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17 août 2008 7 17 /08 /août /2008 21:13

... suite et fin de l'épisode d'hier.

GenerationsMais le cœur d'André, lui, n'y est plus. A l'occasion d'un des rares retours de son mari au pays, Eve finit par claquer la porte de l'appartement qui a vu fleurir leur amour, qui a entendu les premiers gazouillis de celui qui est devenu André II, futur avocat au barreau du département. Quelques noms d'oiseaux sont échangés. Un juge de province tranche sentencieusement le litige, et André se retrouve libre à nouveau. Mais dans sa tête, dans son cœur, tout s'est tu. L'hiver de la cinquantaine le frappe.
Mais qu'est-ce que la cinquantaine ? L'amorce d'un déclin ? André s'aperçoit qu'il est certes trop tard pour découvrir le goût de réaliser de grandes choses, mais qu'il est temps pour lui de se familiariser avec les goûteux plaisirs qu'une existence de consommateur béat peut lui apporter. Tout commence lorsqu'un jour, peu après le soixantième anniversaire d'André, un ami vient le trouver avec une vénérable bouteille de Bordeaux. Plutôt familier du thé glacé jusqu'à présent, ne serait-ce qu'en raison de son passage à Philadelphie, André connaît une révélation, celle du bonheur des choses qui se dégustent. La nouvelle orientation de sa vie va donc flatter avant tout son palais. Un Bordeaux partagé avec un ami, ce sont des notes boisées et rustiques, avec un je-ne-sais-quoi qui vient des sous-bois et appelle la chasse. La chasse ? Justement, son cher ami lui propose de partager avec lui un repas de venaison. Les cuisseaux succèdent aux selles de chevreuil, aux râbles de lièvre et aux garnitures flatteuses : confiture, poire, marrons, champignons. André est décidé à mordre la vie à pleines dents, à en savourer un automne qui l'a tout d'abord inquiété. Pour lui permettre de réaliser ce dessein, la retraite tombe à point nommé.
Il va jusqu'à s'amouracher de Chelsea, une ravissante jouvencelle américaine, fille dévergondée et sans scrupule de quelque diplomate. Du bout de ses lèvres gourmandes, il suce avec bonheur sa transpiration aux arômes délicatement salés, allant jusqu'à boire, avide, les capiteuses humeurs de son sexe. L'ensorcelante créature se repaie en mangeant avec appétit une part non négligeable de ses millions, avant de s'attaquer à sa santé... Car c'est en passant avec elle la nuit de ses quatre-vingts ans qu'André, pourtant une force de la nature, subit son premier infarctus.
André a suffisamment de nez pour reconnaître qu'il est temps de mettre un frein à l'épicurisme vorace qui l'a accompagné pendant vingt ans. Il congédie aimablement Chelsea afin de se consacrer, dans la sérénité retrouvée, à son ultime raison de vivre : la mort, desséchement de toute chose et de tout être. Aiguisé par les dégustations, son flair lui permet de connaître jusqu'aux plus subtils secrets de cette dernière amante aux relents douceâtres. André la sent aller et venir dans la petite bourgade où il a choisi de finir ses jours. Pour lui, elle est devenue comme une voisine de palier qu'il reconnaît jusque dans l'odeur de l'encre du journal dont il lit chaque matin la rubrique nécrologique. A chaque fois, c'est comme si elle lui rappelait, douce mais insistante, que le moment viendra. Mais la camarde doit encore visiter quelques foyers, faucher quelques vies d'un coup sec, répandre çà et là l'odeur de l'herbe coupée et le parfum amer des pleurs de familles éplorées. Quant à André, son nez, ou quelque chose de plus subtil encore, le presse de régler ses dernières affaires sur Terre. Sentir une dernière fois l'odeur âcre des cheveux d'une Eve qui, en dépit des mots, ne l'a jamais oublié. Respirer l'air confiné des tribunaux afin de découvrir André Junior en train de plaider, une fois au moins. Renifler un dernier Bourgogne. Fumer un Cohiba, rien qu'un seul. Prendre congé de tout ce que la vie lui a donné. Et puis un beau jour, confortablement assis sur le fauteuil Voltaire que la Municipalité lui a offert pour ses cent ans, André décrète, enfin apaisé :
- Je suis prêt.
La mort ne l'a pas oublié. Fidèle au rendez-vous, elle lui ferme délicatement les yeux.
Et pendant tout le temps que dure leur patient ouvrage, les petites mains des pompes funèbres auront l'impression que les narines d'André recherchent une ultime fragrance.
Celle de la vie, celle de la mort ?
Aucune importance.

