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"Parler avec exigence, c’est offrir à l’autre le meilleur de ce que peut un esprit."
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Samedi 14 juin 2008

Day 156: Red red wineUn petit texte que j'ai commis en 2005 pour un concours de nouvelles noires, sur le thème "Rouge et noir", et que je vous livre en pâture. Bon appétit... ou santé!

Des vertus insoupçonnées du vin rouge

 

Noir. Il l’était, noir, avachi au coin du zinc, jeté sur un siège tout près des toilettes, la tête nichée dans ses coudes… garanoir ou pinot, que sais-je ? A moins qu’il n’ait devant lui quelque pichet d’un sombre bordeaux, issu de certaine cave obscure.

« Il », ai-je dit. Qui, il ?

Considérant que l’homme que nous découvrons ne sait plus lui-même qui il est, je ne m’aventurerai pas moi-même à le nommer. Disons simplement que comme dans tout récit de boutique obscure qui se respecte, il porte (de travers) un borsalino et (assez droit) un imper douteux. Lunettes de soleil ? Inutile : l’éclairage est déjà bien chiche en ce local. Pour faire bon poids, je précise qu’il s’agit d’un habitué. Tout le monde le tutoie, du barman jusqu’à l’équipe d’étudiants qui festoie à grands coups de Guinness, à l’autre bout de la salle. Même le Wurlitzer du fond le connaît, pour avoir partagé bien malgré lui certaines de ses séances de dégustation prolongées. D’où une relation du genre paroxystique, essentiellement fondée sur la terreur.

C’est à ce moment du récit qu’entre un autre individu, blouson de cuir noir, poil de jais, encore plus difficile à cerner que le premier : lui, personne, dans l’établissement, ne le connaît. Il demande le téléphone.

- Dans le coin sombre, derrière l’homme à l’imper, dit le barman, sans lâcher la tasse à café Carte Noire qu’il essuie. Si vous voulez de la lumière, vous appuyez sur le bouton.

- Pas besoin, répond laconiquement le visiteur.

Ce dernier se faufile entre l’homme au bar et le mur. Passage étroit. Crasse antique. Finalement, il atteint l’appareil téléphonique. Un de ces vieux ronfleurs en bakélite couleur d’ébène, avec un disque d’appel et une cagnotte ventrue, juste en dessous. Des cartes de visite de taxis sont épinglées au mur.

L’homme décroche le combiné, un de ces objets tout en rondeurs, tout en lourdeurs, et compose un numéro, dans l’indifférence générale. L’homme avachi au bar entend une conversation dont il croit distinguer quelques mots :

- Ouais, mec, salut, ça va ? Je suis au bar sans nom… Ils ont un téléphone fabuleux, une vraie pièce de musée. Tu passes me prendre ? Ça marche.

Puis l’inconnu au téléphone se baisse.

L’homme du bar, lui, reste perdu dans sa tour d’ivresse. Un petit univers aux recoins noirs où il lui semble entendre, de loin, des bruits discrets, minuscules, imperceptibles. Comme du métal frottant contre du métal, comme une clé qu’on tourne, tout doucement. Ou un couvercle que l’on dévisse ? Il lui faudra tirer ça au clair un jour, cela lui paraît soudain essentiel. Mais déjà, suit un son de métal tombant dans un sac. Beaucoup, beaucoup de métal. Des clés, comme dans un film déjà vieux ? Des jetons, comme au casino ? De l’argent, du vrai, comme quand y’a l’Euromillions ?

De quoi se repayer une tournée ?

A cette pensée, le fidèle du zinc a un mouvement. Il lève la tête, essaie d’attraper son pichet. Puisque argent il y a, autant finir le breuvage rouge et noir, encore abondant, qu’il contient. 

Mais sa main le trahit…

Le pichet lui échappe, tombe… L’habitué le regarde, médusé, s’éloigner doucement vers le carrelage. Est-ce le carrelage qui se rapproche, ou le pichet qui descend ? Tout ce sang de la Terre perdu, tout ce fruit du travail humain qui va irrémédiablement finir sur le sol lisse et froid. Quel gâchis… Le voilà qui se répand en langues noirâtres, entraînant dans sa course les éclats de terre cuite du petit pot d’environ un demi-litre qui le contenait. Dommage.

Mais le client prend conscience d’une soudaine agitation autour de lui. Ayant compris son manège de videur de cagnottes, en effet, le barman court au noir visiteur inconnu en criant : « Au voleur ! ». L’inconnu du téléphone, lui, rassemble ses dernières pièces et se met à courir. Pas bien loin : ses chaussures à semelles de cuir glissent sur le carrelage souillé de vin rouge. Il tombe… et s’assomme. Le patron n’a que le temps de voir ses pieds dépasser du bar, et d’entendre un grand bruit de dégringolade.

- Eh, Isidore, t’as foutu quoi ?... demande-t-il à son fidèle client.

- Ben j’sais pas… j’ai briqué mon pichet, faudra que tu m’en remettes un autre…

Alors le visage de l’homme du bar s’illumine, un grand sourire traverse son visage.

