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26 août 2008 2 26 /08 /août /2008 21:02

Quoi de plus déconcertant que le début du "Rapport de Brodeck" de Philippe Claudel? Il n'est pas évident de prendre pied dans cet ample roman décliné avec la lenteur d'un fleuve, dont les premières pages peuvent paraître fort "abstraites" - les dernières aussi, du reste, à leur manière - ou plutôt à la manière de leur auteur. Il faut un peu de temps pour comprendre qu'en réalité, Brodeck ne va pas rédiger un rapport, mais deux. Ca tombe bien, parce qu'il a deux histoires à raconter: la sienne et celle de l'Anderer, ou plutôt celle de son village.

Deux histoires antinomiques à plus d'un titre, disons-le. La sienne, c'est celle d'un homme qui passe malgré lui un séjour dans des camps de concentration qui pourraient bien être ceux des nazis. Entre Adolf (Hitler?), chef des envahisseurs du village, et Göbbler (Goebbels?), veule collabo, on peut courir sur la piste de cette image; l'auteur ne ferme pas la porte. Mais du fait des témoignages dont nous disposons sur ce sombre épisode, c'est une histoire connue, donc peu intéressante, en l'espèce, en regard de l'autre. Le destin de l'Anderer, en effet, retient davantage l'attention parce qu'on n'en connaît pas d'emblée les tenants et aboutissants: qui est l'Anderer, ce bonhomme tout rond venu de nulle part? Quel est son profil? Son nom? L'auteur ne concède les réponses qu'au compte-gouttes, se garantissant ainsi l'attention du lecteur... et offrant à son roman son véritable intérêt, sa véritable arme pour accrocher le lecteur.

Mais l'une n'est-elle pas la version en creux de l'autre, pour ne pas dire "la même histoire"? Brodeck a été évincé de son village par les locaux, sous la pression de l'envahisseur, des "Fratergekeime", qui usent de la métaphore faussement aimable du papillon "Rex Flammae", qi tolère l'étranger dans ses groupes tant que tout va bien mais l'écarte en cas de danger, pour arriver à leurs fins. Ces mêmes villageois trouvent justement le moyen d'éjecter l'Anderer, dans une manière non moins horrible, construite sur peu de chose et, en particulier, sur rien de concret: pas de danger, juste une illusion sur laquelle je reviendrai. Rien de plus, en tout cas, que ce qui fonde certains sentiments xénophobes à notre époque.

Une telle approche rend les villageois pires encore que leurs anciens maîtres, l'arrivée de l'Anderer étant postérieure à la guerre et à l'occupation. Mais le lecteur un peu curieux ne saurait se contenter de ne voir ici qu'une dénonciation de la xénophobie actuelle, réelle ou supposée. Trop convenu à notre époque!

Qui est cet Anderer, alors? L'auteur entretient le mystère tout au long des plus de 400 pages de son roman, pour ainsi dire. Jusqu'au bout, nous ne saurons même pas le nom de l'Anderer. Plus qu'un étranger, je préfère y voir (en dépit de son surnom explicite) un portrait de l'artiste en révélateur des plus sombres secrets d'un groupe social. Récapitulons: l'Anderer est donc un artiste, ce que le lecteur découvre peu à peu au fil des pages, puisque l'auteur le montre en train de croquer, d'ébaucher, de crayonner. Le résultat de ses travaux fait l'objet d'une improbable exposition à l'auberge municipale, qui constitue un paroxysme de ce roman. Paroxysme? C'est là que l'on trouve l'une des clés importantes de ce roman: selon l'instituteur Diomède, les tableaux de l'artiste ne "sont pas vraiment fidèles, mais très vrais." Tout cela, c'est pour le lecteur la description exacte d'un roman qui cherche et exploite une métaphore de l'indicible nazi sans jamais nommer celui-ci; mais, pour des personnages habitués au secret et peu causants, c'est surtout l'ouverture de la boîte de Pandore. Une ouverture qui ne repose que sur des subjectivités, des illusions donc, une ouverture dans laquelle l'alcool joue en plus le rôle de catalyseur. Ce faisant, Philippe Claudel recrée la figure classique de l'artiste raté, ou plutôt de l'artiste maudit, mais avec le sourire.

