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6 août 2008 3 06 /08 /août /2008 21:43

A plus d'un titre, l'accroche du présent billet s'applique au roman "Le Cimetière de pianos", roman signé de l'écrivain portugais José Luis Peixoto. Il s'agit en effet d'un ouvrage à la lecture difficile, lente, ardue comme un marathon. A ce régime, on s'attache au style plus qu'à l'histoire, et c'est tout bénéfice! Ceux qui lisent le portugais seront donc bien inspirés de lire ce texte dans sa langue originale pour en savourer les plus fins éléments.

"Le Cimetière de pianos" est un roman déconcertant, découpé en cinq ou six parties, décliné à deux voix. A ma gauche, vous avez Francisco Lazaro, marathonien. A ma droite, son fils - qui sera élevé par son oncle. Le fils est né, en effet, le jour même où son père s'éteint, au trentième kilomètre du marathon des Jeux Olympiques de 1912 à Stockholm. "Quand je suis tombé malade, j'ai su que j'allais mourir", commence le récit. Et les toutes premières pages plantent le décor sur cette base, baignée d'un deuil qui ne quittera jamais l'ambiance du récit.

Dès le début, on se demande qui parle. L'auteur s'empresse de détromper les plus tordus des lecteurs: non, ce n'est pas un piano qui s'exprime, mais bien un être humain, couché dans un lit d'hôpital, loin de sa famille qui suit son agonie par téléphone. L'auteur joue sur ce double aspect trompeur de la mort opposée à la naissance, avant de conclure en deux temps en page 18: d'abord la naissance (alors que le lecteur attend un décès), puis, effectivement, le décès. En quelques pages, tout est dit - reste le développement, sans quoi le roman serait, admettez-le, un poil court.

Celui qui s'embarque plus avant dans l'histoire va faire connaissance avec le style personnel de José Luis Peixoto, un style dont la caractéristique la plus évidente est la répétition, à tous les niveaux. On vous a dit de l'éviter; lui s'est dit qu'il peut en faire son miel, et on ne peut que lui donner raison. Ses fonctions sont multiples. Avant tout, elles créent un ralenti dans l'action, à la manière de certaines scènes d'un certain Brian de Palma, à l'exemple de la fin passionnée de la première partie du roman. Elles se veulent en outre un ancrage dans le concret, comme si dire plusieurs fois la même chose permettait de lui donner un poids supplémentaire. Elles permettent également, enfin, un jeu d'échos d'un bout à l'autre du roman, par exemple entre la fin de la première partie ("Je me tournai: le visage borne et sale de mon frère." et la fin de la seconde: "Et je vis le visage borne et sale de mon oncle." - deux visions distinctes du même épisode, celui où le neveu consomme son amour avec Maria, dans le fameux... cimetière de pianos.

Ce cimetière, justement... il arrive relativement tard dans le récit, même si l'histoire des personnages qui le peuplent est marquée par la sonorité du piano. Au sens premier, le cimetière de pianos est l'endroit où la famille d'ébénistes qui raconte cette histoire range des pianos hors d'usage, conservés afin d'en tirer des pièces, voire de les faire ressusciter - en tout ou en partie - un espoir sans cesse déçu. Ces pianos morts (mais appelés à revivre en pièces détachées) font écho à ceux qu'on entend à la radio, vivants mais un peu en conserve; personne, dans la famille, n'a pu devenir pianiste. L'aspect résurrection, mariage finalement impossible des deux (pour une fois qu'ils réparent un piano pour un Italien, le service n'est pas payé!), est souligné par l'onomastique: vous savez à présent qu'il y a dans cette affaire une Maria et un Lazaro; mais il y a aussi une Marta.

Le cimetière de pianos est également un lieu secret, abri des amours de la jeune génération. C'est là que Marta vient lire des romans d'amour; c'est là aussi que le neveu amène sa fiancée pour y concevoir son premier enfant, avant même son mariage, créant la scène apothéotique qui conclut le premier chapitre. On pourrait voir ici une forme d'endroit quasi sacré, où le réel est mis entre parenthèses l'espace d'une lecture ou d'un coït.

Parenthèses? L'auteur crée un flou à tous les étages, en particulier en ce qui concerne la chronologie. Un seul truc est certain: la date du marathon des Jeux Olympiques de Stockholm, en 1912 - c'est du reste le seul élément réel de ce roman, avec les circonstances du décès de Francisco Lazaro. On peine à situer les étapes, les périodes, le temps dans toute cette histoire, en dépit du jeu rythmique qui martèle les chapitres pairs au gré des kilomètres (un à trente) du marathon - un rythme certes "kilométré", mais brouillé par un jeu littéraire où les paragraphes, plus ou moins brefs, sont juxtaposés sans vraie suite, comme les pièces d'un puzzle qu'on a envie de reconstituer.

