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3 juin 2008 2 03 /06 /juin /2008 21:22

Il y a quelque temps que je laisse entendre qu'il y aura un papier à ce sujet dans ces colonnes. Alors, le voici: après la Palme d'Or, il est temps d'écrire quelques mots sur le roman de François Bégaudeau "Entre les murs", paru en 2005 chez Verticales. Vu le nom de l'éditeur, je dois avouer que je m'attendais à un texte très hermétique, expérimental et difficile à souhait. Il n'en est rien, la lecture est agréable et fluide... mais "Entre les murs" ne se contente quand même pas de raconter une histoire (au contraire: le lecteur a plutôt l'impression qu'il ne se passe rien dans ce lycée parisien "sensible"), et ses positions en font un ouvrage foncièrement original, moderne et actuel. 

Le titre, déjà, a un côté polysémique: on est à Paris, donc à l'intérieur des murs, mais pas mieux lotis qu'ailleurs. Et d'emblée, avec un titre pareil, le ton est donné: l'auteur nous invite à un huis clos. On peut même y voir une métaphore de la classe sociale dont les élèves du collège ne sortiront jamais, en dépit des protestations forcément fausses de "qui veut, peut" du discours de fin d'année, relaté en fin de roman.  

L'enseignant démystifié

Il y a, dans "Entre les murs", une volonté opiniâtre de démystifier le métier d'enseignant de collège. Quels sont les exemples qui vous viennent à l'esprit, chers visiteurs, si je vous dis "roman dont le héros est un prof"? J'en ai deux: "Le Cercle des Poètes disparus" de N. H. Kleinbaum, et "Le Naïf aux quarante enfants" de Paul Guth - deux ouvrages qui montrent la fonction du professeur comme un révélateur de génies un peu subversif, et comme la personne qui va dévoiler les élèves à eux-mêmes. Rien de tout cela ici: l'enseignant est présenté comme quelqu'un qui est revenu de toutes ses illusions, et ne s'accroche pas à des passions finalement personnelles ("l'Autriche, on s'en fiche", dit en substance le narrateur quelque part - merci pour ce petit pays de l'Union européenne!). Il joue à l'occasion un rôle de garde-chiourme, et a la gâchette facile. Enfin, il lâche rapidement prise face au niveau plus que médiocre de ses élèves, se mordant littéralement la langue lorsqu'il utilise un mot apparemment compliqué, cachant tant bien que mal ses propres faiblesses, mais n'hésitant pas à éclairer d'un jour cru celles de ses élèves à l'occasion (p. 249).

Tout cela laisse au lecteur averti l'impression qu'à l'instar des bagnards et des fonctionnaires, les élèves sont situés dans un statut de "rapport spécial" par rapport à l'Etat, sans que rien ne soit fait pour l'adoucir. Rapport spécial souligné, par ailleurs, par le fait que seuls les élèves sont systématiquement décrits par leurs habits, ou plutôt par les marques et devises qu'ils arborent.

Huis clos en deux lieux

Comment le romancier, par ailleurs également enseignant (ça se sent), présente-t-il l'univers où évolue son narrateur? Je l'ai dit, l'école est présentée comme une forme de huis clos divisé en deux lieux essentiels: la salle de classe et la salle des profs. La classe est le lieu où se rencontrent et s'affrontent les élèves et l'enseignant, le professeur luttant pied à pied pour maintenir son autorité à la manière d'un toréador face au taureau. La salle des profs? C'est un peu "la planète des singes", où les enseignants se retrouvent pour, finalement, discuter sans fin des difficultés en classe - au risque de tourner en rond. Les collègues du narrateur n'ont guère envie de se battre pour le destin de l'un ou l'autre de leurs élèves. Ils le font pour un élève chinois menacé d'expulsion; mais cela n'aboutit pas. Dérisoire opération... tout cela est emporté par le charroi de la vie, qui fait tout oublier, qui donne à tout une valeur égale donc inexistante: tel élève est parti? On en prend note, on classe, on n'y revient pas.

Au fond, c'est là le portrait d'une humanité si fréquente, agitant les grands mots de solidarité mais se débinant, ou n'agissant pas beaucoup, au premier prétexte - rien d'héroïque dans ces enseignants qui, au contraire, se réjouissent de toute promotion, y compris à la Réunion. Plutôt les Dom-Tom...

Itérations

Tourner en rond, ai-je dit plus haut? Voilà bien une expression qui colle à ce roman, fait d'itérations et de répétitions sans fin, sans cesse variées et sans cesse identiques. Fin littérateur, le romancier en joue: il fait commencer chaque chapitre par un passage par le sas d'une brasserie proche de l'école, où l'on retrouve un habitué. Et un peu plus loin, l'élève Dico (quelle antinomie dans le nom!)  interpelle systématiquement le narrateur - et finit toujours, dans le chapitre, par se retrouver chez le principal. La salle des professeurs est également le lieu de petits gestes sans cesse recommencés: faire marcher la photocopieuse, glisser des pièces dans la fente de la machine à café. Les sentiments en sont comme par hasard absents, au-delà de réjouissances factices et purement professionnelles!

Itération également au conseil de discipline, où aucun élève proposé au renvoi ne trouve grâce: c'est comme si l'on voulait se débarrasser des éléments perturbateurs (c'est-à-dire de presque tout le monde). Ca sonne vrai (n'importe quel enseignant s'est sans doute retrouvé dans l'une ou l'autre des situations décrites), mais c'est finalement aussi, avec tout ce qui se répète également dans ce texte, une métaphore sur l'aspect cyclique, forcément répétitif, de l'existence. A ce régime, l'orange pourrie qui se trouve dans le casier du narrateur, et dont l'odeur accompagne ses dossiers (p. 155), n'est-elle pas une image d'un monde pourri, celui de l'école?

