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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 20:36

Lawrence Brousse"Jack dans la brousse" est l'un des derniers romans de David Herbert Lawrence, que l'on connaît surtout pour avoir écrit le sulfureux "Amant de Lady Chatterley". L'auteur a connu une vie d'aventurier qui l'a mené entre autres en Australie; le lecteur le perçoit à chaque page de "Jack dans la brousse", qui se passe précisément là-bas, et c'est délicieux.

 

Qui est Jack, d'abord? On pourrait gloser longuement sur le tout premier paragraphe de ce roman, qui joue le rôle d'incipit. Le voici:

 

"Il descendit à terre, l'air d'un agneau. Loin de moi de prétendre qu'il était l'agneau auquel il ressemblait; sinon pourquoi l'aurait-on chassé d'Angleterre? C'était un beau garçon avec des yeux bleu foncé et un teint de fille, et aussi un air un peu trop sage pour donner vraiment confiance."

 

Qu'en retenir? Avant tout le caractère éminemment ambigu du personnage de Jack, autour duquel tourne "Jack dans la brousse". Le lecteur ne peut certes pas s'empêcher de s'attacher à ce jeune homme aux apparences aimables mais résolument sauvage, complexe, tiraillé entre des attitudes de loup et d'agneau. On ne saura pas grand-chose de ce qui a motivé le départ de Jack, en outre: récit d'une nouvelle vie, "Jack dans la brousse" montre ici un personnage tourné vers son avenir, distant face à ses parents (il n'est pas très assidu dans sa correspondance, à quoi bon d'ailleurs?) et désireux de faire son trou en Australie. Le lecteur assiste à sa maturation, face à des personnages bien installés et volontiers insidieux.

 

Faire son trou, faire sa vie: tel est le propos de l'auteur, et Jack, jeune homme pas même majeur, image de la page blanche sur laquelle une vie va s'écrire, en est l'exemple. Le lecteur va le voir tâter du métier, se battre, impressionner les costauds. Et aussi, et c'est une part riche de ce roman, vivre avec une sorte d'amour-haine envers les femmes, où se mêlent désir et rejet de l'extraversion, qui voit le jour dans une scène capitale: celle où il rencontre les jumelles, Monica et Grace, les "deux agnelles", qui le surnomment vite "Beau" - et que Jack, heurté dans une pudeur peut-être importée d'Angleterre, juge indécentes d'emblée, avant d'y repenser sans cesse. En arrière-plan, vient aussi l'important personnage de Mary, déjà ici.

 

Trois profils féminins... et Jack, héraut du polyamour avant l'heure (on imagine le scandale...), en voudra deux pour sa vie! Deux, c'est aussi deux figures différentes, entre lesquelles Jack refuse de choisir: Mary, discrète, métisse, mais déterminée et désireuse de faire une fin correcte par un mariage (elle est promise au très stable M. Blessington, nettement plus âgé qu'elle), et Monica, qui flirte avec tout le monde, aime les forts et finit par porter les enfants d'au moins deux hommes, ce qui la déclasse en queqlue sorte. Laquelle Jack aura-t-il vraiment? D'un bout à l'autre du roman, on le voit osciller; et en définitive, il part seul, laissant des perdantes derrière lui: s'il ne peut les avoir les deux, il est disposé à jouer le rôle du loup solitaire, antagoniste de l'agneau montré en début de roman. A moins qu'une troisième voie, peut-être...?

 

Questions de jeunesse! L'auteur a la justesse de mettre en avant des personnages jeunes, avides de trouver leur place, dans un pays qui est lui-même jeune, l'Australie, et dont l'histoire reste à écrire au temps de la narration (nous sommes à la fin du XIXe siècle). Cela se traduit par ces terrains inexplorés que la Couronne anglaise concède à ceux qui veulent bien les valoriser, et par quelques anecdotes relatées en début de roman. Tourné vers les populations européennes, cependant, l'auteur ne dit pas grand-chose des aborigènes australiens: la jeunesse décrite demeure celle d'une Australie européenne, peuplée de Blancs et où les Noirs, certes présents et reconnus, sont cantonnés à des rôles subalternes.

 

"Jack dans la brousse" est le roman d'un adolescent qui devient un adulte, et le virage se fait dans une scène quasi mystique où, perdu dans le bush (nommé "brousse" dans la traduction française de Lilian Brach, de façon surprenante), il se trouve à l'article de la mort. Cette scène est l'un des épisodes où Jack, conscient d'une transcendance, se laisse aller à un positionnement mystique face à l'au-delà. L'auteur creuse ces aspects sans complexe, quitte à ce que cela paraisse long et répétitif par moments; en contrepartie, et c'est un gage de rythme bien venu, le lecteur apprécie les nombreuses scènes de vie entre colons: mariages, messes, bals, duels, dressage de chevaux, rencontres entre hommes et femmes, qui donnent à ce roman, par instants, les accents d'un western peuplé de kangourous.

 

David Herbert Lawrence, Jack dans la brousse, Paris, Gallimard/L'Imaginaire, 2004, traduction de Lilian Brach, préface de François Mauriac, nouvelle édition revue par Janine Hérisson.

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