Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
10 août 2008 7 10 /08 /août /2008 20:00

Naviguer sur les berges du Saint-Laurent, ce n'est pas rien! Cela peut même s'avérer une expédition policière de très bonne facture, pour peu qu'elle soit signée, par exemple, Marie Laberge.

Québécoise, l'auteur n'est pas familière du genre policier. Mais avec "Sans rien ni personne", paru à la fin de l'an dernier, elle s'en sort avec les honneurs, et plus encore. Rappelons-en brièvement la trame: M. Bonnefoi est malade, il n'en a plus que pour quelques mois à vivre. Mais son rêve le plus cher, d'ici à l'échéance fatale, est que soit élucidée l'affaire du meurtre de sa fille et du bébé qu'elle portait, survenu dans la Belle Province. Petit détail: l'affaire remonte aux années 1970; il s'agit donc d'un "cold case". Patrice, responsable de ce genre de cas, connaît Bonnefoi de longue date; convaincu, il décide de convaincre sa hiérarchie de rouvrir le dossier... en collaboration avec son homologue du Québec. C'est donc avec Vicky, candidate au titre de quinquagénaire, qu'il va faire équipe sur place, et remonter le Saint-Laurent et les embrouilles familiales de Marité, Jocelyne, Justine, Gus, et de tout un tas de monde de sages-femmes, de michetons, d'enfances brisées, de pauvres gens, de grands coeurs et de petites lâchetés, etc.

Quelques mots sur le style, pour commencer: Marie Laberge le soigne, en privilégiant l'efficacité du propos et en lui conférant beaucoup de solidité. Sa prose est donc extrêmement accrocheuse, et repose sur des valeurs sûres. Elle n'a, par ailleurs, aucun complexe à jouer avec les québécismes et à en user. Ses dialogues sont fort élaborés, tantôt très "québécois", tantôt très "français de France", selon qui s'exprime... ou selon quel Québécois souhaite se faire bien voir du Français débarqué en mission. Le personnage de Vicky lui-même se surprend plus d'une fois à pincer davantage son français face à Patrice, ce dont elle est la première à enrager.

Avec son côté efficace, cette histoire a un côté "cinéma américain", où deux personnages que tout sépare (et pas seulement l'Atlantique) sont amenés à surmonter leurs divergences pour travailler ensemble. Au début, on est tenté de se demander si Vicky va quitter son homme, Martin, pour tomber dans les bras de Patrice. Je vous laisse la surprise...

Mais par-delà un tel rapprochement, Marie Laberge parvient à être plus subtile que les bandes de Hollywood en mettant en évidence certaines facettes des différences culturelles entre deux terres qui parlent pourtant la même langue. Elle en joue même à fond. Le gag le plus récurrent est sans doute celui de la fumée: Patrice est un fumeur invétéré, ce qui le met dans des situations impossibles dans un pays où, pour s'en griller une quand on est fonctionnaire, il faut s'éloigner sensiblement du bâtiment administratif où l'on travaille. Et ce, par tous les temps... Il y a aussi les habitudes alimentaires (Patrice aime un solide repas bien arrosé à midi, Vicky mange le soir avec son homme, qui cuisine mieux qu'elle), le mode de travail (Patrice semble ne jamais dormir), les sensibilités respectives, etc. Cela, sans oublier quelques clichés que l'auteur dégomme au passage, par exemple sur le "joual".

Il y a enfin beaucoup d'empathie pour les personnages du roman, peints dans le détail - les personnages principaux certes, mais aussi quelques ombres qu'on découvre au fil des pages, au gré des recherches des policiers, qui doivent souvent faire avancer leur enquête avec presque rien. Un roman policier sensible, donc, qui vaut la peine d'être lu.

A noter, enfin, que Marie Laberge a signé une des "Dictées des Amériques".

Marie Laberge, Sans rien ni personne, Montréal, Boréal, 2007, 434 pages.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Audrey 01/09/2008 03:31

Personnellement, ce n'est pas le meilleur polar que j'ai lu ni le meilleur Marie Laberge. Il a quelques clichés sur les Français qui m'ont agacée
La trilogie le goût du bonheur est mieux, je te le conseille.

Daniel Fattore 01/09/2008 21:49


Il me semble que c'est son premier polar... mais sans doute brille-t-elle encore mieux dans d'autres genres. J'ai cependant eu l'imperssion que "Sans rien ni personne" constitue une bonne entrée
dans son oeuvre. Je note "Le goût du bonheur" - merci du tuyau!


A_girl_from_earth 22/08/2008 00:22

Ces avis divergents ont attisé ma curiosité :) Je note donc, d'autant plus que, plus que l'aspect polar, ce qui m'intéresserait ici c'est le face-à-face entre nos différences culturelles.
J'ai beaucoup d'auteurs à explorer aussi côté littérature québécoise, et pas mal de références (faudrait juste que je trouve le temps de les glisser dans mes lectures...).

Daniel Fattore 22/08/2008 22:39


L'auteur n'est pas spécialiste du genre, mais à mon avis, elle s'en sort plutôt bien - et avec une bonne dose d'humanité, qui plus est. 


Morena 14/08/2008 22:13

Bonsoir !
D'elle, j'ai juste lu "Le poids des ombres" et j'avais adoré. Je vais donc peut-être me laisser tenter par celui-ci !

Daniel Fattore 15/08/2008 20:12


Peut-être - là, on a affaire à un polar, si vous aimez le genre.
Merci de votre visite et de votre commentaire!


Marianne 12/08/2008 14:37

De Marie Laberge, j'avais lu La Cérémonie des Anges.
Très poignant et dramatique, il porte sur le thème de la mort subite du nourrisson.
Merci pour la visite sur mon blog !
:-)

Daniel Fattore 12/08/2008 20:17


Dites donc, elle aborde des thèmes pas forcément roses, Marie Laberge, sous des dehors joviaux! Je vais noter cette référence également - surtout si c'est un roman en un seul volume. Cela me
permettra de découvrir une autre facette de cette auteur.
Merci à vous de votre passage chez moi!


Hussard82 11/08/2008 22:15

ça a l'air palpitant..; je n'ai jamais rien lu de québécois qu'une anthologie poétique. j'ignore tout de la littérature contemporaine de là-bas...
Mon séjour au Québec m'avait bizarrement laissé un souvenir mitigé, parce que j'avais du mal à les comprendre.. il faut dire que j'étais dans la vraie cambrousse.
Mais le côté policier, réouverture de dossier, et c.. ça me plait bp.
Merci pour cet article très complet.
bien à vous,
Hussard82

Daniel Fattore 11/08/2008 22:41


Cela l'est, à sa manière; mais j'ajoute que les avis sont fort partagés. Heureusement (?), la littérature québécoise ne se limite pas à Mme Laberge - j'en connais fort peu de chose, mais elle a ses
richesses (à commencer par Réjean Ducharme, qui fait figure d'étape dans le monde littéraire québécois - certains de ses ouvrages sont repris dans la collection Folio). Personnellement, j'ai
par ailleurs quelques proximités avec Arlette Cousture et Marie-Claire Blais, qui ont écrit les textes des deux "Dictées des Amériques" auxquelles j'ai participé.

Pas de souci, enfin: je risque de rouvrir le dossier québécois à la prochaine occasion - pas tout de suite, mais je ne le laisse pas pourrir.

Merci de votre lecture attentive!


Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.