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10 septembre 2008 3 10 /09 /septembre /2008 20:54

Un peu d'Inde en France, un peu de France en Inde, un personnage sans racines aux ailes coupées qui pourrait être l'auteur: tel est en quelques mots le propos de "Fenêtre sur l'abîme", premier roman en français de l'Indienne Sumana Sinha, après plusieurs oeuvres en bengali. Le passage à la langue de Molière est pour elle une réussite, disons-le d'emblée, traversée toutefois par un élégant paradoxe: très travaillée, la langue de l'auteur aborde les traits du discours oral, se corrigeant et se construisant, parfois par tâtonnements et épanorthoses.

L'auteur livre plusieurs clés pour entrer dans son ouvrage. La première est naturellement celle d'une sorte d'éducation sentimentale: Madhuban, personnage principal à travers lequel le lecteur est invité à vivre le récit, fréquente un diplomate français alors qu'elle vit en Inde; cela lui vaut la mise au ban de sa famille. Désireuse de ne plus rester en Inde, elle se rend à Paris - après avoir rompu avec le diplomate. Elle passe ensuite dans les bras d'Antoine, son professeur, qu'elle épouse, et de David, son amant. Un amant qu'elle attend longtemps, à la manière de Godot - une attente que la narratrice sait susciter chez le lecteur également, en évoquant l'homme qui la viole et l'aime au tout premier chapitre.

Et l'amour, dit-on, se vit à Paris. Un Paris de carte postale que Sumana Sinha livre avec force noms de lieux et de personnages; la destinée de son personnage permet de redécouvrir, avec un oeil neuf, un Paris parfois négligé par les auteurs les plus parisiens. A la manière d'un touriste, Madhuban découvre essentiellement l'enveloppe des choses, à l'image du pavillon suédois de la Cité universitaire (avec un côté boîte de Legos, pour qui la connaît); la cité universitaire de Paris permet de créer un trait d'union supplémentaire entre la France et l'Inde, avec un détour par la Suisse: artisan de Chandigarh, Le Corbusier a également construit le pavillon suisse de ce site - il est du reste mentionné par l'auteur. La narratric ebalade son lectorat sur Saint-Germain-des-Prés, ce lieu si accueillant aux touristes, et fort fermé, dit-on, aux aspirants écrivains. 

Madhuban peine justement à y faire son trou, à s'y intégrer. Eternelle touriste, elle fera quelques faux pas dans le milieu germanopratin, mais aussi face à la classe d'élèves "sensibles" auxquels elle enseigne l'anglais. Toujours, elle se trouve en butte aux questions embarrassantes des Parisiens, toujours à la recherche du "mouton noir" - une image qui revient souvent.

Face aux belles images de la ville Lumière, l'auteur joue également avec les images qui peuvent naître de l'érotisme, avec une habileté qui fait régulièrement naître la poésie dans ces pages. Un goût des images que la narratrice avoue sans fausse pudeur, et partage avec le diplomate: "La source pure: j'ai mis mon icône dans ton temple vierge", lui écrit-il un jour. Par ailleurs, impossible donc, pour Madhuban, de trouver "la boîte qui lui convient", entre les boîtes de nuit, son logement de la cité universitaire ou les "boîtes d'allumettes" que sont les barres d'immeubles des banlieues. Et impossible pour elle d'entrer dans "les boîtes" qu'on cherche à lui imposer, dans la société très normée de l'Inde ou dans celle, non moins codifiée, de Paris.

Le résultat constitue le destin d'un personnage perdu entre deux lieux, "comme dans la zone de transit d'un aéroport", qui finira par basculer dans la folie après avoir connu l'amour le plus fort, mais aussi le plus déchirant, avec le fameux David.

Sumana Sinha, Fenêtre sur l'abîme, Paris, La Différence, 2008.
Le blog de l'auteur: http://nuage-9.com/

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commentaires

liliba 24/09/2008 21:33

Epanorthose ??? quoi qu'est-ce donc ?

Mis à part ce mot nouveau inconnu (on dirait presque une insulte "espèce d'épanorthose !" ou bien une maladie rare mais grâve "je n'en n'ai plus pour longtemps, je suis atteind d'épanorthose sulfureuse"), le livre me tente bien !

Daniel Fattore 24/09/2008 21:44


Ca sonne un peu "capitaine Haddock", en effet! L'épanorthose consiste, dans un texte écrit, à donner l'impression qu'on rectifie sa pensée, ou plutôt non: qu'on se corrige - oups, je viens
justement d'en commettre une! :-)


Thaïs 12/09/2008 13:42

Je le note assez inspirant me semble-t-il...

Daniel Fattore 16/09/2008 22:19


C'est peu de le dire! C'est très bien écrit, ce qui ne gâche rien... et c'est une vision neuve sur certaines choses, par exemple sur un Paris qu'on ne voit plus à force de trop le regarder: Sumana
Sinha n'hésite pas à montrer les lieux qu'elle visite, à en donner les noms. Tout cela fait que finalement, Paris est un des personnages de son roman, au même titre que les humains.


Teckel Enragé 11/09/2008 16:54

vous devriez lire San Antonio, c'est plein de poésie.

Daniel Fattore 11/09/2008 20:39


Si vous croyez que je vous ai attendu... ;-)


Jerome 11/09/2008 10:30

Je voulais justement parler d'elle et de son livre ! Tu l'as fait, c'est très bien...

Daniel Fattore 11/09/2008 20:40


Merci! Je me réjouis de lire ton papier sur le même sujet.


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