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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 22:16

IMG00302 par bkrwAinsi donc, le prix Goncourt est revenu à l'Afghan Atiq Rahimi, et le prix Renaudot au Guinéen Tierno Monénembo, pour des ouvrages qui, n'en doutons pas une seconde, les ont amplement mérités. Les noms des lauréats annoncent la couleur: les deux grands prix de novembre sont allés à des voix venues de loin, donc supposées originales. Il faudra que le lise ces messieurs (je vois circuler le nom énigmatique du roman de M. Rahimi depuis la fin de l'été!) afin de me faire une idée - une véritable bonne résolution d'automne, comme il y a des résolutions pour la nouvelle année.

Et c'est dans ce contexte que je tombe sur l'éditorial proposé en ce jour par la Tribune de Genève, sous la plume de Pascale Zimmermann. Il s'ouvre sur quelques questions que le milieu littéraire pourrait se poser à l'occasion, en particulier en ce qui concerne l'origine de la véritable richesse des lettres francophones: issue de France ou d'ailleurs? Les noms de Yasmina Khadra, Tahar Ben Jelloun, Amin Maalouf sont prononcés, et l'on imagine que l'éditorialiste en a mille autres en tête - à commencer, sans doute, par Jacques Chessex, prix Goncourt suisse. Venant de Genève, c'est de bonne guerre.

Je suis l'éditorialiste dans son raisonnement, mais me refuse à adhérer à ses conclusions, ou du moins au titre de l'éditorial, fortement réducteur: "Un Goncourt qui s'éloigne du parisianisme". Le dernier paragraphe du texte fait en effet référence au parisianisme de la production littéraire française, en lui prêtant comme trait de caractère principal "l'autofiction, l'écriture qui tourne sans se lasser autour du nombril de l'auteur" - peu intéressant le plus souvent.

Tout cela appelle quelques précisions, à deux niveaux, voire trois. Le premier concerne le choix des sujets. Utiliser sa propre personne comme objet littéraire est un choix qui a une longue tradition, y compris en Suisse (un domaine qui privilégiait l'introspection avant même qu'il en soit question à Saint-Germain-des-Prés, il n'est qu'à penser au journal d'Amiel). Nous sommes bien conscients que la vie d'un écrivain présente rarement un intérêt plus poussé que celle des lecteurs. L'intérêt réside plutôt dans la manière d'en parler - l'emballage, l'apparence, me diront certains; le "comment", me diront d'autres, et ils auront tous raison. Mais au fond, les tragédiens de l'époque classique ne faisaient-ils pas de même? Ils prenaient des sujets connus de tous (donc peu intéressants en soi) et les accommodaient à leur propre manière - il y a tant de "Phèdre", par exemple, toujours la même histoire, et jamais la même grâce au style, à la manière, seuls éléments qui comptent.

Le deuxième? Il me semble que le Prix Goncourt, justement, s'est régulièrement refusé à primer des ouvrages se limitant à une visite guidée du nombril de l'auteur - et je me souviens que François Nourrissier, ancien de la maison Goncourt, rappelait justement qu'un ouvrage introspectif n'était guère goncourable. Une brève réflexion permet de sortir des titres d'ouvrages primés qui, au contraire, regardent notre monde avec un regard réaliste. Ces dernières années ont été marquées par "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell; l'an passé, c'est une évocation de Francis Scott Fitzgerald, "Alabama Song" de Gilles Leroy, qui a emporté le morceau. Mentionnons en outre "Ronge Brésil" de Jean-Christophe Rufin, "Le Chasseur Zéro" de Pascale Roze, ou "La Bataille" de Patrick Rambaud, qui sont des romans de facture classique et solide, fondés sur l'histoire. A cette aune, François Weyergans, introspectif paraît-il, me paraît faire figure d'exception avec "Trois jours chez ma mère".

Enfin, troisième élément, ramener le parisianisme à l'introspection ombilicale me semble singulièrement réducteur. Certes, le lecteur peut admettre que celle-ci est l'un des ressorts principaux de la production littéraire germanopratine. Mais elle n'est de loin pas seule! Le roman historique, les récits de société façon Faïza Guène ou Stéphanie Janicot, les polars, les ouvrages expérimentaux, les textes écrits par ceux qui se veulent des "témoins de leur époque", les romans grand public même, ne manquent pas. A ce régime, j'ai plutôt envie de dire que Saint-Germain-des-Prés offre finalement tout ce dont un lecteur peut rêver, à sa manière, mais sans lacune.

