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Mercredi 16 avril 2008

Ce qu'il y a de bien avec la presse syndicale, c'est que c'est une presse d'opinion. Quand on est d'accord avec elle, on se dit avec passion: "Ouais, vas-y, cogne encore!". Mais quand on n'est pas d'accord, la réaction n'en est que plus passionnée. Bref, on ne saurait lui être indifférent, ce qui change un peu de la presse d'information, qui vise à la neutralité.

J'ai reçu aujourd'hui le journal du syndicat suisse des transports publics SEV, "L'Evenement syndical", et un article m'a interpellé. Un groupe rassemblé sous la bannière de "Linguaprima" propose en effet d'organiser l'enseignement de la langue des étrangers qui vivent chez nous, dans le cadre de l'école obligatoire. Cela, avec des cautions scientifiques et l'intervention de secrétaires syndicaux, à l'appui de la thèse soutenue.

Face à cela, quelques questions m'assaillent. Ceux qui me connaissent bien savent que je suis de père italien; ceux qui me connaissent hyper-bien savent que j'ai appris l'italien dans le cadre de cours organisés par le consulat de ce qu'on n'appelait pas encore la Berlusconie. Bon, vous m'avez compris: je vais vous faire part de mon scepticisme face à une telle approche.

Rien qu'en lisant le titre, deux questions me sont venues:

- Est-ce que c'est vraiment la volonté des étrangers?
- Est-ce que c'est faisable?

Puis plein d'autres réflexions me sont venues.

Si je me suis posé la première question, c'est parce que j'ai toujours eu l'impression, justement, que l'intégration passait par la langue du pays d'accueil - alors que l'article en question soutient justement que c'est en travaillant sur la langue du pays d'origine que l'étranger s'intégrera le mieux. Rude paradoxe! Vaut-il mieux, quand on arpente les trivies et les quadrivies de Berne, parler serbo-croate, français ou dialecte bernois? La réponse est dans la question, à tel point même que l'on vous regardera de travers (donc barrière!) si vous parlez allemand. Sans oublier, naturellement, que ce n'est pas en turc qu'un jeune habitant en Suisse va envoyer sa première lettre de motivation... La question de la volonté des étrangers installés en Suisse a sans doute déjà été creusée; mais j'ai le souvenir d'un ouvrage signé Elizabeth Altschull, signalant l'échec de l'enseignement de l'arabe littéral dans les écoles françaises, dans le même but: les personnes issues de pays supposés arabes ne s'y reconnaissaient pas. Intéressant, à l'heure où Genève ouvre des classes d'arabe...

La question de la faisabilité m'a semblé tout aussi digne d'être posée, voire plus, puisqu'elle ouvre la voie à la pratique. Je me souviens que déjà quand j'étais à l'école obligatoire (c'était il y a vingt ans!), on se trouvait avec des classes où se côtoyaient dix nationalités. En supposant que chacune d'elles a sa propre langue, cela fait dix professeurs... Pour peu qu'on inscrive le principe quelque part dans le marbre légal ou constitutionnel, chaque élève pourra revendiquer d'être formé dans sa langue maternelle étrangère, qu'elle soit l'italien (en Suisse, ça va!), en turc (bon, il y en a encore pas mal), en finnois (déjà plus difficile), en sango (que celui qui connaît une personne qui enseigne ça se lève, ça m'intéresse), ou en patois gruérien (indispensable pour se faire son trou dans certains milieux fribourgeois). Notons que dans son ouvrage "Halte à la mort des langues", Claude Hagège rappelle qu'il y a (encore) plus de cinq mille langues vivantes. Dans le cas d'une diversification extrême, du côté de l'efficience, cela se pose un peu là.

L'article rappelle à juste titre que les langues ne sont pas en concurrence l'une avec l'autre dans l'esprit d'un enfant. A voir! Je me souviens qu'à six ans, alors que je vivais à Liestal (Suisse alémanique), je sentais parfaitement le dialecte alémanique qui prenait le dessus - et ai perçu exactement l'inverse lorsque, en 1980, mes parents sont venus s'installer en Suisse romande, à Bulle. Mais passons: l'apprentissage de l'italien, en plus de ce vécu, n'a rien bousculé. Mais s'il n'y a pas concurrence entre les langues, celle-ci existe entre les matières enseignées dans le cadre de l'école obligatoire, ou au lycée. Concrètement, au détriment de quoi faut-il enseigner le turc, l'anglais ou le hongrois? L'article du journal dit qu'on peut placer des heures de cours de langue sur des heures où les nationaux suivent des cours "non déterminants". Hmpf... l'apprentissage d'une langue est toujours déterminant, donc discrimination positive pour les migrants... qui, de leur côté, se diront: "Pourquoi est-ce que nous, on travaille comme des brutes pendant que les Suisses font du théâtre, du land art, de la photographie, du dessin, etc.?". A raison, encore une fois: les Suisses n'ont pas à pédaler moins que les ressortissants étrangers.

Il est intéressant de noter, aussi, que l'appel à cette mesure ait été signé par des "spécialistes en éducation". Chercheurs ou enseignants? Leurs réponses peuvent être fort dissemblables.

Ma proposition? L'article relève, à raison, les cours de langue et de culture organisés à l'usage des allophones: cours d'italien le samedi matin, cours de russe, etc. L'article rappelle également que ces cours sont subventionnés par le pays, tout en regrettant le manque de reconnaissance pour ces formations. L'intégration de celles-ci dans l'école obligatoire ou dans le cursus ordinaire ne me semble pas une bonne solution. Mais pourquoi ne pas leur donner une place dans les certificats usuels en Suisse? Il ne coûterait pas grand-chose d'ajouter une ligne à un carnet scolaire, et guère plus d'émettre des certificats d'études reconnus (j'ai personnellement un certif d'études en italien, mais cela ne doit rien à l'engagement de l'école suisse), ou de renforcer la reconnaissance de ceux-ci. Plutôt que de forcer des programmes scolaires déjà surchargés, je crois que c'est plutôt dans cette direction qu'il faut chercher. Sans compter que l'école obligatoire doit prodiguer le même enseignement à tous, Suisses ou étrangers, égalité de traitement oblige... du moins en théorie.

Christophe Koessler, "Les migrants doivent apprendre leur langue à l'école", L'Evénement syndical n° 16/16 avril 2008.

par Daniel Fattore publié dans : Langue française
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