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28 août 2008 4 28 /08 /août /2008 20:16

Je viens de terminer avec délices l'ouvrage de Jean Amila (Jean Merckert), "Jusqu'à plus soif". Un réel bonheur qui se dévore, autant le savoir tout de suite, et une perle de roman noir daté de 1960, où l'on croirait, à chaque page, voir apparaître la gueule magistrale d'un Jean Gabin. Ou le fumet délicat d'un bon calvados...

Le roman de Jean Amila pose en effet, pour faire simple, trois camps: celui des policiers, celui des contrebandiers et celui de l'anti-alcoolisme. On peut, on doit même y ajouter un quatrième camp, celui des villageois. Les villageois? L'auteur situe son histoire dans la Normandie des années 1950/60, et prête à ses personnages l'habitude généralisée de boire, de boire et de boire encore. Une manie qui n'épargne personne, pas même les fillettes de l'école, pas même le curé.

Face à cela, Marie-Anne, la nouvelle maîtresse d'école, fait bien pâle figure, en dépit de sa détermination. De nos jours, qu'une institutrice punisse quiconque est mineur et picole - ou, au moins, s'en inquiète fortement - c'est assez normal; là, en revanche, c'est l'abstinence qui est louche, et l'alcoolisme qui est la norme. L'une des lectures de ce récit peut donc être guidée par le biais de ce personnage qui lutte, seul (même sa directrice est acquise aux bienfaits de l'alcool de pomme), contre une mauvaise habitude. Baccalauréat et grands principes contre tradition et alcoolisme, en quelque sorte.

L'autre biais, naturellement, est celui du roman noir. Là, l'auteur s'amuse à camper une belle galerie de portraits d'une fine équipe qui joue aux gendarmes et aux voleurs. Cela lui permet de camper l'une des premières grandes scènes de son roman, celui de la course-poursuite entre la voiture des contrebandiers et celle des policiers à travers un verger de pommiers où paissent les vaches, en pleine nuit, avec plongeon des policiers dans la mare toute proche - ce qu'on appelle "un bain de pieds" qui revient périodiquement au fil du récit, comme un gimmick à l'encontre de l'agent Augereau. Sachant qu'Augereau, justement, est le cousin de Marie-Anne et que celle-ci va flirter avec Pierrot (voir ci-dessous), quelques chassés-croisés sympathiques sont à attendre - l'auteur aurait même pu jouer davantage là-dessus.

Le héros de l'équipe de contrebandiers s'appelle Pierrot, jeune, ambitieux, mais aussi "cul-terreux", pour reprendre le langage fleuri de l'auteur. Le coup de la voiture de policiers dans la mare fait partie de sa pratique quotidienne - le fait d'un jeune coq local, ce qu'il est finalement. Mais le hasard va l'amener à Paris, où il peine à trouver ses marques et finit par se faire blouser par des gangsters matois, alors qu'il a cherché à jouer au plus fin avec eux en les doublant. Peut-on y voir un avertissement contre ceux qui recherchent la gloire dans la grande ville? C'est une piste. Mais au terme du récit, Pierrot trouvera son bonheur dans son village normand. Mieux vaut être roi chez soi que prince chez les autres...

Au-dessus de lui, deux gangs qui finissent par se tirer dans les pattes: celui de Bardin, tenant de la vieille tradition, tient boutique dans un restaurant normand. Son but? Supprimer les intermédiaires à son profit, ou les maintenir afin de garantir un métier de tradition. Et précisément, la bande à Rousseau (les Parisiens) recherche exactement la même chose - mais c'est le versant moderne de la question: supprimer les intermédiaires pour faire face à la demande et maximiser le profit. Leur querelle, du reste résumée en fin de roman (elle trouvera son reflet dans la succession de l'abbé), va faire intervenir tout le monde, en un imbroglio final des plus magistraux, où même les villageois protègent un métier qui, pour illégal qu'il soit, fait vivre toute une région.

Anti-alcoolique ou moralisateur, Jean Amila? On pourrait s'y attendre, d'autant plus que dès le début, il met en scène une jeune femme qui, ivre et enceinte, choisit de se donner la mort par noyade. Cela flaire le drame social... mais l'auteur évite l'écueil du larmoyant en laissant au lecteur le choix de prendre parti pour les villageois, qui vivent de l'alcool. Il leur lance même un clin d'oeil bienveillant: dans son histoire, de quoi le curé est-il mort? D'avoir arrêté de boire, finalement...

Jean Amila, Jusqu'à plus soif, Paris, Gallimard, 1962/Folio Policier, 2005.

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commentaires

Fantasio 14/10/2008 07:43

Et voila, j'ai terminé ce savoureux petit bouquin et je viens d'en faire un petit billet sur mon blog.
Merci de me l'avoir fait connaître.

Daniel Fattore 14/10/2008 22:48


... quant à moi, il me reste un peu de calva... J'ai lu ton intéressant billet; gageons qu'il attirera quelques lecteurs. Si l'auteur produit des textes du même tonneau (!) que "Jusqu'à plus soif",
je crois que je vais m'intéresser à lui de manière soutenue... et sans délai!


Pierre 31/08/2008 10:48

Parle-t-on de Modération dans ce bouquin ? Le vin est bon lorsqu'il est bu avec Modération. Mais on ne me l'a jamais présentée...

Daniel Fattore 31/08/2008 12:59


Modération? Non, ce bouquin ne met pas en scène le personnage de Modération... Il faudra la chercher dans d'autres placards! Et je ne la connais guère non plus.


Groniqueur 30/08/2008 13:29

Ben oui, des alcooliques non anonymes, ... il y en a !

Daniel Fattore 31/08/2008 12:57


Eh oui! Il y en a même qui en font leur fonds de commerce, avec un certain succès... merci de votre passage!


Fantasio 28/08/2008 22:49

J'ai découvert Jean Meckert il y a peu (avec "Les coups" et j'ai beaucoup aimé.
Ce livre a l'air bien réjouissant et c'est encore les vacances pour quelques jours. Alors boum, je viens de le commander !
:)

Daniel Fattore 31/08/2008 12:54


"Jusqu'à plus soif" est effectivement très, très divertissant. Et il se dévore! Alors, je ne peux que vous souhaiter une excellente lecture, et beaucoup de plaisir!


Teckel Enragé 28/08/2008 22:31

C'est ironique, j'aime l'ironie. Mourir d'arréter de boire. Fallait y penser.

Daniel Fattore 31/08/2008 12:51


... C'est un peu ce qui est arrivé à Serge Gainsbourg, non? ;-)


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