Les résultats du Prix Hemingway sont tombés il y a quelques jours, primant un certain Robert Bérard pour "Corrida de Muerte", et consacrant quelques auteurs déjà pas mal en vue,
à l'exemple de l'excellente Françoise Guérin, mais aussi des textes signés Pierre Bordage, Régine Detambel ou Magali Duru. Georges Flipo a du reste également participé à l'épreuve
cette année. C'est l'occasion pour moi, petit Suisse aux bras pas si noueux que ça, de parler un peu de ce que ce prix a d'à la fois fascinant et repoussant... l'un étant peut-être la
cause de l'autre, à vous de voir.
Le principe? Chaque année depuis trois ans, c'est le même: sont admises au concours des nouvelles d'auteurs publiés (quel que soit le support), portant sur la tauromachie. Un sujet difficile et
controversé s'il en est...
Comme souvent, c'est un truc purement quantitatif qui m'a accroché dans cette affaire: organisé par les éditions Au Diable Vauvert, ce concours est doté de quatre mille euros. De quoi me payer un
complet neuf! De plus, le caractère assez exclusif du sujet ne peut que parler à un type qui n'a pas d'a priori et considère que plus le thème est difficile, moins il y a de concurrence. En
outre, la composition du jury garantit à l'auteur qui envoie son texte d'avoir été lu par des personnes qu'on dit autorisées, par exemple par des écrivains confirmés - sans compter le
lauréat de l'année précédente. Et pour ne rien gâcher, la publication d'un texte au Diable Vauvert, même dans un collectif, c'est un joli coup. Bref, tout ça a l'air sérieux. Et semble
effectivement l'être.
Reste le sujet... la tauromachie, art controversé, je l'ai déjà dit. Le concours m'a fait tilt; j'ai donc ouvert "Mort dans l'après-midi" d'Ernest Hemingway, qui parle exclusivement de la lutte
entre l'homme et le taureau. J'en garde un lumineux souvenir. Cet essai adopte le ton de l'aficionado un peu blasé, le genre que vous pourriez rencontrer au coin d'un bar, pour raconter les mille
et une ficelles du métier. De nos jours, vous en trouvez de tout pareils, partout dans le monde, qui vous parleront de football... surtout à l'approche de l'Euro. "Il tecnico di bar", dirait le
très recommandable écrivain italien Stefano Benni - le génie en plus. Certes, il s'agit d'une mise à mort; mais Ernest Hemingway parvient à mettre en valeur la beauté du sport tauromachique,
sublimant la souffrance et la violence sans pour autant l'occulter.
Les arguments des opposants à la tauromachie peuvent faire mouche également. Hemingway évoque certes le fait que la mise à mort du taureau est cruelle, mais parvient à la transcender pour en
garder la quintessence; les anti-corrida, eux, révèlent une vérité nue: l'animal souffre, le torero fouaille la bête pour l'achever... quand il en est capable. La mise à mort d'un taureau dans
une arène paraît insoutenable aux opposants de cet art, d'autant plus que la bête n'a pas souvent "bien" vécu: petits enclos, conditionnement propre à rendre le taureau peu combatif face au
torero. Et puis, à l'instar des coulisses du Tour de France, celles de la corrida ne sont pas toujours très reluisantes.
Face à tout cela, que penser quand on habite en Suisse, pays où les bovidés se battent entre eux dans le cadre des "combats de reines"? Difficile à trancher. Même si certains arguments des
opposants sont un peu faciles (la mise à mort est barbare, mais alors que dire des abattoirs industriels - qui tuent d'ailleurs beaucoup plus que les arènes? Et dès lors, pour quelle cause
vaut-il mieux réserver son énergie?), il est difficile de condamner l'afición sans état d'âme. De même qu'il est impossible, compte tenu de la force de l'argumentation des opposants à cette
tradition, de dire simplement qu'il s'agit d'un beau spectacle. Rude débat! Difficile de condamner sans appel, difficile d'approuver sans arrière-pensée. Comme tant d'humaines choses...
Si je devais écrire là-dessus, il me faudrait forcément rendre compte de cette tension. Un exercice profondément attirant... et difficile entre tous. En conclusion, j'ai envie de dire que j'ai
déjà gagné ce concours, puisqu'il m'a poussé à me remettre, avec profit et délices, à l'oeuvre d'Ernest Hemingway. Ce qui vaut pas mal de prix littéraires.
Le Prix Hemingway: http://www.audiable.com/hemingway/
Alliance Anti-Corrida: http://www.anticorrida.org/
Françoise Guérin: http://motcomptedouble.blog.lemonde.fr/
La Corrida Bulloise: http://www.corrida-bulloise.ch/
Le blog de Georges Flipo: http://georges-flipo-auteur.over-blog.com/
P. S.: un jour, sans doute en automne, je vous parlerai de la corrida bulloise... où le gagnant est supposé non pas tuer le taureau, mais l'emporter avec lui en fin de course. Tout le monde y est
convié: enfants, adultes, personnes à mobilité réduite,...
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