Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 mai 2008 5 30 /05 /mai /2008 19:26

la porte du palindrome / the palindrome doorEncore un texte original. J'avais écrit celui-ci pour un concours organisé par les éditions "Abribus - La Stéphanoise d'écriture", pilotées entre autres par Guillaume Juillet, que je salue ici au passage. Hélas, le concours a été annulé faute de participants... et il n'y a rien eu depuis. Principe? La première phrase était imposée: "Toc, Toc, Toc. Quelqu'un frappe à la porte." Pour la suite, libre! D'autres visiteurs de ce blog ont-ils aussi participé? Ce serait sympa de lire le fruit de leurs veilles scripturales.  


Je tire

 

Toc, Toc, Toc. Quelqu’un frappe à la porte.

Un choc. Puis deux. Trois enfin. Je suis dans mon appartement. Quelqu’un m’arrache à mes rêveries en heurtant ses phalanges au bois de la porte. Quelle drôle d’idée ! Alors que la sonnette électrique fonctionne à merveille… Mais frapper, me dis-je, c’est choisir de raconter quelque chose, sans attendre qu’on vous ait prié d’entrer. Annoncer la couleur, amorcer le dialogue. C’est pourquoi, avant même que le silence ne reprenne ses droits, j’ai laissé chacun des coups se répercuter dans mon oreille. Il y en a eu trois, vous le savez à présent. Les bonnes choses vont par trois, ça vous le savez aussi ; gageons donc que vous conclurez avec moi que le visiteur qui se trouve derrière le panneau, quel qu’il soit, aura une bonne nouvelle à m’annoncer. Une nouvelle qui aurait trait à Dieu le Père même, Sainte Trinité symbolisée dans chacun des chocs ? Je me le demande un instant. Le premier coup m’a semblé discret, mais bien présent, bien marqué : il pourrait représenter le Saint-Esprit, qu’on ne voit pas mais dont on perçoit les actes… un zéphyr qui souffle où il veut. Le deuxième, plus affirmé sans être idéal, ressemble au Fils, au Christ, vie terrestre trop tôt achevée, parce qu’entravée par une enveloppe de chair trop encombrante, mais dont les résonances sont infinies. Quant au troisième, le plus fort, sorte d’idéal sonore qui se suffirait à lui-même, il mènerait directement à Dieu, Seigneur sublime, digne uniquement des actions les plus primordiales et les plus absolues.


Puis j’ai réfléchi à l’allure qu’aurait mon visiteur. Absolument divin ? Sûrement pas lui-même. Mais de bon augure, quand même ? Empreint de mes chrétiennes réflexions, je l’espère toujours. Ce pourrait être le facteur ; mais le premier coup, trop fugace, ne correspond guère à l’image qu’on se fait du Mercure des Postes. Sans compter que les couleurs de chaque choc vont du pastel au rouge le plus intense, si j’ose cette image, mais sans passer par le jaune qui sied aux messagers d’aujourd’hui. Plutôt blanc – bleu – vermillon, aurais-je envie de dire. Qui associer à ces couleurs ? Un Français ? Un Anglais, un Américain même ? Ou un vieux Tchécoslovaque ? Je ne connais personne qui serait issu de ces nations. Quant à Dieu, il vient d’Israël, un pays dont le drapeau se dessine en bleu sur fond blanc. Où est le rouge ? Je n’y trouve pas mon compte.

