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29 juin 2008 7 29 /06 /juin /2008 20:25

Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler de péché, de stupre, de fornication... mais aussi de diplomatie, d'amitié, de religion et des valeurs qui fondent la bonne société d'aujourd'hui. Et cela, au terme de la lecture d'un roman très actuel: "L'amour du prochain", signé par l'essayiste Pascal Bruckner. Son propos? Peindre la descente aux enfers de Sébastien, énarque et diplomate prometteur qui, le jour de ses trente ans, choisit de changer de vie.

Qui est Sébastien? Au début, c'est le "chouchou" de ses parents, présentés comme des gauchistes forcenés. Il côtoie une bande d'amis qui est parvenue à se construire, bien souvent en dépit d'une enfance difficile qui a laissé des traces, à l'exemple de Julien, avocat de premier ordre, qui a été battu par son père. Le jour de ses trente ans, l'univers petit-bourgeois de ses amis paraît soudain bien étriqué à Sébastien. Trente ans, c'est une arrivée, un premier bilan. "Et après?", semble-t-il demander. Invité à faire un discours lors de sa fête d'anniversaire, Sébastien a l'impression de passer à côté de quelque chose de la vie, de passer son temps à cultiver des amitiés avec des rebelles sans cause. Et au terme du chapitre 1, il choisit sa cause: offrir de l'amour. Tarifé.

Le chapitre 2 joue le rôle de révélation, s'articulant sur le constat d'insatisfaction du chapitre 1. Une révélation double, même: d'un point de vue sentimental, le fidèle Sébastien (il n'a même pas accepté de consommer l'acte avec Fanny, qui fait partie de son proche cercle d'amis) fornique avec Florence, une Florence qui parvient à ouvrir la porte à un nouveau schéma sentimental, alors que Fanny Nguyen, l'amie de toujours, trace sans cesse les mêmes ornières. Cela se double d'une évolution sociale: Sébastien prend ses distances avec son cercle d'amis - intitulé "Ta zôa trekhei", "les animaux courent". une prise de distance couronnée par un simulacre de procès stalinien organisé à la Rue des Martyrs, à Paris. Ce n'est pas un hasard...

L'ouverture d'un claque fait justement basculer l'existence de Sébastien. Tout va bien pendant trois ans - soit à peu près la durée de la vie publique de Jésus, qui a justement commencé à l'âge de trente ans... et c'est là qu'on entre aussi dans l'aspect mystique de ce roman. Sébastien se justifie en effet en prétendant dispenser le bien à une "ronde des anges" constituée de sa clientèle de rombières. Le vocabulaire choisi renvoie systématiquement à l'univers religieux; et chez Jésus comme chez Bruckner ou chez Beigbeder, "l'amour dure trois ans".

Cela peut paraître un mouvement de révolte, comme une regimbade adolescente tardive. "Je cicatrisais peu à peu de la banalité", déclare même le narrateur (à savoir Sébastien) à la fin du chapitre III. Vraiment? On a plutôt l'impression que Sébastien sort ici d'une banalité pour en rejoindre une autre: celle de la fidélité plan-plan pour celle de l'adultère, d'abord piquant, puis simplement industriel, prolétaire même - la prostitution elle-même, même masculine, est quelque chose de banal de nos jours. Dans une telle perspective, l'évolution de Sébastien a quelque chose de Folantin, ce petit fonctionnaire créé par Huysmans, qui cherche à améliorer son ordinaire alimentaire en variant les gargotes sans parvenir à y trouver quoi que ce soit de mieux.

Dora, personnage énigmatique et grain de sable annoncé, mi-Noire, mi-Juive écartelée entre ces deux origines si dissemblables, jouera dans cette affaire un rôle de catalyseur en titillant le côté mystique présent chez Sébastien. L'affaire va vite glisser: Sébastien se retrouve à faire l'amour à des personnes affreuses, dans n'importe quelles conditions, parfois même gratuitement, sans aucun état d'âme. Les deux disparitions de Dora vont constituer des virages dans la carrière de Sébastien; mais la présence de Dora, Mère Teresa du sexe, prostituée par apostolat et par amour pour Sébastien, poussera son amant à jouer les martyres, à boire le calice jusqu'à la lie. Maîtresse de Sébastien, Dora l'est à plus d'un titre.  

Le martyre, Sébastien le souffrira jusqu'au bout, allant jusqu'à devenir le jouet sexuel de trois reprises de justice qui le branleront méthodiquement toutes les heures jusqu'à lui ruiner son outil de travail (pardonnez la crudité de mon langage...). Réduit à l'état d'objet pur, libéré par la disparition des trois Gorgones et de ses ravisseurs (car il a été enlevé), Sébastien peut rejoindre le monde des humains et commencer sa rédemption. Pour ce faire, il réclamera l'aide de Julien qui, apparemment miséricordieux, la lui accordera, de même que le groupe de ses amis de toujours. Devenu quadragénaire entre-temps, Sébastien comprendra cependant rapidement que ce n'est plus tout à fait comme avant: lui seul a gâché dix ans de sa vie dans le stupre, sacrifiant famille et carrière, alors que son entourage a continué à oeuvrer à sa réussite.