Jeux de langue

Une autre force de ce roman réside dans l'usage que son auteur fait des registres de langage, entre la neutralité factuelle, crue, de la narration, et les expressions fleuries des élèves, rendues au plus près. Janus bifrons dans cette affaire, l'enseignant, professeur de français d'ailleurs, rappelle régulièrement que l'écrit n'est pas l'oral - et démontre qu'il connaît le langage de ses élèves, verbal ou non. C'est un jeu nécessaire au réalisme du roman, mais aussi paradoxal, puisque l'écrivain use justement du registre oral pour transcrire les dialogues, fort nombreux et porteurs de sens, de ce roman.  

Quel bonheur?

Au terme de cet exposé éclairé au tube néon du monde des collèges dits "sensibles", vu l'attitude finalement pusillanime des adultes censés encadrer les élèves, l'épisode de la fête de clôture (et du discours) sonne franchement hypocrite.

Une hypocrisie qui tranche avec le tout dernier passage de ce roman relaté par brèves séquences, où l'on voit les élèves jouer au basket, avec le professeur comme spectateur: là, les élèves ont des règles qu'ils respectent. C'est leur monde (et l'enseignant a la sagesse de ne pas y pénétrer, même si on l'y invite). Et indirectement, c'est nous qu'ils interrogent, à la manière du dialogue qu'on trouve également en page 249: sommes-nous vraiment plus heureux, dans nos emplois du temps professionnels souvent peu drôles, qu'un jeune des banlieues qui met un panier dans le cadre d'un match homérique? Par-delà le monde scolaire, telle est sans doute la question que ce roman renvoie à chacun d'entre nous.

François Bégaudeau, Entre les murs, Paris, Verticales, 2005.

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commentaires

sourifleur 24/07/2009 14:16

J'enseignais l'anglais le néerlandais etla musique et j'étais également professeur de morale laïque.

Daniel Fattore 24/07/2009 21:12


Diantre! C'est varié... Quant à la morale laïque, ça doit être fort intéressant; j'ai personnellement eu droit à des cours d'instruction religieuse à l'âge de l'adolescence. Une autre manière de
voir ces choses...


sourifleur 23/07/2009 18:08

Vous avez vu juste, j'ai une formation d'enseignante (niveau enseignement secondaire inférieur - c'est-à-dire les 12 à 15 ans), et j'ai enseigné dans plusieurs établissements avant de passer mon examen d'aptitude à la fonction publique. J'ai de très bons souvenirs de cette période (je n'ai eu des difficultés qu'avec les doublants d'une classe préparatoire. Ils étaient que 6 mais, ils en valaient au moins 20!)

Daniel Fattore 23/07/2009 23:36


Il suffit en effet de quelques-uns, dans une classe, pour qu'on ait des difficultés - je vous comprends, même si je n'ai connu l'école que du côté "élève", si j'exclus un ou deux remplacements. Je
n'ai jamais été attiré par la profession; du coup, partant de l'idée qu'un enseignant non convaincu de ce qu'il fait est un gâchis pour lui-même et ses élèves, j'ai visé autre chose. Me voilà donc
traducteur, blogueur, auteur d'occasion, étudiant en administration publique, pigiste, etc.
Quelles sont les branches que vous enseignez principalement?
Au plaisir de vous relire!


sourifleur 22/07/2009 19:49

Je n'ai pas lu ce livre mais j'ai fort apprécié la version ciénmatographique de ce roman! Le jeu des acteurs est excellent et les dialogues sont très justes! Les difficultés rencontrées par les enseignants sont hélàs tout à fait vraisemblables.

Daniel Fattore 22/07/2009 21:48


De mon côté, je n'ai pas vu le film... merci du conseil!
J'imagine volontiers que le portrait tiré de la profession d'enseignant est réaliste: l'auteur est dans le métier... et vous-même?
Merci de votre visite!


sylvie 31/01/2009 10:15

très belle analyse pour un livre qui m'a rendue triste.
Je l'ai trouvé assez désespéré pour être désespérant!
Je pense qu'on ne devrait pas, quand on est capable de faire de tels constat, quitter le navire au plus vite, sans proposer quelques pistes pour en sortir...
Je suis très dubitative et extrêmement déçue par la démarche!

Daniel Fattore 31/01/2009 20:24


Merci de votre visite!
J'ai eu quant à moi l'impression de lire une voix différente sur le métier d'enseignant - loin de l'exaltation du métier à la manière d'un Paul Guth et de son Naïf aux quarante enfants - et rien
que pour cela, cette lecture en a valu la peine.
Cela dit, une proposition constructive pour un mieux, ce n'est jamais de refus!


Marco 28/06/2008 12:12

Je te suis totalement, Daniel; la seule différence de "ressenti" (cocasserie or not) tient sans doute au fait qu'étant enseignant, je connais déjà les impasses de notre Education nationale, j'ai donc été plus sensible à l'ironie (rarement méchante) qu'au constat amer. Mais le constat est certes primordial.

Daniel Fattore 29/06/2008 22:05


Sans doute: un enseignant - et a fortiori un enseignant français - va percevoir ce livre autrement qu'un quidam comme moi. On sent que l'auteur a connu le milieu; certains éléments vont donc
forcément parler différemment au profane ou au professionnel.


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