheuse, même si elle a quelque chose d'énervant à mon goût.


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