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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 21:49

Tillmanns Fils

Lu par Francis Richard,

Le site de l'auteur, le site de l'éditeur.

 

"Les fils": c'est un titre qui est tout un programme, avec un double sens imposé par deux possibilités de prononciation. Précisément Lolvé Tillmanns propose aux lecteurs de son troisième roman deux pistes de lecture entrecroisées, en fonction du sens qu'ils voudront bien donner à son titre ambigu.

 

Fils de leur mère

C'est donc l'histoire de deux hommes dans la force de l'âge, que la vie a rapprochés de manière particulière: Cédric a été le souffre-douleur de Raphaël au temps de sa scolarité obligatoire, et la vie s'est chargée d'inverser les rôles: Cédric est devenu patron, et Raphaël pointe à l'assurance invalidité. Tous deux ont en commun un rapport problématique à leurs parents, ce qui ramène au sens "filial" du titre.

 

C'est cette filiation que l'auteure met en avant pour faire avancer son récit. Le lecteur se sent captivé par le récit de la vie de Raphaël, qui s'est suicidé alors qu'il était employé dans l'entreprise de Cédric. Ce récit, c'est la mère de Raphaël, Odile Cornuz (un nom qui est celui d'une autre écrivaine romande...), qui le livre. L'auteure dessine un personnage féminin à la dérive, essentiellement en l'observant vivre et agir: un rapport totalement décomplexé à l'alcool et une manière très personnelle de voir le monde la caractérisent. Cela, autant qu'un vécu chaotique.

 

Ce vécu renvoie à celui de Cédric, le patron. De ce côté-ci, ça a l'air lisse, et au début du roman, tout roule, même si l'automne commençant ("Le soleil ne peut plus faire illusion, les journées raccourcissent", lit-on en début de roman) annonce, comme une image, que la fin des jours sereins est proche. Mais c'est la soeur de Cédric, Nathalie, qui va jouer le rôle de révélateur. Elle fait remonter à la surface des souvenirs enfouis, autour d'une famille à principes bien catholique, qui fait écho aux ascendants darbystes de la mère de Raphaël. Victimes directes ou indirectes (pour éclairer ses personnages, l'auteure va jusqu'aux grands-parents) d'une éducation stricte et pesante, vue comme hypocrite, ces deux fils ne sont-ils pas frères, quelque part? Frères ennemis peut-être, soit, mais enfin...

 

... et l'une des répliques vengeresses suggère même que Cédric a fini par tuer Raphaël. Les mots peuvent-ils tuer? L'auteure le suggère, laissant entendre que le passage du statut de victime à celui de bourreau peut n'être qu'une question de circonstances. En somme, qui est Caïn, et qui est Abel?

 

Fils du mensonge

"L'inspecteur s'en va. Je regarde sa carte se détacher sur mon bureau en plexiglas. Et je ne comprends pas pourquoi je lui ai menti." Le mensonge régit le fonctionnement de Cédric, qui en commet deux énormes, coup sur coup, en début de roman: outre sa réplique fallacieuse à la police, il s'attire la confiance de la mère de Raphaël en se faisant passer pour un psychologue. Ces mensonges lient comme des fils solidement attachés (tout comme les fils éventuellement intrusifs d'une relation, d'ailleurs - la couverture le suggère à l'envi), et qu'il faut assumer.

 

Il y a aussi ces mensonges qu'on vit de manière naturelle, ordinaire, dans le cadre d'une vie où l'épouse, Tatiana, est partagée avec une amante loyale, Maria, et même une troisième fille, Caroline, secrétaire dans l'entreprise de Cédric, fugacement enivrée au champagne et baisée dans un hôtel genevois. L'auteure dévoile avec finesse les intermittences du désir de Cédric, soudain avivées par le suicide de Raphaël et ce qu'il a soulevé.

 

Couper ces fils: c'est là que sera le salut d'un Cédric que l'auteure montre toujours plus irascible, prompt à crier dans le cimetière où repose sa mère. Le dernier chapitre du roman a donc, jusqu'à un certain point, des allures de rédemption: suivi psychologique, médicaments, aveux aux femmes de sa vie (sauf à la secrétaire, que l'auteure éjecte un peu facilement par le biais d'un licenciement sec) et à la police - qui savait tout, bien sûr. L'auteure laisse cependant Cédric avec un dernier fil de mensonges à la patte...

 

Sans juger

Un titre extraordinaire donc, lourd de sens, pour un roman qui parlera à plus d'un lecteur qui s'est fait tabasser et humilier dans la cour de récré, ou pas. Les dialogues y sont ciselés afin de donner à entendre des voix authentiques, la psychologie des personnages y est approfondie; l'auteure donne ainsi à voir des personnages d'une belle épaisseur qui ne laissent pas indifférent: faut-il se montrer compréhensif envers Raphaël le jeune cogneur devenu cassos, ou s'attacher à Cédric, pour qui tout roule?

 

Loin d'imposer un jugement, et même si c'est le personnage de Cédric qui est le pivot du roman, l'auteure met en présence des humanités légitimes autour de lui, construites comme elles le peuvent face aux aléas de la vie, et laisse le lecteur réagir face au petit monde qu'elle installe, en fonction de son propre vécu et de son propre ressenti.

 

Lolvé Tillmanns, Les Fils, Genève, Cousu Mouche, 2016.

 

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commentaires

Hamisoitil 18/11/2016 12:40

Merci pour la découverte !! Je note !!

DF 18/11/2016 22:25

C'est le troisième roman d'une écrivaine suisse qui sait se renouveler; je te la recommande donc! C'est du bon.

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