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12 juin 2008 4 12 /06 /juin /2008 20:47

Yorkshire DalesQu'est-ce qui a bien pu pousser un éditeur franco-suisse à ressortir, en 1996, une édition d'un choix de nouvelles d'Eric Knight, sous le titre "Sam Small prend son vol"? Pourquoi ne pas plutôt s'intéresser à Lassie, créature autrement fameuse de cet auteur? Outre la recherche de textes rares qui fut la marque de fabrique de la défunte collection Fleuron de Slatkine, gageons que c'est le côté "texte de toujours" qui a dû accrocher les éditeurs.

Présentons le contexte, en deux mots. "Sam Small prend son vol" est un recueil de neuf nouvelles dont l'action se situe dans les années 1920/1930 (difficile à cerner, mais Adolf Hitler est mentionné, ce qui permet une approximation). Nombre de ces textes ont pour cadre de Yorkshire (Angleterre) et ses habitants, présentés comme des cabochards malicieux, dotés d'un solide bon sens sous leurs airs frustes. Sam Small, quant à lui, fait figure d'homme qu'on consulte parce qu'il a voyagé (la nouvelle éponyme se déroule du reste en Californie), et à qui il arrive toutes sortes d'aventures qui flirtent volontiers avec le fantastique.

L'aspect malicieux des habitants du Yorkshire est souligné dès la première nouvelle ("Les Yankees sont tous des menteurs"), qui met en scène un touriste américain qui n'est pas cru quand il dit vrai, et est cru quand il exagère, reprenant les clichés US véhiculés par le cinéma. Telle est l'une des manières qu'a l'auteur de manipuler le réel et de jouer avec l'imaginaire.

Fantastique et plus

Mais il y a aussi le ressort du fantastique. dans lequel l'écrivain Eric Knight aime à se balader. Sam Small se retrouve donc tour à tour dédoublé (schizophrène?), capable de voler, propriétaire d'une chienne qui parle et peut se transformer en fillette, etc. La part de doute inhérente au fantastique semble s'expliquer en fin de récit, ou en tout cas se résorber dans la normalité, par exemple dans "Les jours bloqués", avec une semaine composée de dimanches où tout finit par revenir à un rythme temporel plus orthodoxe; mais souvent, le doute subsiste, au moins pour Sam Small - si ce n'est pour le lecteur, informé de manière différente des personnages. L'auteur entretient par exemple une savante ambiguïté dans "Sam Small prend son vol", en donnant à croire à ses personnages que Sam Small s'est amusé à décrocher un lustre et à s'encoubler dedans, puis à se suicider en sautant d'une falaise, alors que dans l'histoire, il s'exerce au vol.

Le doute se dissipe? Cela peut arriver sur un texte tel que "Sam Small prend son vol", relativement long pour une nouvelle. Qu'à cela ne tienne: l'auteur sait changer de cheval, et rebondir sur d'autres schémas narratifs. Il cherche à voir jusqu'où il peut aller avec son histoire de vol, créant par exemple un suspens lorsque Sam Small doit se donner en spectacle: va-t-il réussir à voler face au public? Et comment le monde va-t-il réagir? Eric Knight a manifestement plus d'un tour dans son sac, et possède l'art de ne pas laisser crever son histoire. Il semblerait qu'une seule nouvelle n'ait pas épuisé le sujet de Sam Small dans les airs, et qu'Eric Knight ait réexpédié son personnage dans l'azur - mais le recueil évoqué ne revient pas sur ce talent.

De l'épaisseur avant toute chose

Eric Knight s'est amusé à faire vivre Sam Small, personnage ancré à sa région, lorsqu'il était en voyage; aucun de ces récits n'a vu le jour lorsqu'Eric Knight séjournait dans le Yorkshire. Un mal du pays à soigner? Bien ancré dans son terroir, le recueil n'est pas simplement une succession de récits sans rapports entre eux, si ce n'est leur personnage principal. Au contraire, Sam Small prend de l'épaisseur au fil des textes. On lui découvre une femme (Mully), une fille (Vinnie), des voyages, une fortune, un tempérament d'inventeur original, et un goût pour les chiens - qui a ses limites (voir le texte "L'agent Sam Small et le vilain chien"). Au terme de la lecture de ce recueil, Sam Small et son petit monde sont ainsi devenus familiers au lecteur. Et du point de vue narratif, tout cela constitue autant de passerelles entre les textes, et donne de la cohésion au volume, presque à la manière d'un roman, alors que nombre de personnages de nouvelles ont un côté jetable après emploi. 

Au fil de cette prise d'épaisseur, l'auteur présente Sam Small dans ce qu'il a de plus humain, voire de plus masculin. Il s'agit d'un brave homme, retraité, qui a une femme et une fille - autant de sources de péripéties. C'est là-dessus que joue une bonne partie de l'humour de l'écrivain, prompt à brocarder les travers et les impondérables de la vie conjugale (ce sont souvent, si ce n'est toujours, les femmes du foyer qui imposent leurs vues dans ce livre, et la fille, qui a vocation d'actrice de cinéma hollywoodienne, a parfois honte de ses parents, qu'elle trouve vieux jeu) et à faire tourner son personnage en bourrique, à l'occasion, par Mully interposée. L'humour passe également par le regard en coin, volontiers croustillant, qu'Eric Knight brosse des pittoresques habitants du Yorkshire - un pays où le "droit du seigneur" subsiste (mais où le duc censé l'appliquer se dit fatigué... la nouvelle "Mary-Ann et le Duc de Rudling, qui aborde la chose, est du reste bien fichu, toute en discrétion), où il y a des hommes d'une force surnaturelle, où les gens jouent et parient volontiers au bistrot, et ont une solide réputation de voleurs de chiens.

Neuf nouvelles, un univers donc... vivant et palpitant par-delà les années, autour d'histoires qui marcheront toujours, à mettre en principe entre toutes les mains.

Eric Knight, Sam Small prend son vol, Paris/Genève, Slatkine, 1996.

La collection "Fleuron" de Slatkine a à présent disparu. Les personnes intéressées sont donc condamnées à faire les bouquinistes... Dommage: cette collection a publié de superbes textes, de réputation variable, allant de Boaistuau à Eric Knight en passant par Charles Perrault et D. A. F. de Sade, le tout sous couverture cartonnée, au prix d'un livre de poche. J'y ai moi-même trouvé pas mal de textes libertins du XVIIIe siècle, dont je me suis régalé, comme il se doi(g)t.

Photo: Flickr/Tricky

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