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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 19:36

Millar BoutonsLu par Perseneige.

Le site de l'éditeur, le site de l'auteur.

 

Dans la marée des livres qui vont paraître à l'occasion de la rentrée littéraire 2016, en voici un qui devrait charmer celles et ceux qui, durant leur parcours scolaire ou en d'autres circonstances, ont été ou sont en contact avec la langue et la culture grecques antiques. Mieux: "La Déesse des marguerites et des boutons d'or", dernier roman de l'écrivain écossais Martin Millar, devrait les faire rire. En mettant en scène le dramaturge comique athénien Aristophane, en effet, l'écrivain installe une comédie historique succulente, mêlant dieux, demi-dieux et mortels.

 

Et si "Lysistrata"...?

En bon romancier historique, l'écrivain mêle avec adresse le contexte historique et les éléments inventés. En l'espèce, il exploite une large marge de manoeuvre, dont il explique les tenants et aboutissants en postface. Ainsi, le lecteur saura que "La Paix" est une pièce qu'Aristophane, dramaturge grec, a bel et bien écrite, et qu'il a donnée en temps de guerre dans l'Athènes du Ve siècle avant Jésus-Christ. L'auteur soulève toutefois un lièvre crucial, sans donner de réponse: est-ce bien Aristophane qui a écrit "Lysistrata", pièce bien plus connue (et excellente, soit dit en passant)? Si, comme le dit le roman, c'est une hétaïre nommée Théodota qui l'a composée avant d'utiliser le dramaturge comme prête-nom, que de certitudes seraient remises en cause... 

 

On l'a compris: le romancier a su se plonger dans l'ambiance de la Grèce antique, celle des Eschyle et des Socrate - sans parler de Platon et de Xénophon, qu'on voit enfants dans ce livre, ni des dieux qui se mêlent sans complexe de la vie des mortels. Cela va plus loin: parlant d'Aristophane, vu comme un dramaturge à la fois autoritaire et en proie au doute, le romancier fait vibrer la fibre de l'humour. Celui-ci a parfois quelque chose de grotesque, en phase avec le théâtre antique, à l'instar de ces pénis factices qui posent tant de problèmes à l'équipe chargée de monter "La Paix". Il réside aussi dans la recréation des dieux et demi-dieux: plus personne ou presque n'y croit aujourd'hui, mais ils demeurent d'excellents personnages de roman, si terrestres, si humains, qu'on s'y identifie sans peine (1).

 

Des femmes et des hommes attachants

Justement, comment ne pas fondre devant les personnages féminins de "La Déesse des marguerites et des boutons d'or"? L'auteur a le chic pour mettre en scène des figures bien marquées - avec, on s'en doute, le coup de pouce des sources mythologiques, auxquelles il ajoute sa touche. La nymphe Métris, en particulier, s'avère adorable: l'auteur la montre souriante, capable de faire pousser des fleurs comme elle veut. Il va jusqu'à lui donner un côté faussement cagole qu'on lui pardonne volontiers: après tout, elle est jeune et jolie. Et puis, cette manie de dire "chouette" à tout bout de champ... c'est joli, même si ça gonfle Athéna - dont l'oiseau fétiche est justement la chouette.

 

Les figures masculines installent une dynamique qui tient volontiers du combat, la lutte pour un prix de dramaturge lors des Dionysiades faisant écho à la guerre qui mine depuis une décennie les relations entre les cités rivales d'Athènes et Sparte. De manière classique, l'auteur met en scène ceux qui sont pour la guerre (les marchands d'armes) et ceux qui sont contre (ceux qui veulent juste vivre). Partant, il installe le climat politique de la très démocratique Athènes et écorne un peu le mythe en la présentant comme corrompue et en mettant en scène ses travers démagogiques. Ce qui entre en résonance avec ce que nous connaissons aujourd'hui! Et c'est bien face à un choix tragique qu'Aristophane sera placé en fin de récit: quelle devra être sa victoire?

 

Sur la vie des arts à Athènes

Enfin, l'écrivain excelle à décrire la vie et les contretemps d'une troupe de théâtre. Les pénis factices sont un leitmotiv permanent, on l'a dit (et les dramaturges en lice aux Dionysiades paraissent jouer à "kikalaplugrosse" en sacrifiant à cette tradition). L'auteur montre aussi les machineries, les acteurs au tempérament de diva, les amateurs qui peinent à faire ce qu'on leur demande. Le lecteur gobera-t-il le fait qu'Aristophane, perdant du concours donc sacrifié, se sentira consolé par une Athéna qui lui promet une grande célébrité posthume? Il est permis d'en douter, et ce n'est pas l'artifice le plus naturel de ce roman.

 

Il préfère se souvenir de la figure essentielle et attachante de Luxos, jeune poète quasi autodidacte au talent méconnu, hors sérail, aux cheveux longs comme ceux d'un hippie. Il rappelle les "wannabe" d'aujourd'hui, à l'optimisme quasi indécrottable, désireux de percer dans le monde des arts littéraires. C'est là un personnage dynamique: il ne sombre pas dans la figure du héros romantique qui considère que personne ne le comprend et se complaît dans cette posture.

 

En définitive, le lecteur appréciera avec "La Déesse des marguerites et des boutons d'or" un roman rigolo, frais et quasi printanier (il y pousse plein de marguerites et de boutons-d'or, le titre est parfaitement justifié), qui montre des humains d'autrefois mus par des sentiments parfaitement actuels, c'est-à-dire de toujours, pour arriver à leurs aimables (ou pas) fins.

 

Martin Millar, La Déesse des marguerites et des boutons d'or, Paris, Intervalles, 2016, traduction de l'anglais (Ecosse) par Marianne Groves.

 

(1) D'ailleurs, l'excellent roman "Les sorcières de la République" de Chloé Delaume, également à paraître dans la rentrée littéraire 2016, réveille aussi les dieux antiques.

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