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14 juillet 2008 1 14 /07 /juillet /2008 21:37

Les ressources humaines et le monde de l'entreprise en roman, cela n'a rien de neuf: qu'on pense, comme exemple d'avatar récent, à "Blandine-Marcel 2" de Florentine Rey ou, dans une veine plus descriptive et plus sombre, au "Tête de Turc" de Günter Wallraff. C'est pourtant de ce reportage qu'on pourrait rapprocher "Le petit grain de café argenté", petit roman pétillant et néanmoins original signé Guillaume Tavard. Au travers de 250 pages qui sentent légèrement le vécu, en effet, l'auteur fait découvrir à son lecteur les grosses ficelles des ressources humaines pour faire croire que telle entreprise est un truc formidable alors que c'est un piège comme les autres pour ceux qui peinent à savoir ce qu'ils veulent faire de leur vie.

Piège? Le mot n'est pas venu par hasard. Avec son "Petit grain de café argenté", en effet, Guillaume Tavard propose un nouvel avatar du "piège gluant", qu'on peut percevoir comme un lieu commun, au moins depuis la nymphe Calypso chère à Homère, sans oublier "Le Salaire de la peur" de Georges Arnaud ou, plus près de nous, "
Rade Terminus" d'un certain Nicolas Fargues - autant d'ouvrages qui mettent en scène un lieu dont tout le monde aimerait partir... mais que personne ne parvient à quitter. N'est-ce pas le lot de toutes ces entreprises qui font l'impossible pour fidéliser leurs collaborateurs, tapant allégrement sous la ceinture pour faire croire à l'esprit de famille propre au métier, proposant des promotions bidon ("on peut comencer tout en bas et arriver tout en haut", dit la publicité de recrutement... on sait ce qu'il en est!) au moment où vous vous dites qu'il est temps de partir? Guillaume Tavard l'a mis en phrases pour vous.

A quoi ressemble le piège, en l'espèce? L'auteur propose à son lecteur de suivre un personnage éponyme dans sa "carrière" d'un an chez Fresh, entreprise de restauration rapide spécialisée dans les sandwiches et les cafés. Vu de l'extérieur, c'est une boîte formidable. Vu de l'intérieur, tout le monde a envie de partir à la course... Guillaume, puisque tel est le prénom du narrateur, vise quant à lui le "petit grain de café argenté", distinction qui décore les baristas les mieux rompus à la préparation de cafés - un exercice de haute voltige et de grande précision qui se fonde sur des directives très strictes.

Le narrateur est présenté comme un jeune qui n'a pas beaucoup d'ambitions (22 ans, et sa plus grande ambition, s'il avait de l'argent, serait d'acheter un chalet en montagne, et d'avoir une famille - quoi de plus normal et légitime?) mais quand même un peu. Il se retrouve lâché dans l'univers de personnages encore plus désillusionnés que lui; cela donne l'occasion de visiter toute une jeunesse qui se cherche, et que l'entreprise, présentée comme un monstre sans visage mais pas sans dents, a déjà trouvée - un portrait de petites gens qui n'est pas sans rappeler un certain Ken Loach par instants. Habile, l'écrivain met en scène un personnage qui porte le même prénom que lui; il situe son histoire à Londres, où il a précisément vécu. Une manière de faire proustienne, puisque Proust ne mentionne que son prénom dans "A la Recherche du temps perdu", entretenant ainsi le doute sur le caractère autobiographique de l'oeuvre de sa vie. Mais Guillaume a les madeleines qu'il mérite...

Pour ce qui est de brocarder les ressources humaines, enfin, Guillaume Tavard fait fort, et c'est là la principale originalité de ce roman. Sur 253 pages, on trouve de tout: des formations continues foireuses données par des professeurs qui prétendent que leur employeur, Fresh, leur a sauvé la vie (p. 182), des progressions hiérarchiques en carton-pâte (du sandwich au café, mais pas franchement davantage de responsabilités, et un salaire à peine augmenté!), les fringe benefits douteux (en l'espèce un bar pour soi tout seul le vendredi soir, et de l'alcool gratuit ou pas cher; là,voyons le bon côté des choses, aucun Etat ne viendra vous imposer sur les bières que vous buvez!), et naturellement le mensonge de la grande famille, cliché de nombreuses entreprises réelles - certaines, dans la vraie vie, se targuent même de donner des responsabilités à des jeunes, et j'ai été étonné dene pas retrouver cela dans "Le petit grain de café argenté". Je crois savoir que McDonald's s'en sert; l'armée suisse, elle, y recourt sans vergogne pour pousser ses recrues et simples soldats à prendre du galon.

Un galon qui prend ici la forme d'un grain de café, dérisoire ornement, Légion d'Honneur du pauvre. Un pauvre qui parle de manière naturelle dans ce récit; mais l'auteur a su y mettre beaucoup d'art. Ses dialogues tiennent beaucoup de place, et fonctionnent très bien; d'une manière générale, le langage sonne juste et (c'est tout l'art de l'écrivain) plus profond qu'il n'en a l'air. Léger, le roman, alors? On dirait. Mais sous l'apparent batifolage, cocasse à l'occasion, un drame d'un an se noue.

Guillaume Tavard, Le petit grain de café argenté, Paris, Pocket, 2005, 253 pages.

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commentaires

liliba 20/07/2008 11:53

Comment résister à une nouvelle lecture avec d'aussi beaux billets... Cher Daniel, vous agravez ma PAL à chacun de mes passages...

Daniel Fattore 21/07/2008 21:24


... ah, je suis un aggravateur patenté! ;-) Merci pour le compliment sur mes billets!


Aliénor 15/07/2008 10:31

Effectivement, votre commentaire n'a rien à voir avec le mien ! Merci de votre passage sur mon blog et des conseils de lecture. Je vais moi aussi explorer votre blog plus avant.

Daniel Fattore 15/07/2008 21:36


... merci de votre passage! Je vais garder votre blog sous le coude.


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