Mais c'est justement Fanny qui, par-delà son décès par suicide, révélera à Sébastien le fin mot de l'affaire, et le libérera de ce que Sébastien a finalement toujours considéré comme un paquet de chaînes. Comment? Je ne vais pas vous le dire... vous me connaissez! Je me contenterai de vous dire que c'est superbement écrit, avec un choix de vocabulaire d'une précision éprouvée. Un livre qui marche, à fond.

Pascal Bruckner, L'Amour du prochain, Paris, Grasset, 2004.

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commentaires

Isa 21/12/2008 12:10

J'ai été pas mal dérangée par la lecture de ce bouquin mais il m'a plu. J'aime bcp l'éciture de P. Bruckner. J'ai une petite préférence pour "les voleurs de beauté"

Daniel Fattore 23/12/2008 21:30


Merci pour la référence... je pourrais revenir à cet auteur avec un autre titre encore, sans doute un essai. Mais effectivement, "L'Amour du prochain" a queluqe chose de dérangeant, donc je vous
comprends!


liliba 04/07/2008 10:04

eh bien, eh bien, tout un programme, ce livre ! Je le note, cependant...

Daniel Fattore 04/07/2008 20:20



Tout un programme, en effet. Il faut aimer les situations audacieuses et paradoxales, mais le style est très beau. J'imagine cependant volontiers que tout le monde n'aime pas; ce n'est pas une
lecture consensuelle!



sybilline 01/07/2008 20:30

Assez étonnant quand même de relater comme le summum de l'amour mystique la débauche et la soi disant générosité sexuelle ! Il me semble que l'intention de celui qui prône une telle doctrine est bien autre que celle du sacrifice...
Et rapprocher ce choix de la mission christique est carrément vulgaire : Comme si le tout premier acte de bienfaisance était celui de la satisfaction purement sexuelle!
Je ne lirai sûrement pas ce livre, et pourtant Bruckner est excellent dans certains de ses essais..

Daniel Fattore 02/07/2008 22:23


Etonnant, en effet, et c'est peu de le dire, je vous comprends! Avec peut-être une volonté de choquer. Mais là, je m'interroge: soit il y a effectivement volonté de choquer, et ça paraît
si convenu que personne ne s'en est offusqué, soit il y a quelque chose là-derrière dans l'écriture: genre "allier sexe et religion, c'est la révolte de ceux qui ne savent pas ce qu'est la vraie
révolte aujourd'hui". Je penche pour la deuxième hypothèse.

Quant à l'acte sexuel promu au rang d'acte de bienfaisance, c'est effectivement la thèse avancée par le personnage de Dora, peint en Mère Teresa de la chose. Pervers... et le narrateur est le
premier à considérer cela comme malsain, ce qui fait que leur relation n'a rien d'un long fleuve tranquille...

J'ai dû avoir un essai de lui entre les mains, mais je n'en ai guère le souvenir; mais il faudra que je relise un autre de ses livres. J'en ai eu un en main ce soir, soldé à la FNAC, mais comme ça
ré-aborde les mêmes choses (sexe, vie de couple,...), j'ai laissé tomber. Un comme ça, ça va une fois de temps en temps, vu la force du propos!  


baboudi 01/07/2008 13:22

Je vois que vous êtes un grand lecteur et je voulais à mon tour vous conseiller un livre qui va sortir le 21 aout 2008. J'ai entendu un extrait lu sur france culture l'autre jour, ça a l'air exceptionnel ! C'est un livre de Patrice Pluyette, jeune et talentueux écrivain repéré par Maurice Nadeau et publiant désormais au Seuil dans la collection "fictions et compagnie". Le livre se nomme "La Traversée du Mozambique par temps calme", c'est une parodie de roman d'aventure, à la fois classique et moderne, écrit de façon intelligente dans un style remarquable et plein d'humour! Du grand art, j'ai hâte d'être au 21 aout!!! Voilà, je voulais vous faire partager ce coup de coeur...

Daniel Fattore 02/07/2008 22:24


C'est peu de le dire... j'avais vu le nom de M. Pluyette quelque part, mais je ne sais plus où - quelle honte! Mais je retiens votre conseil. Merci de votre visite et de votre témoignage!


Georges F. 01/07/2008 13:19

C'est en tout cas très bien raconté, merci Daniel. Et je suis toujours captivé par les histoires de rédemption, sans doute parce que je suis incapable de les écrire. Encore moins de les vivre.

Daniel Fattore 02/07/2008 22:25


Rédemption? Hmpf... Je vous laisse découvrir, mais sans vouloir gâcher le suspens, je crois que M. Bruckner a ici une définition très, très personnelle de la rédemption. Merci de votre avis!


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