- Tant que tu veux, Isidore ! Je te dois une fière chandelle ! Y’a un voleur qui vient de glisser sur le pinard que tu as renversé. Allez, on va s’en déboucher une, de derrière les fagots…

Puis le barman se tourne vers le reste du café, face aux gens qui, pour certains, avaient l’impression qu’il se tramait quelque nébuleuse histoire.

- Ho, tout le monde ! Isidore vient d’arrêter un brigand ! Le gars, par terre, a essayé de vider la caisse du téléphone… Laissez-moi le temps d’appeler les flics ; après, j’offre la tournée ! Champagne pour tout le monde…

Du fond de l’établissement soudain détendu, un jeune homme s’écrie :

- Bravo ! Ce sera la tournée Isidore ! Un héros pareil, ça s’arrose !

 

  

par Daniel Fattore publié dans : Textes originaux
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Vendredi 13 juin 2008

Carton rouge !C'est un peu la question que je me suis posé ce soir en traversant la gare de Berne, et aujourd'hui en effectuant le même parcours. Aujourd'hui, en effet, la France disputait un match corsé contre les Pays-Bas. Les artistes pourront gloser sur la complémentarité des couleurs des maillots (orange et bleu); j'y ai pensé, je l'ai fait aussi. Et j'imagine que sur fond vert, ça doit avoir une gueule pas possible.

J'ai donc traîné aujourd'hui dans la gare de Berne, tout fraîchement refaite, et j'y ai surtout vu des maillots orange, vêtement obligé de toute personne soutenant l'équipe du pays du Gouda. C'était même une déferlante! Ceux qui aiment cette couleur peuvent bien venir visiter la capitale suisse ces jours-ci! Il paraît que certains jouaient à shooter des ballons dans des fenêtres ouvertes, sur la Bärenplatz, à deux pas du Palais Fédéral, sous l'oeil indulgent de Benedikt Weibel, Monsieur Sécurité de l'événement.

Les "Oranjes" se sont même taillé une solide réputation, révélée à travers le blog interne des CFF, que vous commencez à connaître. Il paraît que ce sont les plus sympas... je l'ignore, pour ma part: je n'ai pas (encore) cherché à fraterniser. Mais force est de constater qu'ils sont partout, jusque dans le restaurant du personnel. Leurs costumes frappent l'oeil par leur couleur, mais aussi par leur coupe: j'en ai même vu, aujourd'hui, arborant un look de rockers, avec banane assortie. Quant au bruit, vous l'imaginez volontiers: cornes de brume, sifflets, chants, tout le bazar. Un véritable carnaval!

Et les Bleus, là-dedans? Plus petits que des Schtroumpfs? Je l'ai cru, sincèrement, en attendant le train, ce soir. Perdus au milieu de la déferlante orange, en effet, il y avait quelques bannières bleu-blanc-rouge, portées par des gars apparemment perdus. Quand je voyais quelque francophile, je me disais "Ah! Tiens!", alors que les Néerlandais font pour ainsi dire partie du paysage. Circonstance aggravante: comme l'Italie jouait aussi ce soir, les maillots bleus pouvaient être soit ceux des supporteurs français, soit ceux des supporteurs italiens. Le bleu était donc partagé... donc deux fois moins présent.

Alors, quel est le soutien apporté à l'équipe de Domenech? A celle qui préfère le train, pour arriver à l'heure au stade? Personnellement, je m'en fiche un peu: je suis le supporter du Grand Kapital, dont je sais qu'il va gagner à tous les coups (il a déjà gagné, d'ailleurs - facile!). Mais si le Onze de France se fait laminer à l'Euro 2008, quelle déconfiture! Mais on saura que ses soutiens se sont faits bien discrets.

Photo: Flickr/Florent Solt

Update: manifestement, les supporters français n'ont pas apporté grand-chose à la partie... les "Oranjes" ont gagné par 3 à 1.
 

par Daniel Fattore publié dans : Air du temps
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Jeudi 12 juin 2008

Yorkshire DalesQu'est-ce qui a bien pu pousser un éditeur franco-suisse à ressortir, en 1996, une édition d'un choix de nouvelles d'Eric Knight, sous le titre "Sam Small prend son vol"? Pourquoi ne pas plutôt s'intéresser à Lassie, créature autrement fameuse de cet auteur? Outre la recherche de textes rares qui fut la marque de fabrique de la défunte collection Fleuron de Slatkine, gageons que c'est le côté "texte de toujours" qui a dû accrocher les éditeurs.

Présentons le contexte, en deux mots. "Sam Small prend son vol" est un recueil de neuf nouvelles dont l'action se situe dans les années 1920/1930 (difficile à cerner, mais Adolf Hitler est mentionné, ce qui permet une approximation). Nombre de ces textes ont pour cadre de Yorkshire (Angleterre) et ses habitants, présentés comme des cabochards malicieux, dotés d'un solide bon sens sous leurs airs frustes. Sam Small, quant à lui, fait figure d'homme qu'on consulte parce qu'il a voyagé (la nouvelle éponyme se déroule du reste en Californie), et à qui il arrive toutes sortes d'aventures qui flirtent volontiers avec le fantastique.

L'aspect malicieux des habitants du Yorkshire est souligné dès la première nouvelle ("Les Yankees sont tous des menteurs"), qui met en scène un touriste américain qui n'est pas cru quand il dit vrai, et est cru quand il exagère, reprenant les clichés US véhiculés par le cinéma. Telle est l'une des manières qu'a l'auteur de manipuler le réel et de jouer avec l'imaginaire.