Photo: Flickr/Jalimager.  

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Publié par Daniel Fattore - dans Textes originaux
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commentaires

A_girl_from_earth 27/08/2008 16:13

Vraiment pas le talent pour... je préfère encore te lire lol.

Bon en attendant, je t'ai tagué. :)

Daniel Fattore 27/08/2008 21:39


Merci, m'dame! ;-)
J'ai commencé à réfléchir au problème - peut-être le billet de ce soir. Cela me permettra de placer encore une ou deux histoires. Mais comme déjà dit chez toi, je risque de ne pas me faire que des
amis.


A_girl_from_earth 25/08/2008 23:30

Ouh laaa! Une nouvelle de moi?... Tiens, ça sonne à côté! Vais aller voir!

Daniel Fattore 26/08/2008 21:50


... pourquoi pas, après tout?


Yv 22/08/2008 15:51

Je viens de finir moi aussi votre nouvelle que je trouve très condensée, très belle par le choix des mots et des tournures de phrases et finalement très mélancolique, plutôt que triste. Car finir en centenaire à la manière d'André, ça pourrait me seoir parfaitement. Avec éventuellement, un petit rab ...

Daniel Fattore 22/08/2008 22:54


Une vie bien remplie, c'est sûr! Ecrire ce texte m'a procuré pas mal de plaisir, et je suis heureux que vous ayez également pris du plaisir à le lire. Merci de votre attention! 
Et un petit rab, on ne dit pas forcément non...


Marie-Catherine 22/08/2008 12:18

Hello Daniel,
Bien agréable de retour de vacances de tomber sur un tel texte. Il me semble l'avoir déjà lu (ne l'avais-tu pas mis sur un autre de tes sites ?) mais d'y avoir pris encore plus de plaisir cette fois-ci. J'avoue ? Je crois bien qu'il fait partie de mes préférés. Pour l'instant . (Entends : encore ! ;-)).

Bises

PS : je vois très bien le sac en peau de vache dont tu parles. Je trouvais ce style horrible à l'époque, désolée. (mais plus très sûre qu'une sacoche de l'armée reteinte en noir soit beaucoup plus classe ;-))

Daniel Fattore 22/08/2008 22:41


Bonsoir Marie-Catherine! 
J'ai dû mettre ce texte sur le forum "A vos plumes" afin de recueillir des avis, sans doute. Merci de ton appréciation! Je vais continuer à publier des textes de mon cru par ici, et j'espère que
cela continuera de te plaire. 
Quant au sac façon vachette, c'est effectivement le fait d'une époque - j'en avais un que je trouvais peu pratique (trop petit pour contenir un classeur); mais il m'a servi de longues années,
loyalement...


A_girl_from_earth 21/08/2008 23:57

Toujours admirative face à tes créations littéraires!
J'ai beaucoup aimé l'orientation que tu as donnée aux "cinq sens" en les greffant au(x) sens de la vie d'un homme.
C'est fou d'avoir réussi à condenser une vie entière en une nouvelle!

Daniel Fattore 22/08/2008 23:02


Merci beaucoup! Et merci de ta lecture attentive. C'est assez sport, mais aussi assez sympa à faire. 
A quand une nouvelle de toi? 


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