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19 juin 2008 4 19 /06 /juin /2008 21:34

Eurydice revisitée? Un délire savamment orchestré? Je dois avouer qu'il m'a fallu un peu de temps avant d'entrer dans "Vie et mort de la jeune fille blonde" de Philippe Jaenada, et d'y trouver un sens profond. Le lecteur se retrouve face à une équipe de personnages dont l'onomastique doit beaucoup à l'industrie des cigarettes (comme si l'humain était destiné à partir en fumée... pas faux!) et dont les allures ont quelque chose d'animal - là, rien de neuf depuis le Roman de Renart. Et naturellement, Philippe Jaenada, c'est le jeu des parenthèses, des excursus, des histoires labyrinthiques qui viennent se greffer au récit comme des parasites, comme le lierre au chêne. Et pourtant... Philippe Jaenada est un auteur qui sait aller au-delà de l'astuce formelle, même si celle-ci est un peu une marque de fabrique.

Tout commence chez les Muratti, un lieu protégé des lois et des influences d'un extérieur présenté comme dangereux - il n'est qu'à penser, ici, à l'accident de voiture qui empêche le personnage d'Eudeline d'arriver à la soirée qui se tient en lever de rideau (chapitres 1 à 6). Ce milieu protégé permet à une équipe de personnes qui ne se connaît pas vraiment de faire montre d'une familiarité factice, à commencer par les Muratti, qui invitent des gens non pour avoir leurs amis près d'eux, mais pour casser l'ennui. Effet sans doute partiellement raté, puisque leurs soirées suivent un rituel immuable, empreint d'un formalisme qui se passe des strass et du toc. La décontraction, ici, sonne plutôt faux entre des personnes qui n'ont pas grand-chose à faire ensemble.

Six chapitres sur une soirée: pourquoi si long? A croire que l'auteur recourt à un procédé déceptif pour capter l'attention de son lectorat: très vite, il annonce que la vie du narrateur (je) va basculer ce soir-là... mais ce n'est que beaucoup plus tard, après que le lecteur s'est posé dix mille fois la question, qu'on saura comment. Déceptif également dans la mesure où de nombreux événements auraient pu engendrer ce basculement: un coup de fil (mais c'est Eudelinde), l'issue d'un jeu (on joue à la cuisse de fer et à la baffe la plus forte), l'affaire du bouquet de fleurs, ou tout autre chose. Ce n'est qu'en 6 que le basculement intervient, quand Muratti raconte le destin de sa fille Céline, toxicomane en bout de rouleau, avec laquelle le narrateur a fait l'amour... peut-être. Le chapitre 6 se termine ainsi sur un flou artistique, souligné par l'alcoolisme aigu de la plupart des invités, y compris du narrateur.

A partir du chapitre 7, tout devient donc ouvert. Céline est-elle bien la femme de treize ans, fort expérimentée déjà, qui a déniaisé le narrateur, qui en avait seize? Jeune, le narrateur devait avoir l'impression que l'acte sexuel avait quelque chose de gluant. Une première tentative finit dans la grenadine; et quand il évoque son union avec Céline, le narrateur rappelle les oscillations qu'il perçoit entre l'envie de se sentir un peu plus homme et les hésitations, le désarroi même, que suscite en lui une femme qui va de l'avant (chapitre 8, scène capitale pour le narrateur). Cela renvoie aux impossibilités qu'a connues le narrateur dans sa vie amoureuse: le premier acte a tourné court pour des raisons physiques, et pour la seconde occasion, il lui a fallu surmonter plusieurs réticences d'ordre psychique. Il est paradoxal, en effet, de constater que la jeune fille semble plus expérimentée et plus usée, mais que c'est superficiel (elle a tout connu, mais semble revenue de tout, trop jeune), et que le jeune homme, bien que plus âgé qu'elle, a une expérience minimale... mais apprend vite et en profondeur. 

Dès lors, le roman va se résumer à la question suivante: peut-on re-tourner la page? Peut-on ressusciter un souvenir, un cadavre, une fleur dans un herbier? Le narrateur voyage, choisit même de voyager en première classe pour se déplacer de la manière la plus digne possible, comme si en avoir le coeur net avec cette Céline relevait d'une mission sacrée. Il apprendra à ses dépens que c'est impossible. Il découvrira que la fameuse Céline en question, junkie sans gloire, n'a rien à voir avec celle qu'il a aimée, et qu'elle ne portait peut-être même pas ce prénom. La jeune fille que le narrateur a connue n'a sans doute jamais vécu, et on ne sait pas si elle est morte. Faute de pouvoir aller plus loin, Eurydice rejoindra donc l'enfer, la fleur séchée rejoindra l'herbier. Et le narrateur vivra de souvenirs...  

Philippe Jaenada, Vie et mort de la jeune fille blonde, Paris, Le Livre de Poche, 2006.

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commentaires

céline 11/09/2008 17:53

J'avais lu, et beaucoup apprécié, le chameau sauvage du même auteur... Et adoré l'adaptation cinématographique intitulé Bye, bye Pollux !

Daniel Fattore 11/09/2008 20:42



Je n'ai pas (encore) lu "Le Chameau sauvage"; mais j'avais lu, il y a bien longtemps, "La grande à bouche molle". Et je suis revenu à cet auteur après avoir vu qu'il lui arrivait de commenter sur
certains blogs, notamment chez Wrath.
Alors, "Le Chameau sauvage"? Je risque bien de l'inscrire dans mes prochaines lectures. Merci de cette note positive, et merci de votre visite!



Lou 20/06/2008 22:57

Je découvre ce blog un peu par hasard, curieuse et ravie... je ne serai pas d'une originalité flagrante mais, si Jaeneda ne m'a jamais tentée, cet article me fait changer d'avis !!

Daniel Fattore 21/06/2008 17:27



Mais c'est formidable; merci de votre visite!
"Vie et mort de la jeune fille blonde" est un roman vite lu; donc même si vous n'aimez pas (certains trouvent ses dédales de parenthèses assez rebutants), il ne vous encrassera pas longtemps. Du
même, j'avais aussi lu "La grande à bouche molle", encore plus déjanté.



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