Fantastique et plus

Mais il y a aussi le ressort du fantastique. dans lequel l'écrivain Eric Knight aime à se balader. Sam Small se retrouve donc tour à tour dédoublé (schizophrène?), capable de voler, propriétaire d'une chienne qui parle et peut se transformer en fillette, etc. La part de doute inhérente au fantastique semble s'expliquer en fin de récit, ou en tout cas se résorber dans la normalité, par exemple dans "Les jours bloqués", avec une semaine composée de dimanches où tout finit par revenir à un rythme temporel plus orthodoxe; mais souvent, le doute subsiste, au moins pour Sam Small - si ce n'est pour le lecteur, informé de manière différente des personnages. L'auteur entretient par exemple une savante ambiguïté dans "Sam Small prend son vol", en donnant à croire à ses personnages que Sam Small s'est amusé à décrocher un lustre et à s'encoubler dedans, puis à se suicider en sautant d'une falaise, alors que dans l'histoire, il s'exerce au vol.

Le doute se dissipe? Cela peut arriver sur un texte tel que "Sam Small prend son vol", relativement long pour une nouvelle. Qu'à cela ne tienne: l'auteur sait changer de cheval, et rebondir sur d'autres schémas narratifs. Il cherche à voir jusqu'où il peut aller avec son histoire de vol, créant par exemple un suspens lorsque Sam Small doit se donner en spectacle: va-t-il réussir à voler face au public? Et comment le monde va-t-il réagir? Eric Knight a manifestement plus d'un tour dans son sac, et possède l'art de ne pas laisser crever son histoire. Il semblerait qu'une seule nouvelle n'ait pas épuisé le sujet de Sam Small dans les airs, et qu'Eric Knight ait réexpédié son personnage dans l'azur - mais le recueil évoqué ne revient pas sur ce talent.

De l'épaisseur avant toute chose

Eric Knight s'est amusé à faire vivre Sam Small, personnage ancré à sa région, lorsqu'il était en voyage; aucun de ces récits n'a vu le jour lorsqu'Eric Knight séjournait dans le Yorkshire. Un mal du pays à soigner? Bien ancré dans son terroir, le recueil n'est pas simplement une succession de récits sans rapports entre eux, si ce n'est leur personnage principal. Au contraire, Sam Small prend de l'épaisseur au fil des textes. On lui découvre une femme (Mully), une fille (Vinnie), des voyages, une fortune, un tempérament d'inventeur original, et un goût pour les chiens - qui a ses limites (voir le texte "L'agent Sam Small et le vilain chien"). Au terme de la lecture de ce recueil, Sam Small et son petit monde sont ainsi devenus familiers au lecteur. Et du point de vue narratif, tout cela constitue autant de passerelles entre les textes, et donne de la cohésion au volume, presque à la manière d'un roman, alors que nombre de personnages de nouvelles ont un côté jetable après emploi. 

Au fil de cette prise d'épaisseur, l'auteur présente Sam Small dans ce qu'il a de plus humain, voire de plus masculin. Il s'agit d'un brave homme, retraité, qui a une femme et une fille - autant de sources de péripéties. C'est là-dessus que joue une bonne partie de l'humour de l'écrivain, prompt à brocarder les travers et les impondérables de la vie conjugale (ce sont souvent, si ce n'est toujours, les femmes du foyer qui imposent leurs vues dans ce livre, et la fille, qui a vocation d'actrice de cinéma hollywoodienne, a parfois honte de ses parents, qu'elle trouve vieux jeu) et à faire tourner son personnage en bourrique, à l'occasion, par Mully interposée. L'humour passe également par le regard en coin, volontiers croustillant, qu'Eric Knight brosse des pittoresques habitants du Yorkshire - un pays où le "droit du seigneur" subsiste (mais où le duc censé l'appliquer se dit fatigué... la nouvelle "Mary-Ann et le Duc de Rudling, qui aborde la chose, est du reste bien fichu, toute en discrétion), où il y a des hommes d'une force surnaturelle, où les gens jouent et parient volontiers au bistrot, et ont une solide réputation de voleurs de chiens.

Neuf nouvelles, un univers donc... vivant et palpitant par-delà les années, autour d'histoires qui marcheront toujours, à mettre en principe entre toutes les mains.

Eric Knight, Sam Small prend son vol, Paris/Genève, Slatkine, 1996.

La collection "Fleuron" de Slatkine a à présent disparu. Les personnes intéressées sont donc condamnées à faire les bouquinistes... Dommage: cette collection a publié de superbes textes, de réputation variable, allant de Boaistuau à Eric Knight en passant par Charles Perrault et D. A. F. de Sade, le tout sous couverture cartonnée, au prix d'un livre de poche. J'y ai moi-même trouvé pas mal de textes libertins du XVIIIe siècle, dont je me suis régalé, comme il se doi(g)t.

