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Jeudi 22 mai 2008


Il ne fait aucun doute qu'on a déjà beaucoup écrit sur "Le Diable s'habille en Prada", roman qui a fait connaître l'écrivain new-yorkais Lauren Weisberger. Une affaire qui roule, avec une bonne louche de suave méchanceté, une Tatie Danielle avec strass et paillettes - et un hymne au superficiel, parangon de la chick lit. Au cours de ma lecture, cependant, j'ai voulu savoir s'il y a quelque chose là-dessous. Et j'ai trouvé. Car "Le Diable s'habille en Prada" n'est pas qu'un roman frivole pour jeunesses évaporées. C'est aussi un fait de civilisation.

Le namedropping comme symptôme de tous les excès

Pour commencer, j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer le procédé du namedropping, qui est endémique dans cet ouvrage, agressif et criant comme peut l'être la publicité à notre époque. Cela se justifie, certains commentateurs l'ont soulevé ici, par le milieu exploré: celui de la mode et du superficiel, de l'éphémère également, puisqu'il n'y a rien de plus périssable qu'un journal. Du fait de l'exploration d'un milieu où seules comptent les apparences, naturellement, le lecteur se retrouve le plus souvent à voir ce qui se passe: descriptions visuelles, etc.

Le débordement des noms amène à réfléchir sur le caractère hyperbolique de cet ouvrage, où tout est outré. La patronne est certes d'une méchanceté hors pair, les filles trop maigres, les gens trop riches. Tout au long du roman, en effet, l'auteur s'ingénie à montrer que la richesse n'a pas de plafond, mentionnant le prix délirant des choses (des chaussures à plusieurs centaines de dollars, des loyers dépassant allégrement l'indécence à mille dollars la pièce); certaines listes de marques font penser aux pléthoriques énumérations qu'on peut trouver chez un François Rabelais.

Miranda Priestly, manager crédible?

Méchante à l'excès, Miranda Priestly l'est sans aucun doute. Refusant toute question, elle fait penser à l'un des "principes de Blocher", devenus fameux en Suisse. Mais campe-t-elle pour autant une manager crédible? Excessive en tout, elle semble oublier qu'il vaut parfois mieux céder sur un point pour avoir davantage plus tard. Son caractère tyrannique engendre par ailleurs un roulement soutenu de son personnel, ce qui peut nuire à l'efficacité de tout le système: chaque nouveau collaborateur doit être formé, ce qui est autant d'énergie perdue. Miranda Priestly semble par ailleurs gagner énormément d'argent, ce qui étonne de la part d'une rédactrice en chef, même si bon nombre d'avantages sont liés à sa fonction, à l'exemple des transports, vêtements et accessoires gratuits. Le train de vie d'un rédacteur en chef permet-il d'avoir du personnel de maison? Certains flux de fonds pourraient faire pâlir un contrôleur de gestion attentif, d'autant plus qu'à l'instar de Miranda qui fait payer ses carrés Hermès par l'entreprise, tout le monde à Runway se paie sur la bête, se précipitant dans une incroyable curée qui commence, pour Andrea, par un téléphone portable Bang & Olufson à 500 dollars.

La rédactrice en chef de Runway exerce malgré tout une fascination irrésistible sur tous ceux qui savent qui elle est. Pourquoi? On peut certes la voir comme une manager tyrannique mais dotée d'une autorité et d'une aura - des gens comme cela, tout le monde en connaît. Je souhaite y voir plutôt l'incarnation du mythe américain de la "self-made woman": fille juive issue d'une famille riche en enfants et pauvre en argent, elle gravit les échelons jusqu'à atteindre un poste à responsabilités - où elle paraît cependant légèrement surévaluée, puisque le milieu de la mode n'a finalement rien de stratégique. Une "américanité" qui corrobore les aspects hyperboliques du roman, tant il est vrai qu'aux Etats-Unis, tout semble plus grand qu'en Europe. Fascinante Miranda donc, mais dont tout le monde, bien que passant son temps à genoux devant elle, cherche à profiter à fond, Andrea Sachs la première puisque si elle travaille pour elle, c'est uniquement dans la perspective de décrocher un emploi plus gratifiant ensuite.

Macho ou minet?

Un autre paradigme traverse l'ouvrage, celui des deux mondes entre lesquels Andrea Sachs, assistante de Miranda Priestly et narratrice, est tiraillée: celui de la famille, présentée comme "ce truc encombrant où l'on se sent si bien", où les sentiments sont authentiques. Agée de 23 ans, Andrea Sachs souhaite prendre ses distances avec ce cocon douillet mais étouffant, et c'est bien naturel. Cette approche permet de considérer la vision des deux hommes qui marquent l'année de vie d'Andrea au service de Miranda Priestly. Le premier, Alex, est le copain "officiel" de la narratrice. Il est présenté comme un mec bien, qui se donne à fond dans un métier honnête (enseignant dans un quartier sensible) tout en gardant les pieds sur Terre. Alex fait figure d'homme accompli et responsable, ayant un travail stable, capable de défendre sa femme s'il le faut - bref, quelque part, c'est un macho, au sens noble s'il en est un (celui qu'Alain Soral donne au terme, peut-être).

Face à lui, Andrea côtoie régulièrement Christian, jeune écrivain à succès, plus âgé qu'Alex mais bien moins stable, exerçant toutefois un métier qui fait davantage rêver, et dépourvu de copine officielle stable. Souvent décrit de manière visuelle (on connaît son habillement), il fait figure de minet. Tel est le choix qui s'offre à Andrea. Un choix qu'elle ne tranchera pas en fin de roman, puisqu'Alex a proposé un break, non interrompu lorsqu'on ferme le livre - une porte non close, une opportunité pour un nouveau texte.

Entre échec et ouverture

... car "Le Diable s'habille en Prada" est finalement aussi, si l'on y regarde de près, le récit d'un multiple échec. Au fond, la narratrice n'atteint aucun de ses objectifs: elle ne finit pas l'année de travail qu'elle s'était proposé d'accomplir aux côtés de Miranda Priestly, son copain Alex prend ses distances avec elle, et elle ne réalise pas son rêve d'enfance, pourtant honnête, d'entrer au journal "New Yorker". On est loin du happy end total à l'américaine, même si la jeune femme retrouve finalement le bonheur de côtoyer sa famille et sa meilleure amie, quitte le monde des apparences et du superficiel, dispose de suffisamment d'argent pour se lancer en littérature sans souci pendant un an, et produit des nouvelles pour un journal obscur, mais dont la rédactrice en chef est sympathique - une traversée du désert en perspective pour la (céli)battante Andrea Sachs.
Celle-ci pourrait faire l'objet d'un second roman, cent pour cent inventé ("Le Diable s'habille en Prada" est largement inspiré d'un vécu auquel l'auteur donne un sens), d'autant plus que tout est assez ouvert. Car - et c'est à nouveau une idée bien américaine, au moins depuis "Autant en emporte le vent" - l'échec permet toujours de rebondir.

Lauren Weisberger, Le Diable s'habille en Prada, Paris, Presses Pocket, 2003.
Photo: DVDRama.com

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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