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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 16:46

Philippe Néricault DestouchesIl y a un petit mouvement d'humeur que j'ai envie de commettre depuis un certain temps, au sujet de ce qu'a dit un jour un certain Philippe Néricault-Destouches: "La critique est aisée, mais l'art est difficile." Souvent, je me suis demandé si ce n'était pas, dans une certaine mesure, le contraire qui serait vrai - et quelques expériences réalisées dans le domaine m'ont donné à réfléchir.

On admettra volontiers qu'à l'époque de Destouches, l'artiste était coincé, dans son activité créatrice, par de nombreux impératifs liés à une censure omniprésente. Pour l'artiste, le fin du fin consistait régulièrement à trouver des chemins de traverse pour faire passer le message de manière non frontale, mais de manière à ce que le public comprenne... Cela, sans oublier, bien sûr, l'exercice d'un métier fortement codifié: au dix-huitième siècle, personne n'a encore fait exploser les formes les plus classiques, comme le feront plus tard les romantiques en prônant mélanges des genres et autres spécialités.

Mais aujourd'hui, certains artistes n'hésitent pas à revendiquer une liberté absolue. La poésie libérée (de quoi?) est trop souvent confondue avec un alignement quasi aphasique de mots sans rythme perceptible, ou de phrases avec renvois à la ligne aléatoires pour "figurer des vers". Lors d'un symposium organisé à Berne au sujet des limites du représentable il y a quelques années, une peintre locale se demandait pourquoi ce qui est permis à un médecin ne le serait pas à un artiste, et brandissait haut et fort sa liberté absolue, article 21 de la Constitution à l'appui,... oubliant fort opportunément que les libertés fondamentales peuvent être limitées à certaines conditions (art. 36). Il faut dire que le symposium avait pour origine une "installation" mettant en scène une mouette avec une tête de bébé humain... Jusqu'où peut-on aller? On peut aller partout, diront certains, sans hésiter.

Face à eux, le travail du critique n'est pas forcément évident. Certes, il est facile de torcher une critique assassine d'un film lorsqu'on sait que le réalisateur, surbooké à Hollywood, ne la lira jamais - quoique, vu le travail de fourmi que font les argus et les attachés de presse en épluchant les médias. Mais qu'en est-il du travail de proximité? Une proximité accentuée par le phénomène de l'Internet, qui permet à chacun d'accéder à tout, ou presque. En écrivant que telle ou telle oeuvre relève du génie ou de la bouse, le critique n'a rien dit. Dans le second cas, il blessera inutilement l'auteur de ladite bouse, ainsi que ceux qui ont su l'apprécier mieux que lui. Vue comme cela, la critique est facile... mais ce n'est pas de la critique. Destouches aura peut-être été victime d'un tel torchon assassin; si ce'st le cas, que l'auteur du torchon brûle en enfer!

Celle-ci doit adopter également un travail d'argumentation basé sur des faits que tout un chacun peut constater dans l'oeuvre - de nombreux vers boiteux dans un poème classique, par exemple, dénoteront un travail négligé. L'argumentation sera du reste d'autant plus bétonnée que le critique souhaite émettre des réserves. Rien ne sert, par ailleurs, d'attaquer frontalement une création déplaisante - si ce n'est à s'attirer des lettres de lecteurs haineuses, ce qui ne devrait pas être le but de l'exercice. Le critique n'a pas aimé tel ou tel concert donné par une société locale? Plutôt que d'aborder le caractère affligeant de la musique, il parlera des costumes. Les costumes sont communs? Il changera encore d'angle, parlant du cadre, du public, etc. Ou alors, il donnera un tour positif à ce qui, a priori, peut paraître négatif: plutôt que de parler, au sujet d'un concert, d'une "scie mille fois entendue", pourquoi ne pas évoquer "le choix de valeurs sûres et intemporelles"?

Cela sans compter, enfin, que le critique donne une visibilité, et non des moindres, à l'artiste - qui ajoutera toute critique favorable à son press book, et se mettra même à exiger des "critiques positives". Au rédacteur de faire son travail en conscience, en esquivant les pièges... au fond, la critique, c'est un art!

Illustration: Destouches/source: Wikipedia.
L'affaire dite du "bébé mouette" a été lancée par un blog (très) conservateur suisse, le Bureau audiovisuel francophone, qui a interrompu ses activités. Le symposium a été entièrement transcrit, ici: http://www.freiheitderkunst.ch/files/Ruan_podium_transcript%20.doc (en allemand)
Constitution suisse, pour ceux que cela amuse:
http://www.admin.ch/ch/f/rs/101/index.html

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Publié par Daniel Fattore - dans Air du temps
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commentaires

Blandine 04/10/2008 23:32

mon billet est très modeste, annonçant une lecture tout juste entamée...
Quant à porter l'artiste aux nues... je crois que cela est encore (trop) coutumier, non ?