Photo: Flickr/Tricky

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Mercredi 11 juin 2008

2004_lectureLire? Prendre le temps? Les mots qui se succèdent, font sens, créent des phrases, des chapitres, des livres entiers... A la suite d'un exercice auquel "Le Fantasio" s'est adonné avec bonheur, je me lance à mon tour dans la description de mes habitudes de lecteur. Permettez ce petit instant d'égotisme...

Où et quand?
Les livres, c'est un peu comme le pastis ou le bâton de berger Justin Bridou: y'a pas d'heure! Résultat: je peux lire très tard comme très tôt, voire pendant un moment d'insomnie - ça m'arrive et c'est très profitable pour tourner des pages. Les lieux, c'est un peu pareil; je les avais évoqués une fois déjà. Il y a les transports publics, les bistrots, les bancs publics devant le bureau ou ailleurs, le lit, le fauteuil Voltaire qui orne la pièce des ordinateurs chez nous, les bars et boîtes de nuit (mais là, l'éclairage est pourri... dommage, parce que lire est ce qu'il y a de mieux à y faire). Résultat: toujours un livre sur l'homme.

Comment je choisis mes lectures?
Un peu au bol... surtout quand je me la joue freegan ou quand je fréquente les bouquinistes, tant le prix de la découverte est faible.
Sinon, il y a les revues littéraires, les découvertes au coin d'un site web, les choses qu'on découvre de proche en proche et, bien sûr, les recommandations et chroniques des blogs. Tout cela permet d'incroyables découvertes, et parfois des déceptions aussi, mais ce n'est pas grave. Traîner dans les librairies, même sans véritable intention d'achat, reste un acte jouissif. Je commande donc très peu sur Internet, si ce n'est chez des éditeurs bien spécifiques (Fil à plomb, L'Iroli), difficiles ou impossibles à trouver en librairie par chez moi.
Ah - et les achats impulsifs à la fête du livre de Saint-Etienne, et les livres des amis...

Mes styles de lecture?
Les fidèles de ce blog (merci à eux!) en ont eu un aperçu: bonne grosse littérature générale, mais aussi essais, politique, histoire, actualité, classiques, nouvelle, etc. Bref, un peu tout, sauf le théâtre et la poésie - mais pour cette dernière, faut vraiment que je m'y mette parce que ça peut être vachement beau - en bon français! Il y a aussi les lectures sur Internet: les blogs publiant des textes, mais aussi des sites spécialisés tels qu'Oniris.

Ce que j'attends de mes lectures?
Aeuh... ça dépend d'un livre à l'autre. Apprendre, me divertir, me faire plaisir, m'étonner, rigoler un bon coup, goûter au style. J'adapte aussi mes attentes: je n'attends pas la même chose du "
Diable s'habille en Prada" que de "Comment le Djihad est arrivé en Europe", bien sûr.

Mes petites manies?
Pas grand-chose, si ce n'est de constituer une imposante PAL, puis de ne ranger les livres dans les rayonnages qu'après lecture, dans un ordre de plus en plus aléatoire (mais quand même un peu par genre et par format). J'appelle "dé-sédimenter" la lecture des livres du fond, ceux qui finissent par rester coller à la table. Musique? Cela m'a passé.

A bientôt donc... pourquoi ne tenteriez-vous pas l'exercice à votre tour?

Liens cités ici:
http://www.lefantasio.com
http://www.editions-liroli.net
http://www.filaplomb.com
http://www.oniris.be

Photo: Flickr/VR2006

par Daniel Fattore publié dans : Littératures
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Mardi 10 juin 2008

PeacePremière publique pour moi, samedi dernier, puisque j'ai eu l'occasion de lire une poignée de mes nouvelles dans le cadre d'une soirée "littéraigeoise" de lectures organisée au bar à bières "La Liégeoise" de Bulle (canton de Fribourg, Suisse). Un exercice fort instructif... surtout en ce qui concerne vos propres textes.

Le public était plutôt attentif; d'autres avaient emmené des textes de leur choix, signés de leur main ou oeuvres d'auteurs tiers, les pensées tirées du "Papalagui" (comment les Samoans voient l'homme occidental blanc) ou les extraits d'un vieux catéchisme ayant remporté la palme de la popularité. Lus par un coutumier (c'est la deuxième fois, déjà, qu'une telle soirée a lieu à La Liégeoise), Pierre Desproges a connu une gloire certaine aussi. Cela, sans compter les chroniques coquines de Mélanie Richoz. Le tout a occupé toute la soirée, jusqu'à minuit et demie, avec un long break après vingt et une heures.

La lecture se déroulait "à l'arrache", comme qui dirait - à la bonne franquette, donc. Le micro reste ouvert, et les audacieux viennent lire quand ils le souhaitent et quand c'est libre. C'est là que le sport commence...

En effet, lire son texte sur PC ou le dire à haute voix, face à un public, c'est avoir une vision radicalement différente de ce qu'on a pondu. Il y a d'abord l'impression de longueur: un texte de trois ou quatre pages A4 pourra sans doute paraître long au lectorat, à moins d'être un génie du récit; et on ne s'en rend pas forcément compte quand il faut prononcer chaque mot, l'un après l'autre. Cela, sans compter que la feuille (ou le livre) constitue, à tous les coups, une barrière entre vous et le public - une barrière bien connue également des chorales qui ont renoncé au par coeur. Est-on en train de lasser? Pas toujours facile de le dire. De s'écouter parler? On n'en est pas toujours si loin qu'on le croit. Y mettre le ton ou se la jouer nature? Les deux options ont coexisté pendant cette soirée, et ont sans doute leurs adeptes respectifs dans l'auditoire.

