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23 août 2008 6 23 /08 /août /2008 21:29

Fond des fonds de tiroir aujourd'hui, puisque je vous livre la toute première  nouvelle de la série que je poursuis aujourd'hui. Elle avait été écrite pour un concours organisé à Saint-Etienne, à partir d'une phrase de départ imposée. Si elle n'a pas connu grâce aux yeux du jury, elle a connu une seconde existence sous forme de court métrage, tourné par des étudiants en cinéma. Bonne lecture. 

Sang froid

- J'ai failli perdre mon sang-froid, me raconta un jour mon vieil oncle Giovanni.
- Raconte, le priai-je.
- Alors voilà. J'étais autour d'une table avec trois amis, Vittorio, Amedeo et Anacleto. Poker. De la thune en jeu. J'étais assis dos à la fenêtre, Vittorio en face ce moi, Amedeo à ma gauche, Anacleto à droite. On fumait des cigares, on se regardait comme si on était un club de macchabées. Pas un geste, pas un œil qui bouge. Mais moi, j'étais à sec, plus l'ombre d'un kopek en cave. En face, les copains voyaient bien mon désarroi. Mon sang-froid foutait le camp. Oh, il ne valait plus grand-chose !
- Et alors ?
- Alors je l'ai joué, si misérable qu'il ait été.
- Comment as-tu fait ?
- Tout simplement. Je leur ai dit : OK les gars, la mise, cette fois, ce sera le sang-froid. Si je perds, je pète un câble. Les copains n'ont même pas tiqué : ça ne se compte pas en jetons, mais au fond où est le problème, alors que certains jouent même des fringues ? Let's go, comme ils disent dans le pays du poker.
- Et la partie, comment s'est-elle passée ?
- A moi de donner. Je m'allume un nouveau panatella, puis passe à chacun de nous cinq cartes d'un paquet nouvellement ouvert, une à une. Tac, tac. Comme une réponse au tic-tac de la pendule neuchâteloise, accrochée au fond du fumoir. Tous regardent mes mains, mon visage. Après tout, une mise comme la mienne, ça attire l'attention, non ? A moi de ne pas me laisser déconcentrer. Mon sang-froid est là. Après avoir fini de servir tout le monde, j'ai observé discrètement mon voisin Amedeo. Sans un chouïa d'attention, personne n'aurait dit qu'il a cillé d'une manière ou d'une autre. Il semble impassible, comme toujours. Et la fumée des cigares crée autour de lui un brouillard artificiel qui l'avantage. Mais en le regardant bien... ça m'a suffi pour remarquer que lui aussi allait déposer son sang-froid, et qu'ensuite, il serait vulnérable. Faut dire que je savais où il me fallait regarder. Il avait un vieux tic, qu'il arrivait normalement à maîtriser quand il jouait aux cartes. Mais là, ça revenait : toutes les quelques secondes, il fronçait son nez et reniflait, snouarf ! Comme s'il était enrhumé. Manifestement, je l'avais surpris en proposant une mise comme celle que j'avais faite. Ça l'a rendu nerveux
« Amedeo annonce qu'il suit. Mais ça, je savais qu'il allait le faire. Vittorio aussi : ce n'est pas un dégonflé, lui ! Pour sûr, qu'il allait suivre ! Mais il y a autre chose : je l'avais vu tiquer lui aussi quand j'ai annoncé ma mise. Oh, ça n'a pas pris longtemps, une fraction de seconde peut-être. Ah, l'inconvénient d'être en face d'un observateur...
« Quant à Anacleto, il pose aussi son sang-froid sur la table, avec un certain sourire. Vlan ! Théâtral. Trop, peut-être. Perdu avant même d'avoir misé ? Lui aussi, je vais l'avoir à l'œil. Concentration, respiration... je tire tranquillement sur mon panatella. Puis, à mon tour, je présente mon sang-froid.
« Avant le tour de table, j'avais jeté un coup d'œil à mon jeu. Ça m'a permis de constater que finalement, tout ne va pas si mal. A croire que la poisse s'est lassée de moi et a jeté son dévolu sur quelqu'un autre à table : d'emblée, j'ai une paire. Des valets. C'est un bon début. Le reste ? Peu de choses : un deux, un trois, un huit. Je choisis de remplacer toutes ces feuilles, d'un coup dans la pioche. Puis j'observe mon jeu, sans même trier mes cartes : les potes pourraient flairer quelque bonne combinaison et mal réagir. Y'aurait de quoi : j'ai trouvé dans la pioche de petits brimborions qui se sont avérés intéressants : un valet, un sept et un deux. Brelan pour moi... Je tente de ne rien montrer de mon émotion face à un jeu devenu plus qu'acceptable. Et je relance en posant dix dollars sur la table.
« Amedeo semble s'en étonner : sans doute croyait-il à un quitte ou double. Il me regarde, interrogateur, tout en retroussant son nez et en reniflant. T'as perdu, mec ! Je lui dis : « On continue, l'ami, et sans limite encore ! » Les yeux d'Amedeo semblent me dire : « Non, Giovanni, j'ai pas perdu ! Je vais te faire la peau, avec tes mises à la graisse d'ours » Et il relance, vingt dollars, hop ! Pour Vittorio et pour Anacleto, tout était clair. Ils suivent pour la fin du tour, histoire de faire monter la sauce... Quant à moi, sûr de mon coup, je relance à cent dollars. Tiens, chope, Amedeo ! Lui annonce directement cent cinquante. Vittorio se couche. Son visage exprime la prudence. Il semble avoir pigé que ce n'est pas facile de m'avoir en face de lui. Anacleto l'imite : pas de risque quand l'ami Giovanni mise gros. A mon avis, il doit se demander pourquoi j'ai l'air si sûr de moi tout d'un coup.
« Mais Amedeo, lui, semble ne rien voir. Paf, il relance. On est à 200 dollars, déjà... La sueur perle à son front, il veut à tout prix gagner le duel. Au bluff ? Après neuf tours fatidiques, on arrive à mille dollars. Mille, mec ! Pour miser comme ça, il ne faut avoir peur de rien. Ou faire semblant, bluffer tel l'ours ? Son visage le trahit. Derrière ses lèvres, je devine ses dents qui se serrent. Ses doigts tremblent, il retrousse son nez sans arrêt maintenant... Là, à la fin des fins, on abat nos jeux. Et la minute de vérité arrive... Brelan de deux chez lui ! Il espérait me faire peur avec ça. Mais quand il voit ce que je lui sors, alors il tombe le masque. Fini, son sang-froid ! Il me jette ses mille balles à la figure, en me disant : « Prends tout ce que tu veux, espèce de rat ! Tu m'as bien eu ! » Puis il met les bouts, en claquant la porte du fumoir. Vlan !
- Et après, qu'est-ce que tu as fait ?
- Après ? Nous étions encore trois, c'est suffisant pour jouer aux cartes ! Alors, on a fait monter une bouteille de valpo', et on a ressorti les quarante cartes de notre bon vieux jeu de scopa, pour jouer sans argent, comme au pays, il y a soixante ans de ça...

