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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 17:11

Il y a du rififi dans le monde des arts! C'est ce que semble dire l'homme de radio suisse Daniel Fazan dans son roman "Morose foncé", publié en 2007 aux éditions Publi-Libris. L'argument peut être résumé rapidement: grisé par le succès, un artiste prend ses distances avec tout le monde, crée une industrie de création de ses propres tableaux par des tiers... et cherche à se venger d'affronts subis dans ses débuts. Une trame assez classique donc, celle de l'artiste presque maudit, soudain confronté à un succès dû davantage aux circonstances qu'au génie. L'affaire se déroule dans un pays qui pourrait être, qui est même la Suisse, même si elle n'est jamais nommée.

Dès le début, le suspens marche à fond, fondé sur le rythme lent d'une sorte de journal intime qui privilégie l'introspection et adopte le ton de la confession. Quels sont les personnages qui parlent entre eux sur les trois premières pages du récit, écrites en italique? L'artiste et son collaborateur personnel, si l'on ose le nommer ainsi. Mais cela, l'auteur ne le dévoilera que petit à petit. De même qu'il prendra tout son temps pour camper le décor et dire ce que fait le narrateur - le mot "atelier" met certes sur la piste en page 7, mais ce n'est que plus tard que le lecteur saura sans ambages. Et à mesure que les réponses arrivent, les questions naissent.

L'auteur fait également preuve de lenteur et de précision pour présenter Mara, compagne des jours d'infortune de l'artiste, incarnation d'un jusqu'au-boutisme qui ne sera pas payé de retour: elle finira par briser ses propres oeuvres, et sera délaissée par le narrateur, qui choisira de fréquenter quelque temps une "Marina", petite Mara insatisfaisante et dérisoire. Famille recomposée, le couple Mara-Narrateur semble un objet recollé, qui ne peut que se briser tôt ou tard.

Le narrateur lui-même se considère comme un pur, au début; mais son succès vient quand il passe, comme dit l'auteur, "de la révolte à l'obéissance" (p. 14). Obéissance? Compromission, en tout cas. Et c'est là que l'affaire commence vraiment, d'abord avec l'intervention de Jo, sorte de nègre à qui le narrateur confie la réalisation de toiles afin de répondre à une demande importante qui promet d'être fort lucrative. Le succès rend naturellement le narrateur très "business", ce qu'il expose en pages 101 à 103. Trop indépendant, trop talentueux, Jo sera remplacé par des salariés hongrois.

Mais le narrateur considère sa compromission, sa trahison, comme quelque chose de normal, comme un juste retour des choses: "La trahison est l'arme ultime des victimes", dit-il - la phrase figure du reste en exergue du roman, éclairant celui-ci dans son ensemble. "Pur, avant, j'en crevais. Aujourd'hui, j'en vis, avec aisance. Qui est cynique? Le système ou moi?", affirme par ailleurs le narrateur en page 107.

La prise de distance du narrateur est également progressive. Elle évolue lentement quand il s'agit de Mara; mais le ver est très tôt dans le fruit, puisque le couple d'artistes, déjà, se condamne à vivre dans sa "Renardière", tanière de renard rusé meublée avec luxe, sans jamais recevoir qui que ce soit. Le narrateur refusera du reste de partager son succès avec qui que ce soit, allant même jusqu'à exploiter puis à griller son ami Jean auprès de l'Office de la culture, chargé de distribuer les subventions, par des méthodes de faussaire. Au terme du récit, l'artiste se trouve dans un hôtel de luxe, seul dans sa chambre comme il l'est dans son art, et donne à croire à tout le monde qu'il se trouve en voyage professionnel.

Autant dire que nous avons affaire ici à un roman bien fichu, dans lequel il faut toutefois faire l'effort d'entrer. L'auteur a en effet une manière bien à lui de glisser ses péripéties, de sorte qu'on ne se rend pas forcément compte du moment où tout bascule - et s'il y a effectivement un tel moment. La tour d'ivoire se construit...


Site de l'éditeur: http://www.publi-libris.ch
Photo: galerie ABPI.

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commentaires

liliba 19/06/2008 17:30

Mais l'art, en tout cas, le moderne, n'est-ce pas aussi tout simplement la vie en oeuvre de l'imaginaire ?

Livre un peu compliqué pour moi en ce moment, avec l'été, j'entame ma période romans à l'eau de rose, polars et autres lectures faciles pour le bord d'une piscine...

Daniel Fattore 19/06/2008 22:29


Pas évident à attaquer, même si c'est écrit gros... il faut entrer dans ce roman qui fait la part belle à l'introspection. Peut-être pour la rentrée? Sa couverture a la couleur du vin rouge... ;-)


Ivan Sigg 18/06/2008 00:39

Bonjour Daniel, merci pour l'info sur ce livre. Figure-toi que je connais un "artiste" à Paris qui vit dans un labo avec une énorme imprimante dans laquelle il peut faire entrer de grandes toiles vierges. Il imprime dessus des fonds de fausse peinture (ou matières ou collages) entièrement bidouillés sur ordi, dans lesquels il glisse le logo et les couleurs de l' entreprise commanditaire. Tous ça c'est tendu sur chassis "à l'ancienne" puis il étale un peu de matière et il vernit. Ensuite c'est accroché dans le hall de la dite entreprise. A 20cm personne ne voit la différence. Comme les fond d'écran resservent plusieurs fois, le coût est très faible et tout le monde est content!!! Les camions entre et sortent de son labo, c'est effarant. C'est de l'art ou du cochon ?
Bonne lecture de "l'annonce faite à Joseph"
art-mitiés
Ivan Sigg

Daniel Fattore 18/06/2008 23:18


Je t'en prie!
Drôle de manière de pratiquer le métier de l'art, en effet! J'imagine qu'en plus, il doit avoir une cote plus qu'honorable. A dégoûter de l'amour de l'art... - Je ne voulais pas l'évoquer dans le
papier principal, mais certaines pages du livre de Fazan m'ont fait penser à un certain Jérôme Rudin. Le connais-tu?
Enfin, je me réjouis de lire "L'Annonce"! - Mais il se fait un peu attendre.


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