Et s'il fallait remettre ça? L'enseignement principal, à mon avis, réside dans la longueur des textes choisis. Eviter, donc, ce qui couvre plus d'une feuille A4, soit deux ou trois mille signes. Et j'alternerai avec des textes d'auteurs peu connus, que j'ai cependant la faiblesse (ou la force) d'apprécier - afin de varier les goûts et de ne pas m'imposer. A la prochaine donc, puisque l'expérience fut, s'il faut tirer un bilan, largement positive.

Photo: flickr/Giulia.

par Daniel Fattore publié dans : Littératures
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Samedi 7 juin 2008

La bière philosophaleTexte produit un peu au débotté sur une petite idée, proposé (sans succès) au dernier concours "Un Endroit". Bonne lecture!

Bière

 

Comment est-ce qu’Il s’est retrouvé dans sa bière ? Le moment le plus crucial de sa scène capitale, il ne s’en souvient pas. De là où il est, en faisant travailler ses neurones exténués, lui revient en mémoire l’heure de son licenciement. Sa patronne, Madame Elle, l’a convoqué cet après-midi-là, un jeudi, dans son bureau. Puis les mots se sont succédé sans qu’il en comprenne le détail, juste le sens, juste l’essentiel : « Conjoncture difficile, restructuration, plus d’emplois… » Du déjà lu pour Il, qui a toujours pensé que les emplois supprimés, c’est pour les autres. Jusqu’à ce jour…

Blonde, brune ou rousse, la responsable de l’entreprise ? Il a oublié. Tout cela est devenu si vieux… Pour enterrer sa fonction en beauté, Il s’est rendu à l’estaminet, son dernier salaire en poche, bien décidé à le boire jusqu’au bout, en partageant autant que nécessaire si cela se présente. Mais Il ne se fait guère d’illusions : quand on est assis sur un fauteuil de bar, de l’amertume plein les yeux, les amis sont aux abonnés absents.

Son point de chute dispose d’une gamme de bières assez fournie. Méthodique jusque dans ses cuites autant qu’au travail, Il a donc décidé de commencer par une Adelscott. Ont suivi une Blanche de Bruges, une Cardinal, une Duvel… Après la Guinness, Il a perdu le fil de l’abécédaire. Le barman a accepté de le reprendre, et lui a apporté obligeamment une Hoegaarden, puis d’autres breuvages houblonnés, à intervalles réguliers et en bon ordre.

Le buste d’Il a longtemps tenu droit sur ses épaules. Certes, il y a eu quelques roulements au moment de la Mort Subite, et un peu de tangage au moment des Trois Pistoles. Tout cela aurait dû l’avertir que son oaristys avec l’ivresse tendait à dépasser les limites de la décence. Soudain, lors d’une gorgée avalée avec un peu trop de détermination, les cervicales d’Il ont choisi de faire grève, protestation désespérée contre une entreprise vouée au cataclysme. Il a basculé en arrière, percuté avec violence le marbre ocellé du bistrot, renversant la Warteck, qui s’est retrouvée, toute rosissante, à baigner le sol et les cheveux d’Il plutôt qu’à humecter son gosier trop sec. Autour de lui, comme surprises, les bières des compagnons de beuverie ont tressailli sur le comptoir de zinc.

A partir de ce moment, la déferlante continue d’informations arrivant à sa tête s’est interrompue. Il n’a jamais su qu’on l’a emporté bien loin d’ici, qu’on s’est occupé de son corps. Il n’a pas senti l’ambulance, Il n’a pas vu l’hôpital.

Tout au plus a-t-il à nouveau entendu, plus tard, loin au-dessus de la bière où Il gît pour l’éternité, une oraison funèbre poussée à pleins poumons par un prêtre plus rond que lui.

 

Le 29 octobre 2006


Photo: Flickr/roudou 

par Daniel Fattore publié dans : Textes originaux
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Vendredi 6 juin 2008

Kookie (Laughing Kookaburra)... il paraît que le 4 mai était la journée mondiale du rire. C'est ce qu'affirme une revue par ailleurs sérieuse, Focus, dans son édition du mois de mai (page 61, publication en anglais, illustration d'un coussin péteur). L'invention de cette journée revient à Madan Kataria, qui l'a créée il y a dix ans. Pour ce magazine de vulgarisation scientifique, c'est l'occasion d'approcher un spécialiste, Robert Provine, afin d'en savoir un peu plus sur ce phénomène qu'on dit être le propre de l'homme.

Et la lecture de l'article peut faire rigoler, mais aussi réfléchir. D'abord, il y a un truc que tout le monde sait qui est rappelé avec vigueur par le biais d'un graphique: le rire, c'est la santé. Entre autres, une bonne tranche de rigolade stimulerait le rythme cardiaque de la même manière que dix minutes sur un rameur d'appartement - c'est bien plus rigolo, non? Le système immunitaire s'en trouverait stimulé, et le lait des mères allaitantes qui rient beaucoup serait bien plus sain pour Bébé. Entre autres...