A lire, donc... mais soyez prévenus: ça se découvre à la vitesse d'un marathon. Bonne lecture: ça se mérite, mais c'est copieux et l'endurance sera de mise.

Note conclusive: cet ouvrage a été sélectionné pour le Prix de l'Inaperçu 2008.

Le Temps en parle:
http://www.letemps.ch/livres/Critique.asp?Objet=5855
Prix de l'Inaperçu: http://www.prixdelinapercu.fr/

José Luis Peixoto, Le Cimetière de pianos. Paris, Grasset, 2008.


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commentaires

Cryssilda 23/11/2010 19:46


Fiou, je cherchais désespérément un blogueur ayant lu ce roman et je tombe sur ton billet qui me rassure totalement! Je peux maintenant aller écrire le mien avec l'idée que si je n'ai pas tout
compris, c'est pas forcément de ma faute ;-)


Daniel Fattore 23/11/2010 21:35



Effectivement... et c'est un vieux billet; heureux de constater qu'il intéresse encore quelqu'un... merci de ta lecture attentive! C'est un bon souvenir de lecture, même si le livre est plutôt
lent - un marathon en effet!



Bookomaton 09/08/2008 22:53

Ouf, commentaire bien plus copieux et profond que le mien ! C'est vrai, Peixoto joue admirablement bien avec les répétitions, mais je trouvais que ça fleurait un peu trop le Lobo Antunes... et consorts. Le cimetière de pianos reste, c'est vrai, un excellent moment de lecture.

Daniel Fattore 10/08/2008 21:32



Ne connaissant pas les textes de Lobo Antunes, je n'ai pas pu comparer! Je me suis donc trouvé face à un terrain vierge à découvrir. Excellent moment, en effet... mais pas donné!



Sabine 08/08/2008 16:10

Oui, je pratique aussi le gueuloir, dans la toute dernière phase de relecture (surtout pour les romans et les textes littéraires).

J'adore ça !

Mes voisins un peu moins - ils doivent penser que je suis timbrée.

Daniel Fattore 08/08/2008 23:26



Je devrais davantage le pratiquer pour mes textes originaux... mais pour la traduction, c'est assez impitoyable, surtout avec un auditeur tiers (mon chef, en l'occurrence).
As-tu déjà eu l'occasion de lire tes textes originaux en public?



Sabine 07/08/2008 13:24

Quelques réflexions.

* La borne des 30 kilomètres au marathon... Il paraît (dixit Patrick Poivre d'Arvor si je me souviens bien) que c'est la plus pénible, celle où l'homme renonce ou se dépasse.

* Dans l'univers impitoyable de l'édition (mais il me semble que c'est une bonne vieille tradition francophone, héritée de nos profs de français au collège et au lycée), beaucoup ont tendance à jeter l'anathème sur la répétition.

Au point qu'il m'est arrivé d'avoir l'impression, quand je rendais une traduction, que certains préparateurs de copie et correcteurs travaillaient avec, en boucle dans la tête, cette imprécation : "Vade retro la répétition ! Vade retro la répétition !"

Résultat, focalisé sur son dictionnaire des synonymes, on passe à côté de vraies bourdes, d'incohérences ou d'invraisemblances au niveau du sens. Voire on introduit des répétitions en voulant en éviter...

Sans compter que la répétition peut être un effet de style voulu par l'auteur, une véritable intention qu'il faut conserver. Elle peut aussi articuler le texte, créer des effets de réverbération comme dans ce roman.

* L'image du cimetière de pianos m'en évoque instantanément une autre, incroyablement poétique à mes yeux : celle du cimetière des éléphants.

Daniel Fattore 07/08/2008 22:07


Il y a effectivement une obsession de la répétition en français - les répétitions ne semblent pas gêner, par exemple, nos amis germanophones (qui ne sont peut-être pas tous des stylistes, c'est
l'autre aspect du problème). De mon côté, il m'arrive d'en oublier dans mes traductions, mais ça saute à la révision (lecture à voix haute).
Quant à la répétition comme effet de style, c'est justement patent chez M. Peixoto, et c'est assez incroyable. Le traducteur, François Rosso, a rendu cela très bien, du reste.
Enfin, je ne connais guère les vicissitudes du marathon... d'après l'auteur, l'épisode du coureur portugais mort au marathon de Stockholm est véridique - c'est du reste le seul élément vrai de ce
roman. L'auteur s'est en effet amusé à créer toute une petite famille autour de son coureur de fond, un univers, etc.


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