Les coups frappés résonnent, élastiques, dans le silence. J’y pense, j’y repense, je ferme les yeux une fraction de seconde. Le premier « Toc ! » était-il, au fond, si discret que cela ? A la réflexion, je n’en suis plus si sûr. Peut-être son caractère était-il plus péremptoire que je n’ai voulu me l’avouer il y a quelques instants. Du coup, ce serait le deuxième choc qui ferait figure de moment faible, de temps froid, ou d’instant de repos. Un peu comme ces concertos qui, en musique classique, comportent toujours un mouvement méditatif entre deux éléments rapides et entraînants. Mon inconnu de derrière la porte serait-il donc un personnage un peu artiste, créateur et communicateur rien qu’avec des coups ? Rapidement, le souvenir me traverse d’avoir lu quelque part, dans Alphonse Boudard peut-être, que les prisonniers bavardent entre eux en cognant sur des tuyaux. Mais je doute d’avoir affaire à un tel personnage. Ou alors, mon visiteur est-il un timide qui, effrayé de sa hardiesse, frappe moins fort la deuxième fois pour mieux se ressaisir ensuite ? J’ai deux ou trois amis et connaissances qui sont comme ça ; mais en définitive, c’est là mon propre portrait que je trace. Moi-même, mes coups d’audace sans cesse contrebalancés par des hésitations que je ressaisis à la dernière minute pour affirmer avec force, parfois avec trop de poigne même, ce que j’avais dit, imaginé ou décidé en premier lieu. Quand je ne joue pas simplement à asséner avec violence quelque vérité première : vlan, vlan, vlan ! Naturellement, quand je procède ainsi, le son est différent de celui qui agite encore étriers, enclumes et marteaux au plus profond de mes oreilles. Mais les bruits renvoyés dans mon logement par le panneau de bois ne sont-ils pas eux-mêmes différents de ce « Toc, toc, toc » de synthèse que m’impose ma culture ? Bruits blancs, sans consonnes, sans voyelles, bruts de décoffrage ? Simplement une attaque violente, quand le doigt recourbé rencontre le bois avec brutalité, avec une force sans cesse modulée, toujours différente, modelée même par les veines du bois de la porte ? Une attaque suivie du silence qui retombe petit à petit dans le logement ? J’ai senti, au fil des secondes, que la paix a retrouvé ses aises chez moi : les molécules en suspension dans l’éther ont cessé de s’agiter, les ondes ont perdu de leur vigueur avant de s’aplanir tout à fait, comme à regret. Et dans ma tête, les neurotransmetteurs se sont fatigués eux aussi. Il est temps pour moi de me lever de mon fauteuil et d’aller voir ce qui se passe sur le palier. Courage.


Ma main sur la poignée.


Le pêne coulisse.


Je tire…


Photo: la Porte du Palindrome, Grenoble - Flickr.com/TisseurDeToile.  

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Publié par Daniel Fattore - dans Textes originaux
commenter cet article

commentaires

Marie-Catherine 02/06/2008 07:16

Ah l'éternelle question de "qu'y a t-il derrière la porte ?". Agréable ta façon d'y rêver...

PS : je me permets de "plussoyer" Liliba : encore un peu trop petite pour moi aussi ta police de caractères...

Daniel Fattore 02/06/2008 23:00


Merci!
Et je vais penser à la question de la taille des caractères. J'ai déjà passé en Verdana pour gagner un peu, mais d'un autre côté, je n'aime pas les polices trop grosses. Il me faudra donc trouver
un juste milieu... Ce sera quand j'aurai un peu de temps pour affiner.


liliba 01/06/2008 21:57

J'adore votre style ! Toujours un plaisir de vous lire (même si les caractères sont un chouïa petits pour l'écran...)

Daniel Fattore 01/06/2008 23:00


... merci! Et désolé pour la taille des caractères. J'avais commencé encore plus petit!
Je vous ferai signe si cela devait sortir un jour sur papier. Et là, j'espère que les caractères seront suffisamment gros pour tout un chacun. Bonne lecture, et bonne continuation.


A_girl_from_earth 30/05/2008 22:53

Quelle imagination! Quel délire! Quel talent! J'adore!

Daniel Fattore 31/05/2008 19:34



Merci! Et bienvenue par ici. Je m'en vais retourner sur votre blog, qui m'a paru intéressant et que je viens de découvrir. N'hésitez pas à repasser!



Présentation

  • : Le blog de Daniel Fattore
  • Le blog de Daniel Fattore
  • : Notes de lectures, notes de musique, notes sur l'air du temps qui passe. Bienvenue.
  • Contact

Les lectures maison

Pour commander mon recueil de nouvelles "Le Noeud de l'intrigue", cliquer sur la couverture ci-dessous:

partage photo gratuit

Pour commander mon mémoire de mastère en administration publique "Minorités linguistiques, où êtes-vous?", cliquer ici.

 

Recherche

 

 

"Parler avec exigence, c'est offrir à l'autre le meilleur de ce que peut un esprit."
Marc BONNANT.

 

 

"Nous devons être des indignés linguistiques!"
Abdou DIOUF.