Robert Provine dévoile aussi quelques éléments moins évidents, en particulier le fait que le rire n'a pas grand-chose à faire avec l'humour, puisqu'il n'est déclenché par l'humour que dans 15 à 20% des cas, selon ses recherches - ce qui tranche avec les approches traditionnelles. Pourtant, on ne peut que lui donner raison. Le savant, professeur à l'université du Maryland (Etats-Unis), rappelle que les chimpanzés et les orang-outans rient aussi, à leur manière. Comment font-ils? Le journal part alors sur un long excursus sur le bienfait des chatouilles en la matière. Au fond, Robert Provine voit trois faits importants en la matière: 1. c'est un fait lié aux relations (on peut le comprendre quand on sait qu'on ne peut se chatouiller soi-même, mais qu'une machine peut très bien remplacer un comparse); 2. il intervient entre deux phrases dans un discours; 3. il n'est pas contrôlé par votre conscience.

Pour finir, le journal donne six conseils:

1. sortir avec davantage de gens pour multiplier ses chances de se marrer
2. renforcer les contacts interpersonnels pour la même raison
3. créer une ambiance décontractée
4. se tenir prêt à rigoler
5. se chatouiller parmi
6. faire appel à des professionnels (gagmen, cinéma, etc.)

J'ai envie d'en rajouter six à mon tour:

1. les assurances remboursent les tickets de cinéma pour des films comiques (Grande vadrouille, etc.)
2. l'Etat sponsorise massivement les théâtres où l'on joue Molière et autres dramaturges comiques
3. les entreprises instaurent une pause rigolade où le personnel se raconte des gags, se chatouille, etc.
4. les livres comiques sont prescriptibles par des médecins, et remis gratuitement aux patients
5. on remplace la musique d'ascenseur (ou de supermarché) par des rires préenregistrés
6. les centres de fitness diffusent des films comiques pour divertir leurs clients

En espérant avoir pu vous faire sourire... à bientôt!

Photo: kookaburra, dont le cri ressemble à s'y méprendre à un rire humain. Source: Flickr/Evenin Star 57
Le site de Madan Kataria, qui semble faire figure de pape du rire:
http://www.madankataria.com/

par Daniel Fattore publié dans : Air du temps
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Mercredi 4 juin 2008

"D'amour et de vins nouveaux", c'est un recueil de nouvelles signées Pierrick Bourgault, paru aux éditions L'iroli, une toute petite structure sympathique qui organise un concours annuel, le ticket d'entrée équivalant à l'achat d'un livre. Et l'an dernier, c'est justement sur celui-ci que mon choix s'était porté.

Le titre est un poil long; mais il constitue tout le programme de l'ouvrage. Il propose seize nouvelles gravitant autour de l'érotisme et du vin, un verre ne manquant jamais à l'appel. Connaisseur des bars, l'auteur débarque en terrain connu quand il écrit. Les lieux diffèrent, les vins aussi: plein air, huis clos, rouquin de campagne, bouteille de champagne aux vertus aphrodisiaques lors d'une noce, assemblage d'exception rappelant une cousine d'autrefois. La guerre et la religion trouvent également place ici, à l'exemple des "Versets érotiques", récit d'une idylle entre un prêtre et une organiste sur fond de bruits de bottes au début du siècle. Les ambiances sont bien campées, la sensualité est au rendez-vous et sait enivrer le lecteur, et les chutes sont souvent bien trouvées.

Mais la force de ce recueil, ce qui lui donne une cohérence par-delà deux thématiques déjà souvent illustrées, c'est le jeu de récurrence des personnages qui y évoluent. Le recueil s'ouvre sur le mariage d'Aude et Jean, et se termine sur la séparation de ce couple; entre-temps, le lecteur aura eu l'occasion de faire un voyage fantasmatique en Afrique avec eux, entre autres. Il y a aussi Sophie, serveuse délurée et incestueuse, et d'autres encore, tirant des liens.

A noter, enfin, que deux nouvelles de ce petit recueil ont été primées: "Les Versets érotiques" ont remporté le prix Ecriture & Partage en 2006, et "Vendanges tardives" (une pure merveille de sensualité!) s'est imposé à Tonnay-Charente et aux Ecrits des Garennes 2004. Alors... bonne lecture - mais jamais sans un verre à la main.

Pour goûter:
http://www.editions-liroli.net/Extrait_Amour.pdf
Pour commander: http://www.editions-liroli.net/z_1cde.htm
Pour mieux connaître l'éditeur: http://www.editions-liroli.net

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Mardi 3 juin 2008

Il y a quelque temps que je laisse entendre qu'il y aura un papier à ce sujet dans ces colonnes. Alors, le voici: après la Palme d'Or, il est temps d'écrire quelques mots sur le roman de François Bégaudeau "Entre les murs", paru en 2005 chez Verticales. Vu le nom de l'éditeur, je dois avouer que je m'attendais à un texte très hermétique, expérimental et difficile à souhait. Il n'en est rien, la lecture est agréable et fluide... mais "Entre les murs" ne se contente quand même pas de raconter une histoire (au contraire: le lecteur a plutôt l'impression qu'il ne se passe rien dans ce lycée parisien "sensible"), et ses positions en font un ouvrage foncièrement original, moderne et actuel. 

