Premier avril, jour des poissons qu'on colle dans le dos. Il est un peu tard pour vous monter un bateau, chers lecteurs. J'aurais aussi pu vous offrir une revue
de presse: Tariq Ramadan qui fait son propre film en réponse à "Fitna"; George Clooney qui organise un casting à Fribourg; Marcel Ospel qui se retire de la direction de l'UBS (ah non, ce n'était
pas un poisson?); la police de Bulle qui se balade à vélo, avec la complicité de Maroussia Rusca... Je préfère cependant vous présenter un petit texte que j'ai écrit pour le "Croûtothon", appel à
textes s'inspirant d'affiches publicitaires. Voilà voilà...
Le Filet de bar
Vous êtes un homme. Ou la femme d'un homme.
Vous m'avez sans doute déjà remarquée.
Vous savez qui je suis.
Je me présente quand même.
Je suis le filet de bar.
Filet de bar : que drôle de métier. Ou de fonction ? me demanderez-vous. Ce n'est pas que j'y puisse
quelque chose. Jamais je n'ai eu vocation à le devenir. Au départ, je suis une jeune femme tout à fait ordinaire, ni limande ni morue, avec du charme certes, ce qu'il faut là où il faut, mais pas
de quoi devenir Miss Univers. Et c'est par hasard que je me suis retrouvée, un jour, dans un débit de boissons doublé d'une brasserie, après y avoir pénétré comme on entre dans une jungle où il
faudrait tout explorer. Après avoir caressé la vaste salle de mes grands yeux ouverts, j'ai choisi, en désespoir de cause, de me percher sur un des sièges qui entourent le zinc.
Aussitôt juchée sur mon piédestal, j'ai croisé haut - question de confort - mes jambes revêtues de bas résille.
Aussitôt, un homme à l'air requin est venu vers moi. Je ne suis pas encore dans mon assiette : c'est la première fois pour moi, il m'a fallu apprendre. Mais le requin sait très bien me dégeler.
Les mots lui viennent facilement, prenez place, faites comme chez vous, que puis-je vous servir ? Une menthe à l'eau, parfait. Ça va avec vos yeux, a-t-il cru bon d'ajouter. Je m'en suis
trouvée tellement bien que j'ai commencé à sourire d'un air à la fois béat et gourmand.
Tellement bien, aussi, que j'ai fini par prendre un emploi de serveuse dans l'établissement.
Alors il vous aurait fallu voir comment les hommes m'ont regardé.
Alors il vous aurait fallu comment les femmes des hommes m'ont regardée, et ont regardé leurs hommes.
Tous ces yeux mâles qui m'avalent du regard.
Tous ces yeux femelles qui me vomissent.
Les hommes paraissent prêts à plaquer toutes les casseroles qu'ils traînent depuis trop longtemps,
simplement pour me faire un sort. A défaut de pouvoir passer à l'acte, ils me dévorent toute crue, comme un sushi que l'on mastique consciencieusement afin d'en sortir tout le suc. Filet de bar
efficace, j'attrape dans mes mailles tous les drôles d'oiseaux amoureux en jouant de mes lèvres rouges et de ce lamparo fallacieux qu'est mon regard. La vie, la vraie, pour eux, c'est moi.
Et j'aime ça.
J'aime ces regards d'hommes qui, alors que je passe entre les tables, porteuse de consommations, me
glissent dessus comme l'eau sur les écailles d'un poisson. Tous ces mâles, à la fois désireux que leur attention ne se distingue pas trop et certains d'être aperçus, remarqués
même…
J'aime aussi voir endêver ces femmes, baleines repues qui me donnent l'air de vouloir me faire débarrasser le
plancher d'un coup de spatule bien ajusté. Impuissantes à calmer la soudaine fringale de leurs hommes, elles déversent toute leur bile sur moi. Moi dont le seul défaut est de jeter sur tous
ces hommes affamés ou assoiffés un regard bienveillant, avenant même, et d'attraper, peut-être, quelque poisson clown ou mérou de cinéma qui finira dans mon assiette tout en croyant me
faire passer, moi le filet de bar, à la poêle à frire.
A tous ces êtres baignant dans leur pot au noir de visqueuse déprime, je n'ai qu'une question à poser. Pas besoin
de s'étendre, d'allonger la sauce. La lippe illuminée par un sourire gras et appétissant, l'œil vert teinté de scintillante espièglerie, la pommette haute, je me contente de susurrer, d'une
voix chaude et fondante que je laisse couler dans leur oreille :
par Daniel Fattore
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