L'éditorial est ici:
http://www.tdg.ch/actu/culture/goncourt-eloigne-parisianisme-2008-11-10
Article lié: http://www.tdg.ch/actu/culture/atiq-rahimi-goncourt-afghan-2008-11-10
Photo, source: Flickr - apparemment quelques petits plats de chez Drouant. Appétissant, non?

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Publié par Daniel Fattore - dans Littératures
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commentaires

liliba 18/11/2008 13:09

Je n'ai encore lu aucun des gagnants, mais je prends toujous mon temps, le livre doit venir à moi tranquillement, je serai plus ouverte à en apprécier le contenu.

Daniel Fattore 20/11/2008 22:30


Prendre son temps: c'est en effet une habitude précieuse. Je verrai si je sauterai sur le Goncourt (qu'on voit à présent partout, et qui a un titre intrigant). Il y a par ailleurs "Là où les tigres
sont chez eux" qui, dans la galerie des prix de l'automne 2008, m'a d'ores et déjà tapé dans l'oeil. Reste que vu le prix du volume, mieux vaut attendre sa publication en poche... ou le
demander au Père Noël.


Thaïs 13/11/2008 09:08

1) j'ai entendu l'autre jour en voiture Atiq Rahimi et j'avais noté son livre dès mon retour. Je ne connais pas les autres livres mais je suis ravie car j'avais eu le sentiment qu'il était quelqu'un d'intéressant et de bien.
2) pour moi le parisianisme c'était plutôt le fait de courir les diners mondains,d' être sur toutes les chaines de TV et de toutes les interviews, ce qui n'empêche pas de se regarder le nombril.

Daniel Fattore 17/11/2008 23:45


Ca n'empêche pas, en effet - mais je n'avais jamais vu le parisianisme sous son côté "dîners mondains", télévision, etc. - peut-être parce que cela n'a rien d'exclusif à Paris, même si tout cela
constitue une grosse caisse de résonance pour tout ce qui y passe, bouse ou révélation.

Il serait intéressant de chercher à définir précisément ce qu'est le parisianisme, ce qui fait l'essence de la littérature made in Saint-Germain-des-Prés. On pourrait avoir des approches fort
intéressantes...


Marco 12/11/2008 15:31

Billet très intéressant, Daniel. En fait, c'est drôle de voir que certains journalistes reprennent à l'infini la même formule qu'on entend depuis au moins 15 ans: "nombril...bla bla bla... narcissisme... bla bla bla... microcosme coupé du monde..." alors que, comme tu le rappelles, la grande "tendance" romanesque française de ces dernières années correspond à une ouverture accrue sur le reste du monde et les grands problèmes humains.
(seul micro-désaccord (il en faut bien): le roman de Pascale Roze, "Chasseur Zéro", ne me paraît pas aussi "solide" que les autres que tu cites _ à vrai dire, je l'avais trouvé très léger, la grande Histoire me paraissant juste un prétexte dans ce petit récit)

Daniel Fattore 17/11/2008 23:42


Merci de ta réponse détaillée! J'en ai personnellement un peu sec de tous ces journalistes qui proclament la mort du "système" après deux prix décernés à des auteurs non germanopratins. Or, ceux-ci
sont publiés par des éditeurs parisiens en vue, donc on reste dans le même trip. Celui-ci, en revanche, a su s'enrichir, comme tu le rappelles justement. Pour ne pas crever, il convient de
s'adapter... ce que le monde littéraire français et parisien a toujours su faire. C'est ce qui fait sa richesse.


Aliénor 12/11/2008 10:00

J'ai lu Syngué Sabour hier. C'est très fort. Dans un style exalté... et poétique aussi.

Daniel Fattore 17/11/2008 23:39


Ho-ho! Un premier avis positif... je pourrais retenir ce titre - énigmatique au demeurant, ce qui suffit à marquer les esprits.


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