Le titre, déjà, a un côté polysémique: on est à Paris, donc à l'intérieur des murs, mais pas mieux lotis qu'ailleurs. Et d'emblée, avec un titre pareil, le ton est donné: l'auteur nous invite à un huis clos. On peut même y voir une métaphore de la classe sociale dont les élèves du collège ne sortiront jamais, en dépit des protestations forcément fausses de "qui veut, peut" du discours de fin d'année, relaté en fin de roman.  

L'enseignant démystifié

Il y a, dans "Entre les murs", une volonté opiniâtre de démystifier le métier d'enseignant de collège. Quels sont les exemples qui vous viennent à l'esprit, chers visiteurs, si je vous dis "roman dont le héros est un prof"? J'en ai deux: "Le Cercle des Poètes disparus" de N. H. Kleinbaum, et "Le Naïf aux quarante enfants" de Paul Guth - deux ouvrages qui montrent la fonction du professeur comme un révélateur de génies un peu subversif, et comme la personne qui va dévoiler les élèves à eux-mêmes. Rien de tout cela ici: l'enseignant est présenté comme quelqu'un qui est revenu de toutes ses illusions, et ne s'accroche pas à des passions finalement personnelles ("l'Autriche, on s'en fiche", dit en substance le narrateur quelque part - merci pour ce petit pays de l'Union européenne!). Il joue à l'occasion un rôle de garde-chiourme, et a la gâchette facile. Enfin, il lâche rapidement prise face au niveau plus que médiocre de ses élèves, se mordant littéralement la langue lorsqu'il utilise un mot apparemment compliqué, cachant tant bien que mal ses propres faiblesses, mais n'hésitant pas à éclairer d'un jour cru celles de ses élèves à l'occasion (p. 249).

Tout cela laisse au lecteur averti l'impression qu'à l'instar des bagnards et des fonctionnaires, les élèves sont situés dans un statut de "rapport spécial" par rapport à l'Etat, sans que rien ne soit fait pour l'adoucir. Rapport spécial souligné, par ailleurs, par le fait que seuls les élèves sont systématiquement décrits par leurs habits, ou plutôt par les marques et devises qu'ils arborent.

Huis clos en deux lieux

Comment le romancier, par ailleurs également enseignant (ça se sent), présente-t-il l'univers où évolue son narrateur? Je l'ai dit, l'école est présentée comme une forme de huis clos divisé en deux lieux essentiels: la salle de classe et la salle des profs. La classe est le lieu où se rencontrent et s'affrontent les élèves et l'enseignant, le professeur luttant pied à pied pour maintenir son autorité à la manière d'un toréador face au taureau. La salle des profs? C'est un peu "la planète des singes", où les enseignants se retrouvent pour, finalement, discuter sans fin des difficultés en classe - au risque de tourner en rond. Les collègues du narrateur n'ont guère envie de se battre pour le destin de l'un ou l'autre de leurs élèves. Ils le font pour un élève chinois menacé d'expulsion; mais cela n'aboutit pas. Dérisoire opération... tout cela est emporté par le charroi de la vie, qui fait tout oublier, qui donne à tout une valeur égale donc inexistante: tel élève est parti? On en prend note, on classe, on n'y revient pas.

Au fond, c'est là le portrait d'une humanité si fréquente, agitant les grands mots de solidarité mais se débinant, ou n'agissant pas beaucoup, au premier prétexte - rien d'héroïque dans ces enseignants qui, au contraire, se réjouissent de toute promotion, y compris à la Réunion. Plutôt les Dom-Tom...

Itérations

Tourner en rond, ai-je dit plus haut? Voilà bien une expression qui colle à ce roman, fait d'itérations et de répétitions sans fin, sans cesse variées et sans cesse identiques. Fin littérateur, le romancier en joue: il fait commencer chaque chapitre par un passage par le sas d'une brasserie proche de l'école, où l'on retrouve un habitué. Et un peu plus loin, l'élève Dico (quelle antinomie dans le nom!)  interpelle systématiquement le narrateur - et finit toujours, dans le chapitre, par se retrouver chez le principal. La salle des professeurs est également le lieu de petits gestes sans cesse recommencés: faire marcher la photocopieuse, glisser des pièces dans la fente de la machine à café. Les sentiments en sont comme par hasard absents, au-delà de réjouissances factices et purement professionnelles!

Itération également au conseil de discipline, où aucun élève proposé au renvoi ne trouve grâce: c'est comme si l'on voulait se débarrasser des éléments perturbateurs (c'est-à-dire de presque tout le monde). Ca sonne vrai (n'importe quel enseignant s'est sans doute retrouvé dans l'une ou l'autre des situations décrites), mais c'est finalement aussi, avec tout ce qui se répète également dans ce texte, une métaphore sur l'aspect cyclique, forcément répétitif, de l'existence. A ce régime, l'orange pourrie qui se trouve dans le casier du narrateur, et dont l'odeur accompagne ses dossiers (p. 155), n'est-elle pas une image d'un monde pourri, celui de l'école?