S'ensuivent les mises à mort, d'abord symbolique (destruction des oeuvres d'art de l'Anderer), puis physique (les animaux de l'artiste, puis l'artiste lui-même). Quant au rapport, Brodeck l'a rédigé, paradoxalement, afin que personne ne sache rien de ce qui s'est passé, de l'Ereigniës, etc. "Je sais que raconter est un remède sûr", dit quelqu'un (p. 318). Peu importe, à ce régime, que le fruit de raconter finisse au feu afin que personne n'en sache rien. "Raconter"? L'auteur, lui, choisit de prêter la voix à tous ses personnages, chacun amenant sa pièce au puzzle, petite ou grande, Brodeck se contentant de jouer le rôle de réceptacle de mille secrets, de confesseur laïque. Un peu à l'instar du curé Peiper, son pendant religieux, mais qui, lui, a déjà baissé les bras et noie son renoncement dans l'alcool tout en incarnant, à lui seul, la métaphore du secret - secret inviolable s'il en est puisqu'il s'agit de celui de la confession.

Appréciable, alors? Pas forcément le roman le plus facile qui soit, mais certainement pas le moins riche. Le lecteur devra s'attendre, pour arriver au bout de son périple, à franchir l'escarpement d'un jeu dialectal pseudo-germanique un peu lourd (il oblige l'auteur à traduire) et à reconstruire, petit à petit, le puzzle de tout un peuple d'âmes grises. Ce qui n'est pas forcément désagréable.

Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck, Paris. Stock, 2007.

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commentaires

ckankonvaou 05/07/2009 12:56

Je viens de jeter un cil sur ce com', j'aime beaucoup la façon dont il est rendu compte de cet ouvrage.
Je viens de lire et faire part de mon avis (téôyasmin) j'ai beaucoup apprécié ce livre.

Daniel Fattore 05/07/2009 23:05



Merci de votre visite et de votre lecture attentive! Je m'en vais visiter votre blog à mon tour. Et effectivement, on a affaire ici à un grand livre.



Crapouillaud 10/03/2009 16:15

J'ai adoré "La petite fille de M.Linh", mais celui-ci ne me tente pas trop... J'ai effectivement peur de me perdre dans le croisement de ces deux rapports et de ne pas profiter à sa juste valeur de l'écriture tendre de Claudel.

Daniel Fattore 10/03/2009 21:24


Son sujet n'est par ailleurs pas facile; sur ma pile, j'ai encore les "Petites mécaniques", dont j'attends beaucoup.


sylvie 16/02/2009 11:58

J'ai beaucoup aimé ce roman de Claudel, et le portrait de cet Anderer, même si ma lecture était plutôt tendue vers Brodeck, son travail d'écriture, et les liens entre les deux cahiers.
Votre analyse nous offre un éclairage très intéressant.

Daniel Fattore 16/02/2009 20:24


Merci! Philippe Claudel a signé là un roman peu évident, mais d'une indéniable richesse. A garder à l'oeil, donc! Mais là, c'était mon premier livre de lui; je verrai si d'autres lectures
confirment mon impression.


Orchidee 27/10/2008 07:48

Moi j'ai bien aimé ce livre... qui effectivement montre bien la noirceur de l'homme (des hommes)... c'était mon premier claudel.

Daniel Fattore 27/10/2008 21:45



Pas détesté non plus - et ce fut mon premier également. En tout cas, c'est suffisamment bien pour donner envie d'en découvrir davantage. Merci de votre visite!



calepin 13/10/2008 14:08

Je lis votre billet tardivement, n'ayant pas voulu être influencé pour la rédaction du mien, que je viens de boucler...(http://romansetlectures.canalblog.com/archives/2008/10/13/10921431.html)
Je vous y cite : j'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir réduit votre joli billet à votre seule remarque sur les "pseudo-dialectes germaniques"... ;)

Daniel Fattore 13/10/2008 21:26


Merci de votre message et de votre coup de publicité! Je vous ai lu avec grand intérêt - votre approche est intéressante: quand on met en perspective la souffrance des victimes de tel ou tel
génocide et le plaisir de lire Philippe Claudel, on a une certaine impression de perversion... Pas de souci quant à la réduction de mon article à un élément - au contraire, merci du coup de
publicité!


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