Mars 2005


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Publié par Daniel Fattore - dans Textes originaux
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commentaires

Hussard 82 26/08/2008 09:35

lue, votre nouvelle ! courte et palpitante comme j'aime. le côté nouvelle à propos d'une partie de cartes m'a tout de suite fait penser à "Le dessous de cartes d'une partie de whist" de Barbey. mais là... on avait le côté nerveux rital en plus...
à noter que le format "express" de la nouvelle courte me plait également.
bien à vous

Daniel Fattore 26/08/2008 21:52


Merci de votre lecture attentive! Il faudra que je lise le texte de Barbey d'Aurevilly - je dois avouer qu'il fait partie, actuellement, des auteurs dont je n'ai rien lu. Quant au côté nerveux
rital, ça doit venir d'un léger excès de Lavazza... La brièveté n'est pas non plus pour me déplaire, à force d'écrire des nouvelles.
Bien à vous!


Sal_MIn 26/08/2008 08:59

Bravo pour cette nouvelle! Joli retournement de situation!

Daniel Fattore 26/08/2008 21:51


Merci! Je me suis pas mal amusé à suivre le fil de mon idée dans cette histoire.


Marie-Catherine 25/08/2008 18:44

Joli suspense !

Daniel Fattore 26/08/2008 21:50


Heureux d'avoir pu te tenir en haleine!


Morena 25/08/2008 08:02

Vu comme cela commençait, je m'attendait à un meurtre, au moins ! Et puis non, jolie pirouette à la fin !

Daniel Fattore 26/08/2008 21:50


Merci! Y'a pas que les morts dans la vie... ;-)


CARAMBAOLE 24/08/2008 10:16

ton billet ma bien fait sourire,bon dimanche

Daniel Fattore 24/08/2008 15:51


Merci de ton attentive lecture... et bon dimanche à toi! Je suis heureux d'avoir pu te faire sourire.


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