Daniel Fattore 06/10/2008 20:27


On n'ose pas toujours l'interroger frontalement, en effet - et l'exercice est d'autant plus dur que l'artiste est une personne qui habite près de chez vous... et qui pourrait venir, par
exemple, vous casser la figure - ou vous casser tout court. Cela, sans oublier, pour qui écrit dans les journaux, les avalanches de lettres de lecteurs prenant la défense de l'artiste.  


Blandine 04/10/2008 23:17

Merci pour ce billet - en effet, la critique (telle que je l'entends, comme exercice argumenté) n'est pas si simple que l'on croit...
Tout dépend, du reste, de ce que l'on met derrière le terme. Philippe Néricault-Destouches devait peut-être parler de critiques frisant le pamphlet ou la diatribe... ?
C'est amusant, votre billet date du 21 et le mien du 25 (mais je viens de découvrir votre blog...)
http://blongre.hautetfort.com/archive/2008/09/24/de-la-critique.html
à bientôt

Daniel Fattore 04/10/2008 23:28


Ho-ho! Je vais aller lire votre billet illico! La vie a en effet de ces coïncidences...
De mon point de vue, on a beaucoup brocardé la critique, tout en portant l'artiste aux nues, sans trop y regarder, ni d'un côté, ni de l'autre. D'où un relatif ostracisme du métier de critique, et
l'impression que certains artistes en prennent à leur aise sous prétexte d'art.
Merci de votre visite!


liliba 24/09/2008 22:01

Pas facile de critiquer en étant objectif, et en mettant en exergue les points positifs autant que les points négatifs... Pas facile non plus d'être honnête toujours... J'ai eu une critique à faire d'un livre qu'on m'a offert et que je n'ai pas aimé, eh bien j'y ai passé un paquet d'heures à triturer mes phrases en tous sens pour dire ce que je pensais, car je voulais tout de même pouvoir donner un avis sincère, tout en enrobant de miel et vanille mes propos et tachant de faire ressortir ce qui me semblait le meilleur de l'ouvrage... Difficile mais passionnant exercice !

Daniel Fattore 24/09/2008 22:26


... d'autant plus difficile quand on est contraint d'y aller frontalement: quand on commente un livre, on ne va pas s'appesantir sur sa couverture afin d'éviter de parler du texte proprement
dit.

Quant à l'objectivité journalistique, c'est bien dans la critique qu'elle est la plus difficile: on travaille le plus souvent sur des impressions, sur des ressentis qui n'ont pas toujours un nom.
L'autre écueil serait de se contenter d'une simple paraphrase - qui gâche l'effet de découverte réservé par l'auteur,... qui raconte de toutes façons mieux que le commentateur.

Rien d'évident donc... en effet! Mais comme vuos le dites, c'est passionnant.


Isabelle Ménétrier 24/09/2008 13:24

Bonjour, j'ai lu votre billet avec intérêt car je "critique" des livres depuis quelques temps déjà, sur le net, à travers 2 blogs : Livres à découvrir et Livres à décrire ( http://lpsarvane.canalblog.com/archives/accueil/index.html). Comme il se trouve aussi que je sois écrivain, je sais combien la critique peut faire de mal quand elle est méchante gratuitement. Alors je n'ai qu'un mot d'ordre : ne pas "descendre" en flammes un livre et son auteur. Je peux dire que je n'aime pas, mais je précise bien que cela n'engage que moi, et je ne m'empresse pas de faire vingt lignes là-dessus. D'ailleurs la plupart du temps, quand je n'aime pas, je n'ai carrément pas envie d'en parler, ce qui m'arrange bien. Par contre, quand j'aime, alors là, je suis insatiable !!!

Daniel Fattore 24/09/2008 21:12


Bonjour, et merci de votre visite!
Il se trouve que j'ai dû passer une ou deux fois sur l'un ou l'autre de vos blogs; il faudra que j'en note les références afin d'être plus régulier.
Je préfère également évoquer mes enthousiasmes - encore que l'exercice inverse (parler de ses déceptions) a aussi ses attraits; mais il convient toujours de rester correct, et c'est ce que je
m'efforce de faire...
Quel genre de livres écrivez-vous?


D.K. 22/09/2008 22:11

Intéressant ce billet. A travers ma petite expérience de critique théâtrale pour le magazine Culturofil, je confirme que la critique n'est pas si aisée. Mais c'est ce qui en fait aussi l'intérêt pour qui veut se lancer : un défi intellectuel pour arriver à mettre à jour les mécanismes qui nous font dire "j'aime" ou "j'aime pas" après une représentation, et essayer de les mettre à distance pour an jauger la pertinence...

Daniel Fattore 23/09/2008 23:04


C'est un exercice peu évident - en effet, il y a un côté défi intellectuel à mettre des mots sur ses sensations, mais ce n'est pas désagréable. Attention: ça modifie la perception de tout ce qu'on
considère...


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