Jeux de langue

Une autre force de ce roman réside dans l'usage que son auteur fait des registres de langage, entre la neutralité factuelle, crue, de la narration, et les expressions fleuries des élèves, rendues au plus près. Janus bifrons dans cette affaire, l'enseignant, professeur de français d'ailleurs, rappelle régulièrement que l'écrit n'est pas l'oral - et démontre qu'il connaît le langage de ses élèves, verbal ou non. C'est un jeu nécessaire au réalisme du roman, mais aussi paradoxal, puisque l'écrivain use justement du registre oral pour transcrire les dialogues, fort nombreux et porteurs de sens, de ce roman.  

Quel bonheur?

Au terme de cet exposé éclairé au tube néon du monde des collèges dits "sensibles", vu l'attitude finalement pusillanime des adultes censés encadrer les élèves, l'épisode de la fête de clôture (et du discours) sonne franchement hypocrite.

Une hypocrisie qui tranche avec le tout dernier passage de ce roman relaté par brèves séquences, où l'on voit les élèves jouer au basket, avec le professeur comme spectateur: là, les élèves ont des règles qu'ils respectent. C'est leur monde (et l'enseignant a la sagesse de ne pas y pénétrer, même si on l'y invite). Et indirectement, c'est nous qu'ils interrogent, à la manière du dialogue qu'on trouve également en page 249: sommes-nous vraiment plus heureux, dans nos emplois du temps professionnels souvent peu drôles, qu'un jeune des banlieues qui met un panier dans le cadre d'un match homérique? Par-delà le monde scolaire, telle est sans doute la question que ce roman renvoie à chacun d'entre nous.

François Bégaudeau, Entre les murs, Paris, Verticales, 2005.

par Daniel Fattore publié dans : Livres
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Lundi 2 juin 2008

F10008hebdocoverageCette question, je me la pose depuis une dizaine de jours, depuis que j'ai reçu et feuilleté "L'Hebdo" n° 21, de la semaine du 22 mai 2008. Ce magazine romand se propose en effet de tirer le portrait des "cent personnalités qui font la Suisse romande", dans le cadre d'un espace de conférences nommé "Forum des 100". Acteurs médiatiques ou personnalités de coulisse, on a du joli monde, des espoirs et des personnalités qui n'ont plus rien à prouver. Mais certains choix, certaines options, me laissent songeur.

On peut déjà se demander ce que l'on entend par "faire la Suisse romande". En effet, personne n'est dupe: ceux qui sont présentés là ne "font" pas, concrètement, le pays. Ils en dessinent les contours présents, façonnent son avenir, déterrent son passé, donnent des impulsions. Ce sont des tronches, des esprits forts, tout ce qu'on veut. Mais au sens le plus concret du terme, ceux qui "font" vraiment la Suisse romande, rien à dire: ce sont les travailleurs, ceux qui mouillent leur chemise sur le terrain. Ceux-là mériteraient aussi qu'on leur consacre un Forum avec petits fours.

Il y a aussi un détail d'importance qui me chiffonne dans le classement des personnalités. Celles-ci sont en effet cataloguées en fonction de leur métier ou de leur fonction, leaders, espoirs, bâtisseurs, etc. Rien à dire, sauf sur un ou deux éléments que je m'en vais exposer. Il y a d'une part la catégorie "Artistes et provocateurs". Elle fait figure de fourre-tout où se côtoient Slobodan Despot, éditeur à l'enseigne de Xenia et révélateur d'idées, l'équipe de comiques radio de "La Soupe est pleine", le patriarche littéraire Jacques Chessex et la jeune auteur Anne-Sylvie Sprenger, le musicien Pascal Mayer. Tous excellent dans leur domaine; mais au fond, qu'ont-ils de commun? Cela, même si j'admets volontiers que dans leur acception la plus large, la culture et la création sont extrêmement protéiformes. Que fait par exemple le juriste et député Patrick de Preux dans cette catégorie, même s'il est présenté comme un homme atypique?

L'autre surprise vient quand on tourne la page. Là, on ouvre un nouveau classement intitulé "Penseurs et scientifiques". Hum hum... c'est là que je m'interroge: des personnalités comme Slobodan Despot sont-elles moins "penseuses" que l'historien Georges Andrey, auteur de "La Suisse pour les nuls", ou que les scientifiques de l'école polytechnique de Lausanne? Qui d'autre, plus qu'un artiste, s'échine jour après jour à penser le monde dans sa diversité et sa complexité? Et, demanderont peut-être certains, un théologien est-il vraiment un scientifique?

D'un côté, je me dis qu'il est difficile d'établir un tel classement, et que l'exercice finit toujours par vous renvoyer à l'impossibilité de coller une étiquette définitive sur la plupart des personnes. L'exiguïté du territoire romand doit par ailleurs poser un sacré problème à ceux qui recherchent cent personnalités, année après année, en essayant de ne pas toujours avoir les mêmes, pour les mettre en valeur. Mais mon interrogation persiste: à ce régime, n'a-t-on pas créé la catégorie "Artistes et provocateurs" pour y glisser en douce ce qui compte mais n'a pas trouvé place ailleurs? La suite à la prochaine édition du Forum...

L'Hebdo:
http://www.hebdo.ch
Le Forum des 100:
http://www.forumdes100.com

par Daniel Fattore publié dans : Air du temps
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